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MOINEAUX SANS NID N° 189

11 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE 189Le lendemain Pierrot, derrière sa charrette de primeurs, était occupé à servir tout un groupe de ménagères, lorsqu’un gamin — le fils d’une voisine — s’approcha de lui en disant :

— Pierrot, la concierge m’a chargé de te demander de t’arrêter chez elle avant de monter, car elle a reçu pour toi un colis de mademoiselle Valérie.

Les yeux de Pierrot étincelèrent de joie.

« Quel bonheur ! pensa-t-il. Elle va bien et ne tardera sûrement pas à revenir. Comme Mireille va être heureuse lorsqu’elle saura que bientôt elle retrouvera sa maman ! »

Puis s’adressant au jeune voisin, il s’informa :

— Tu ne sais pas ce que c’est que ce colis ?

— Je sais que c’est une petite caisse avec certainement des tas de bonnes choses pour toi et ta fiancée.

— Cesse de dire des sottises ! S’écria Pierrot furieux.

— Qu’est-ce que j’ai donc dit de mal ? S’informa l’autre.

— Je n’ai pas de fiancée !

— Je ne sais pas, moi ; c’est ce qu’on raconte…

— Ce sont des commérages ! Grogna Pierrot. On a voulu faire allusion à Mireille qui est une petite sœur pour moi, et…

— Eh bien ! Mon petit gars, ronchonna une ménagère. Vas-tu te décider à nous servir au lieu de bavarder ?

Pierrot se remit à son travail. Dès qu’il eut liquidé toute sa marchandise, il se dépêcha de rentrer chez lui, avec le fidèle Vaillant, qui tirait allègrement la charrette allégée. Le jeune garçon était pressé de savoir ce qui lui avait été envoyé par Valérie.

La concierge, en effet, lui remit une petite caissette de bois avec une lettre.

— C’est un commissionnaire qui a apporté ce colis, expliqua-t-elle.

Mais Pierrot ne l’écouta pas. Il avait déjà ouvert la lettre et la lisait ; elle était tapée à la machine et ne contenait que peu de lignes

 

 

« Cher Pierrot, était-il écrit, j’espère que cette lettre te trouvera en parfaite santé. Dans quelques jours, nous quitterons l’Espagne, et rentrerons à Paris. En attendant, je t’envoie ces petites gâteries et une bouteille de Bourgogne pour que tu la boives à ma santé et à celle de mon père. Je t’embrasse ainsi que Mireille.

 

Valérie Labeille »

 

L’enfant était fou de joie à la perspective que, bientôt, Valérie serait de retour. Et il ne pensa pas à s’étonner que du « Bourgogne » lui fut envoyé d’Espagne, plutôt qu’un vin du cru…

— Tu as donc reçu de bonnes nouvelles, mon petit ? Demanda la concierge en remarquant le sourire radieux de Pierrot.

— Oh ! Oui, Madame ! S’exclama le jeune commerçant, Mademoiselle Valérie m’écrit qu’elle ne tardera pas à revenir.

— Tu veux parler de cette si jolie dame qui vous servait de mère ? S’enquit de nouveau la concierge.

— Oui, Madame. Elle est également aussi bonne que le bon pain que l’on manger avec plaisir quand on a faim, répondit Pierrot dans on langage pittoresque et imagé.

— J’en suis ravie pour toi, ajouta la brave femme en lui souriant avec bonté.

— Merci, Madame… Je vous ai gardé un kilo de belles tomates bien saines.

— Tu es beaucoup trop gentil et généreux, mon bonhomme, protesta la concierge.

— Mais non, ce n’est rien. Je suis content si je peux vous faire plaisir !

Pierrot rangea sa charrette à sa place habituelle et ensuite grimpa quatre à quatre jusque chez lui, portant son précieux fardeau sous un bras. Il se dépêcha de prendre un couteau, et s’en aida, pour soulever le couvercle ; la boite renfermait des biscuits et une belle bouteille de Bourgogne.

« Tiens, se dit l’enfant, c’est le même vin que m’a fait goûter Jérôme hier. »

Il regarda les biscuits, mourant d’envie d’y goûter.

« Non, décida-t-il en refermant la boite. Mireille doit être là première à l’entamer… Je vais y aller tout de suite. Il est trois heures et j’aurai ainsi le temps d’aller après chercher mes journaux. »

Quelques moments plus tard, il arrivait devant le petit pavillon qui avait appartenu autrefois à Valérie Labeille. Comme il faisait un soleil de plomb, la rue était déserte.

Pierrot s’approcha de la grille du jardin et regarda à travers les barreaux. Il attendit ainsi plus d’une longue heure, mais personne ne se montra.

« Tant pis ! Soupira-t-il, je reviendrai demain »

Il reprit sa caissette qu’il avait posée à terre près de lui et s’éloigna tristement.

Arrivé près de la Porte de Pantin, mourant de soif, il s’arrêta devant un kiosque où l’on vendait toutes sortes de choses et demanda une bouteille de limonade.

— Salut Pierrot, lui dit un gamin de son âge qu’il connaissait, en s’approchant de lui et regardant avec envie la limonade que sirotait notre jeune ami en s’aidant d’une paille.

— Bonjour, répondit Pierrot en souriant.

— Tu ne m’offres rien ? Demanda le nouveau venu.

— Et toi, m’as-tu déjà offert quelque chose ? Répliqua Pierrot.

— Moi, ce n’est pas la même chose…

— Et pourquoi ?

— Toi, tu travailles, tu gagnes des sous.

— Qu’est-ce qui t’empêche d’en faire autant ?

— Ce n’est pas facile de trouver du travail en plein été, fit l’autre avec un grand geste d’impuissance.

— Et l’hiver, tu dois trouver qu’il fait trop froid pour aller gagner son pain dans la rue, je parie ? Compléta ironiquement Pierrot.

— C’est assez juste !

— Reconnais que tu as un poil dans la main !

— Non ce n’est pas de ma faute ; ma mère ne veut pas que je travaille.

Tiens ! Et pour quelle raison ?

— Elle dit que tant que je n’aurai pas quinze ans…

— Alors, tu n’as qu’à lui obéir.

— N’empêche que j’envie ceux qui travaillent et qui gagnent des sous pour les dépenser ensuite comme ils l’entendent !

— Et moi, soupira Pierrot, je t’envie beaucoup, car tu as une mère !

— Ah ! Fit l’autre étonné ; Tu n’en as donc pas, toi ?

— Non !

— Mais tu en as bien eu une !

Pierrot baissa la tête, haussa les épaules et murmura tout bas :

— Je n’en sais rien !

— Mais si, voyons ! Tous nous avons une mère… Peut-être la tienne était-elle mauvaise et t’aura-t-elle abandonné ?

— Pourquoi ma mère aurait-elle été mauvaise ? Protesta Pierrot avec colère.

— Je ne sais pas, mais j’en suis presque sûr, puisque tu es tout seul, ricana le gamin.

Pierrot n’en écouta pas davantage ; il saisit l’autre au collet, blanc de rage.

— Répète un peu ! Menaça-t-il.

— Laisse-moi !... Et puis, comment peux-tu savoir si elle ne l’était pas, puisque tu ne l’as pas connue ?

— Elle était ma mère et je dois la défendre ! En attendant, voilà pour te le faire bien comprendre ! Acheva Pierrot en lui allongeant un solide soufflet.

Le nouveau venu, à son tour, se lança sur Pierrot.

— Je vais te casser la figure ! Hurla-t-il.

— Vantard ! Ricana Pierrot en lui tordant le poignet, ce qui fit pousser des cris d’orfraie à son adversaire.

Tout de suite des badauds les entourèrent.

— Allons, les enfants, séparez-vous ! Dit un homme.

— Voyez cela ; ils sont déjà mauvais comme des teignes ! Remarqua un autre.

Deux agents qui passaient attirés par le petit attroupement, s’approchèrent à leur tour et eurent vite fait de les calmer.

— Cessez immédiatement de vous battre ! Ordonna sévèrement l’un des agents. Vous n’avez pas honte de vous faire remarquer ainsi ?

— C’est lui qui a commencé ! Dit le gamin.

— Il a insulté ma mère, Monsieur l’agent, répliqua Pierrot exaspéré.

— Tu vas immédiatement me conduire à ta mère pour qu’elle te tire les oreilles, gronda l’agent.

— Je n’ai pas de mère, bredouilla le pauvre enfant en rougissant, les yeux brusquement remplis de larmes.

— Laisse donc ! Intervint l’autre agent apitoyé.

— Eh bien ! Alors, va-t-en tout de suite, et gare à toi si je e surprends de nouveau en train de ta bagarrer de la sorte.

Pierrot s’éloigna, humilié et furieux. Mais à peine eut-il parcouru une centaine de mètres qu’il s’arrêta soudain.

— Mon Dieu ! S’exclama-t-il tout haut, j’ai oublié mon colis là-bas !

Il revint sur ses pas en courant.

— Avez-vous trouvé une caissette de bois que j’ai oubliée devant votre boutique ? Demanda-t-il au propriétaire du kiosque.

— C’était une petite…

— Je t’ai déjà dit que je n’ai rien vu ! Interrompit énergiquement le marchand.

— Pourtant je l’ai laissée ici, devant vous !

— Cesse de m’ennuyer petit ; j’ai autre chose à faire que de m’occuper de toi !

— Et moi, je ne partirai pas d’ici avant de l’avoir retrouvée ! S’entêta Pierrot.

— Je t’ai dit que je n’ai rien vu. Laisse-moi en paix, as-tu compris ?

— Je resterai ici tant que ça me plaira !

— Si tu ne t’en vas pas immédiatement, j’appelle les agents, petit singe !

— C’est vous le singe ! Répliqua Pierrot avec colère.

— Vas-tu partir d’ici, à la fin ?

— Non !

— Ah ! C’est comme ça ! Eh bien ! tu vas voir !

— Vous êtes un lâche ! Vous parlez ainsi parce que vous êtes le plus fort ! Mais je vais démolir votre baraque et ce ne sera pas long, je vous l’affirme !

— Au secours ! Police ! Hurla l’homme à pleins poumons.

A cet réaction imprévue, Pierrot préféra s’éloigner à toute vitesse.

Une demi-heure plus tard, il arrivait, haletant pour la distribution des journaux, et il repartait quelques minutes après, son volumineux paquet sous le bras en criant à tue-tête les dernières nouvelles de la journée.

Lorsqu’il eut épuisé son stock, il se rendit, selon son habitude au petit restaurant de l’avenue Jean Jaurés.

— Nous avons aujourd’hui une excellente blanquette de veau, lui annonça Jérôme après lui avoir serré la main. Je vais t’en servir une belle portion !

— Non, je prendrai un bifteck pommes frites, répondit Pierrot.

— tu m’as l’air bien maussade, mon gars, remarqua Jérôme.

— C’est vrai ; je suis furieux ! Admit l’enfant.

— Allons, allons, ne fais pas cette tête, petit. Je t’offre un petit verre de Bourgogne que tu m’as semblé beaucoup apprécier hier soir proposa Jérôme en riant. Ca te changera tes idées.

— Ne me parlez surtout plus de ce maudit vin ! S’exclama le garçonnet. Tout à l’heure, on vient de m’en voler une bouteille que je venais tout juste de recevoir ! Voilà pourquoi je suis tellement en colère !

 

( A SUIVRE LE 14 OCTOBRE )

 

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