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MOINEAUX SANS NID N° 195

29 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-195--.jpegAlice d’Evreux n’avait plus entendu parler de Robert et se demandait avec angoisse ce qu’il était devenu.

« Aurait-il quitté Paris ? » se demandait-elle.

Mais Robert était resté dans la capitale. Il passait la majeure partie de ses journées au Bois de Boulogne où dans l’un ou l’autre de ces beaux et si sympathiques jardins de Paris ne regagnant sa chambre qu’à la nuit.

Il y avait maintenant une quinzaine de jours qu’il menait cette nouvelle existence, évitant avec soin de revoir toutes ses anciennes relations.

Un matin il installa son chevalet dans un coin du Luxembourg et ne tarda pas à être entouré par un cercle de badauds.

— Ce que c’est bien ; disait l’un.

— Quel talent ! S’exclama une femme.

— Comme ces couleurs sont vraies et simples, renchérissait une vieille dame.

Sans s’occuper des réflexions que provoquait son travail, Robert continuait à peintre, il ne reposa ses pinceaux que vers midi.

« Là, se dit-il, ça suffit pour aujourd’hui. Je commence à avoir faim ! »

Il se dirigea vers un des nombreux restaurants à bon marché qui pullulaient dans les rues avoisinantes et pénétra, rue Monsieur le Prince, dans un modeste établissement fréquenté par des étudiants et des petits employés.

Par extraordinaire, la salle était à peu près vide. Robert alla s’asseoir près d’une fenêtre posant par terrer sa boite, sa toile et son chevalet ; puis, appelant le garçon, il commanda un bifteck pommes frites et un verre de Beaujolais.

Tout en mangeant sans se hâter, il remarqua assis à quelques tables plus loin, un bien curieux personnage qui vidait son assiette avec un grand appétit ; c’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux traits fins, habillé d’un costume assez fatigué et portant un béret basque sur des cheveux qui touchaient presque ses épaules ... ce qui contribuait fortement à lui donner l’aspect d’un poète.

— Bonjour, monsieur Montpellier, lui cria soudain l’étrange client après l’avoir dévisagé avec la plus grande attention.

— Bonjour, Monsieur, répondit aimablement robert, assez surpris d’être connu de cet homme. Et bon appétit ! Ajouta-t-il en riant.

Après avoir avalé un grand verre de vin, l’autre reprit en s’essuyant la bouche avec sa petite serviette de papier :

— Vous ne me connaissez donc pas ?

— Je n’ai pas ce plaisir, répondit fort gentiment notre jeune artiste.

Cette réponse sembla beaucoup étonner l’inconnu, puis il reprit d’un air important.

— N’avez-vous jamais vu jouer : « L’océan de larmes » que l’on appelait aussi : « La tragédie d’une aïeule » ?

A ce moment, le propriétaire de la salle porta un doigt à sa tempe afin d’expliquer à robert que le pauvre homme était un peu détraqué.

— Ah ! Oui, en effet. J’ai beaucoup entendu parler de « L’océan de larmes » ; cependant je ...

— Vous en avez sans doute oublié le sujet, acheva l’original personnage. Ce n’est pas étonnant, car il y a très longtemps qu’il a été retiré de l’affiche de l’Odéon.

— Ah ?

— Oui. Et cela malgré les critiques très flatteuses qui ont été faites ... Mais que voulez-vous ? Les gens sont tellement jaloux !

Robert garda le silence. Cet homme dont l’art avait dérangé l’esprit lui faisait infiniment de peine.

— Sachez, mon ami, reprit le poète aux longs cheveux que je m’appelle Alfred Lavrange et que par la faute de tous les envieux qui m’entouraient, j’ai dû renoncer à une chaire en Sorbonne !

— Je comprends !...

— Oui, ces misérables m’ont fait beaucoup de mal et ils m’en font encore. C’est de leur faute si on ne joue plus ma pièce à Paris.

— Est-ce possible ?

— C’est tel que je vous le dis, mon cher, poursuivit avec force le bizarre individu, et c’est pourquoi je suis presque réduit à la misère actuellement.

— C’est navrant, murmura Robert, ému par l’aspect bien misérable du pauvre homme.

— J’avais obtenu alors un contrat magnifique ... Sans doute un de ces jours, c’est mon cadavre que l’on repêchera dans la Seine !

Robert frissonna. La destinée ne lui réserverait-elle pas le même sort un jour ? Non ! Il valait certes mieux mourir tout de suite que d’en arriver là !

— Maintes fois, monsieur Montpellier vous m’avez secouru ! Reprit le poète.

— Moi ? S’étonna Robert, très gêné par cette confidence.

— Mais oui, et je ne l’ai jamais oublié, ajouta le loquace Lavrange. Je sais votre nom et je sais aussi que vous êtes un des plus riches peintres de Paris !

— Cette fois, vous faites erreur, Monsieur ? Je ne possède que de très modestes rentes, maintenant.

L’homme se tut, visiblement contrarié, et continua son repas.

Robert l’imita. Il était cependant un peu attristé par la demi folie de cet homme. Le silence se poursuivit encore, puis Lavrange, ayant achevé de manger, appela le serveur.

— Mon addition, je vous prie !

Le garçon s’approcha.

— Deux plats garnis, un camembert, une bouteille de rouge ordinaire, ça fait six francs cinquante, Monsieur ;

— Mais c’est très cher ! Protesta le pauvre homme.

— Pas du tout, Monsieur !

— Vous ne m’avez servi qu’un seul plat de viande, ronchonna le poète.

— Souvenez-vous, bien Monsieur ; vous m’avez redemandé une seconde portion de lapin au chou.

— C’était du lapin ? Reprit l’autre, l’air incrédule.

— Certainement, Monsieur.

— Miaou ! Plaisanta le poète.

— Oh ! Monsieur ! C’est du lapin et non du chat que nous servons à nos clients ! S’indigna le serveur.

Alfred Lavrange fouilla ses poches.

— Tenez ! C’est tout ce que j’ai sur moi dit-il en tendant quatre francs au garçon.

— Mais ça ne va pas, Monsieur !

— Je n’ai pas un sou de plus ! Révéla le malheureux d’un air piteux.

— C’est que ...

— Je passera demain vous régler ce que je vous dois encore, proposa le client.

Une discussion s’annonçait entre les deux hommes, mais Robert l’interrompit tout de suite en appelant à son tour le garçon auquel il régla le complément de la petite somme que devait Lavrange.

— Il faut savoir être pitoyable envers les pauvres gens, dit-il.

— Mais Monsieur, je ne puis m’amuser à faire du crédit chez moi, autrement je ne serais pas long à fermer cet établissement ! Répliqua le patron.

Robert ne répondit pas et paya son addition ; évidemment cet homme avait raison, il ne pouvait offrir à manger à tous les miséreux.

— Vous ne devez plus rien, déclara le serveur en retournant près du poète impécunieux.

— Ah ! Comment cela ? Fit ce dernier dont le visage s’éclaira d’un large sourire.

— Monsieur a payé pour vous, le renseigna le garçon en désignant le peintre.

— Vous voulez parler de monsieur Robert Montpellier ?

— Possible qu’il s’appelle ainsi, je ne connais pas son nom, répliqua le serveur en haussant les épaules.

— C’est un de nos plus grands peintres, assura Alfred Lavrange.

Robert sourit, amusé.

— Merci, Monsieur ! Lui dit le simple d’esprit. Que Dieu vous protège et vous rende un jour aussi célèbre qu’un Léonard de Vinci !

— Vous êtes trop gentil pour moi ! Répondit Robert en riant.

L’étrange personnage se leva et quitta le restaurant. Robert commanda un café puis, quelques minutes après, ramassa son attirail de peintre et sa toile, puis sortit à son tour de la salle. Il regagna le Luxembourg et y passa le restant de la journée pour ne rentrer chez lui qu’à la nuit.

Cette nuit-là, il rêva de Valérie.

Il rêva qu’elle avait été emmenée par des allemands et jetée dans un cachot. Cependant, un officier supérieur, frappé par sa grâce et sa beauté, lui offrait de l’épouser en échange de sa liberté. La jeune femme acceptait et épousait le général allemand. Ensuite elle pénétrait avec lui dans Paris à la tête du régiment.

Robert qui assistait à ce triste événement, tressailli en apercevant celle qu’il aimait chevauchant un magnifique cheval blanc. Valérie passa devant lui et lui jeta un regard des plus indifférents. Le jeune homme alors, s’agenouilla devant le cheval.

— Tu as faim ? Lui demanda Valérie d’une voix infiniment triste et douce.

— Oui, Valérie, répondit-il j’ai faim de ton amour !

— Je suis mariée, révéla-t-elle d’une voix désespérée, et je ne puis aimer un autre homme que mon mari.

— Même pas moi ? Supplia Robert.

— Toi, murmura-t-elle tout bas, je t’aimerai jusqu’à mon dernier souffle de vie.

Robert cria ... et se réveilla ; il était dans sa misérable chambre d’hôtel ...

Ce n’était qu’un rêve !

 

( A SUIVRE LE 01 NOVEMBRE )

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