MOINEAUX SANS NID N° 183
Cinq jours s’écoulèrent et le régiment allemand ne quitta pas le village. D’autres soldats appartenant au génie étaient venus
rejoindre les premiers arrivés, et tous s’activaient à creuser de longues tranchées qui serpentaient à travers champs.
A une centaine de mètres, derrière la maison occupée par les Labeille, les ennemis avaient installé un dépôt de munitions. La terreur de Valérie allait croissant et la malheureuse se disait qu’à présent, elle et son père ne pourraient sûrement jamais arriver à quitter cette maudite demeure.
Bien que fort alarmé, lui aussi, Michel Labeille essayait de garder tout son calme afin de réconforter sa fille, lui affirmant qu’ils finiraient bien par trouver le moyen de s’en sortir un jour.
Un matin, il demanda à un sous-officier qui venait pomper de l’eau à la maison, s’il ne pourrait pas obtenir un laisser passer avant que le secteur ne soit le théâtre de nouveaux combats.
L’homme eut un ricanement méprisant et déclara froidement :
— Il serait stupide de tenter une chose pareille ! Ici, vous êtes en sûreté, car vos compatriotes ne pourront jamais parvenir à s’emparer de plusieurs kilomètres de tranchées !
— C’est que ma fille, mon domestique et moi, nous ne nous sentons pas du tout à notre aise au milieu de la bagarre ! Révéla Michel Labeille.
L’allemand haussa les épaules avec indifférence et s’éloigna sans répondre, emportant son seau plein d’eau fraîche.
— Ma pauvre chérie, déclarait-il tristement un peu plus tard à sa fille, je crois qu’il nous faudra, tout ou moins pour le moment, nous résigner à rester ici tant que Dieu le voudra !
La jeune femme lui répondit simplement par un sourire empreint de résignation.
— Je vais aller demander aux allemands de me vendre, même très cher, quelques boites de conserves dont ils viennent de remplir leurs dépôts, reprit Labeille.
— Nous avons encore une grande semaine de vivres devant nous, répondit la jeune femme. Qui sait ? D’ici là, il arrivera peut-être quelque chose de nouveau ! Je ne cesse de prier de toutes mes forces pour que les nôtres contre-attaquent et viennent nous délivrer ...
— Je le souhaite aussi de tout mon cœur, ma pauvre chérie, soupira Labeille mais pour le moment, il faut être prévoyant ; on ne peut vivre d’espoir !
Au milieu de l’après-midi, donc, Michel Labeille se dirigea vers l’endroit dont les Allemands avaient fait un énorme dépôt d’approvisionnement.
Demeurée seule, Valérie sortit dans le jardin et s’approcha d’un grand marronnier sous lequel, assis sur un transit se reposait l’officier français, habillé avec les vieux vêtements d’Antoine.
— Bonjour, capitaine, lui dit aimablement la jeune femme en souriant.
— Bonjour, Mademoiselle, répondit le convalescent en lui rendant son sourire.
— Je vous trouve très bonne mine aujourd’hui, remarqua Valérie.
— En effet, ma blessure ne me fait presque plus souffrir et j’ai à peu prés recouvré la majeure partie de mes forces, reconnut l’officier.
— Dieu vous a protégé !
— Et il a placé sur ma route la plus exquise de tous ses anges gardiens ! Conclut aimablement son interlocuteur.
Valérie rougit.
— Oh ! Nous ne disposions d’aucun médicament et nous avons bien peu fait pour vous ! Protesta-t-elle, très gênée par ce compliment direct.
— Au contraire, insista avec énergie le jeune officier, vous avez entièrement contribué à mon rétablissement !
— Ne parlons plus de tout cela, je vous en prie ! S’écria Valérie.
— Parlons alors de ce que vous voudrez, Mademoiselle, répondit le jeune homme, mais sachez que, durant le restant de mes jours, jamais je n’oublierai votre bonté pour moi !
— C’était si naturel ! N’importe qui eût agi de la même façon ...
Après quelques secondes de silence, le blessé demanda :
— Votre père est sorti ?
— Oui, il est allé voir s’il lui était possible de se procurer un peu de ravitaillement, expliqua Valérie.
— Je crains qu’il n’ait commis une imprudence, car ces gens sont capables de lui faire du mal, murmura l’officier, l’air sombre.
— J’espère bien que non ! S’exclama Valérie soudain toute pâle.
— Ah ! Si je pouvais en tenir un entre mes mains ! S’écria Henri Lefort avec un accent de haine indicible. Peu importe si j’y laisse ma vie !
Brusquement, la jeune femme lui demanda :
— Avez-vous donc oublié Angèle ?
— Qu’est-ce que vous dites ? S’écria l’officier stupéfait. Vous connaissez ma femme ?
— Non, répondit Valérie en riant, mais durant votre délire, vous ne cessiez de la réclamer et vous m’avez même prise pour elle !
Henri Lefort la fixa un moment en silence, puis il expliqua en souriant :
— Ce n’est pas du tout étonnant, car vous lui ressemblez comme si vous étiez sa sœur jumelle !
— Vraiment ?... Il y a longtemps que vous avez de ses nouvelles ? S’enquit gentiment Valérie.
Un soupir désolé échappa au malheureux garçon.
— Rien depuis plus d’un mois ! Et elle doit me croire mort, la pauvre chérie !
— Hélas ! Avec les allemands ici, nous sommes coupés de tout le reste de la terre ! Remarqua amèrement la fille de Michel Labeille. Ce n’est pas demain que vous pourrez faire partir une lettre !
— Vous avez raison, approuva le capitaine, non moins triste que la jeune femme.
A cet instant, la sonnette du jardin fut secouée avec violence. Valérie se précipita pour ouvrir et tressaillit désappointée en reconnaissant le visiteur.
— Bonjour, mademoiselle Labeille ! Dit l’officier allemand.
— Bonjour, Monsieur, répondit Valérie très froidement.
— Je m’appelle Franz ...
La jeune femme garda le silence.
— Pourriez-vous me donner un verre d’eau fraîche, je vous prie ? Demanda le capitaine ennemi en la fixant avec une expression admirative dans les yeux.
— Mais certainement, Monsieur. Voulez-vous m’attendre quelques instants ...
La jeune femme se dépêcha de rentrer à l’intérieur de la maison et en ressortit quelques instants après, portant un petit plateau sur lequel était placé un verre rempli d’une eau claire et pure qu’elle tendit à l’allemand.
Il le prit en s’arrangeant pour frôler trop longtemps les doigts de Valérie qui rougit violemment.
— Je vous en prie, Monsieur ! Protesta-t-elle indignée.
— Je ne vois pas ce que j’ai fait qui puisse vous contrarier Mademoiselle ... Pour rien au monde, je ne le voudrais, croyez-le bien !
— Bon, bon, n’en parlons plus, répliqua la jeune femme.
— Je voudrais tant pouvoir gagner votre sympathie ... et davantage même si c’était possible, ajouta-t-il en l’enveloppant d’un regard plein de désir.
Valérie blêmit, cette fois ; mais s’armant de courage, elle déclara durement :
— C’est impossible ! Monsieur, car je suis une femme mariée ... et honnête !
— C’est faux ! Protesta énergiquement l’allemand. Ne cherchez pas à me tromper ; je me suis renseigné sur vous au village.
— Ceci est impossible, Monsieur, affirma la fille de Michel Labeille. Je ne suis pas de la région et nul de nous connaît dans ce coin ! Je vous ai dit la vérité et mon mari se trouve actuellement à Paris.
— Pourtant, si vous vouliez être gentille avec moi ?... Hasarda-t-il en lui souriant d’un air bizarre.
— Que cherchez-vous donc à insinuer, Monsieur ? Répliqua Valérie avec une telle colère que l’homme ne chercha plus à insister.
— Rien, rien, murmura-t-il très vexé. Je sais que je vous suis peu sympathique !...
Valérie s’apprêtait à lui répondre lorsqu’elle vit arriver son père suivi par deux soldats allemands qui l’aidaient à transporter des vivres qu’il leur avait achetés très cher.
— Bonjour, mon capitaine, dit froidement Labeille à l’officier.
Ce dernier ne répondit même pas set s’empressa de les quitter. Michel Labeille donna un pourboire, aux soldats, puis rentra ranger ses provisions dans l’office.
— Qu’est donc venu faire ce crétin ? Demanda-t-il en rejoignant Valérie au jardin.
— Rien de bon, répondit la jeune femme en haussant les épaules avec énervement.
Son père la dévisagea inquiet et insista :
— Que t’a-t-il dit, ma chérie ?
— Des choses pénibles à entendre pour une femme, murmura-t-elle tout bas.
— Ma pauvre petite ! Jamais plus je ne te quitterai un seul instant décida Labeille, indigné et fou de rouge contre cet ignoble allemand.
Il s’approcha ensuite de l’arbre sous lequel se reposait le capitaine Lefort et ils bavardèrent amicalement.
La journée s’acheva sans autre incident ...
Mais le bruit d’un nouvel engagement se fit entendre au loin dès la tombée de la nuit ; le tir des canons faisait de temps à autre vibrer les vitres de toute la maison.
Dans la solitude de sa chambre, la pauvre Valérie ne parvenait pas à s’endormir, tremblant de tous ses membres ; elle songeait à la guerre, à cet officier allemand qui ne lui disait rien de bon, à son père, qui heureusement, se portait beaucoup mieux ...
Le cœur serré, elle pensait à Paris, à Robert Montpellier, à sa lamentable aventure avec Jean Marigny, et aussi aux deux pauvres petits moineaux sans nid !
Qui sait ce qu’était devenue la charmante Mireille ! Etait-elle restée auprès de cette horrible mégère ? Pierrot, ce courageux et brave cœur, l’avait-il arrachée aux griffes de la vieille brocanteuse ? Robert s’était-il occupé des deux enfants, comme elle ne lui avait tant recommandé, et comme il l’avait promis d’ailleurs ...
Elle ne pouvait avoir aucune nouvelle et cela torturait son cœur aimant et tendre.
A trois heures du matin, elle n’avait pas encore pu trouver le sommeil ...
Toutes ces pénibles s’agitaient en une ronde douloureuse dans sa tête si lasse ...
Elle allait enfin sombrer dans le sommeil, écrasée de fatigue, lorsqu’un bruit insolite et presque imperceptible la fit brusquement sursauter ...
Elle ouvrit les yeux et vit avec horreur que la porte de sa chambre s’entre ouvrait très lentement ! Valérie voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge étranglée par la frayeur, un homme venait de pénétrer dans la pièce, s’avançant à pas feutrés ver son lit.
— Ne me repousse pas, jolie française ! Murmura le capitaine allemand — car c’était lui.
— Mon dieu ! S’écria l’infortunée Valérie d’une voix tremblante, sortez immédiatement d’ici, je vous en conjure !
L’homme sourit et posa un doigt sur sa bouche.
— Ne fais pas la sotte, murmura-t-il. Je ne suis pas monté ici pour te faire du mal. Bien au contraire !
Les yeux dilatée par la terreur, la malheureuse Valérie, sur le point de s’évanouir, ramenait ses couvertures jusque sous son menton, fixant horrifiée l’homme dont les yeux luisaient comme ceux d’un fauve.
« Ausecours ! »Voulut-ellecrier,maisseulungémissementplaintifsortitdeseslèvrespâles.
L’allemand l’avait maintenant rejointe et les yeux injectés de sang, il contemplait le corps parfait qui se dessinait sous les couvertures.
— Ne crie pas ! Dit-il d’une voix sifflante. D’ailleurs, cela ne servirait à rien.
Valérie crut mourir, tandis qu’il tirait brusquement la couverture, découvrant les merveilleuses épaules et les bras blancs au galbe parfait de la jeune femme.
Le bandit maintenant haletait de désir ...
L’épouvante pétrifiait littéralement l’infortunée Valérie les pupilles dilatées par une immense angoisse, elle tremblait comme une feuille et de grosses larmes roulaient sur ses joues devenues livides.
— Comme tu es belle ! S’exclama l’allemand en se penchant sur elle.
Il essaya de tirer davantage la couverture à lui et murmura en riant de satisfaction.
— Tu es mienne, désormais ! Tu m‘appartiens !
Il allait l’enfermer entre ses bras, lorsqu’un bruit de pas résonna dans la pièce ; un second homme venait d’entrer, tel un bolide dans la chambre de Valérie.
— Arrête, canaille ! Ordonna le nouveau venu sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
L’allemand sursauta et ne put retenir une exclamation de rage. Il se tourna vers l’intrus et porta sa main droite à l’étui de son revolver.
Il ne put achever son geste. Il n’en eut pas le temps, car son adversaire —qui n’était autre que le capitaine Henri Lefort — serrant le sien dans sa main,avait appuyé immédiatement le canon de l’arme sur la tempe de l’allemand, le regard noir de colère et de dégoût.
( A SUIVRE LE 26 SEPTEMBRE )