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L'EFFIGIE

24 Septembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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L ' E F F I G I E

Nouvelle par Jacques RIGEL

 



Le héros de cette histoire est un viveur, un débauché, qui a gardé un coin de

sentimentalité et de tendresse. Les gens du monde peuvent le mépriser ;

les gens de cœur lui pardonneront.

Mon ami Laurent Delmont, qui n'a aucune foi me laissait applaudir seul à la fin de la pièce où je l'avais conduit ce soir de première.

Il regardait la salle et vraiment c'était là un spectacle différent mais tout de même merveilleux.

Le fou qui eût voulu atteindre la fleur de l'élite n'aurait eu qu'à choisir cette soirée et lancer une bombe à l'orchestre.

Le pays eût été privé d'un coup de ce qu'il comptait de plus célèbre, de plus élégant et de plus riche.

Le président du Conseil battait des mains près de la scène ; les loges étaient pareilles à des corbeilles offrant des bouquets de femmes décolletées, parfumées et parées.

Des bras nus s'arrondissaient sur le velours grenat des balustres ; les yeux verts, violets, améthystes sanglants, ardents et fauves des pierreries clignotaient dans les hautes et savantes coiffures.

Aux dossiers de quelques fauteuils tremblaient les chevelures grises de vieux maîtres que nous vénérions, au collège, à l'égal des dieux ; un peintre illustre, à deux pas de nous, arrangeait une fourrure d'hermine neigeuse sur les épaules de a fille ; les croix, les plaques d'ordres, les rubans multicolores des décorations étincelaient sur les uniformes, et un vieillard tassé dans un fauteuil, les lèvres rasées et une barbiche pendant à son menton, n'était autre que sir Nathaniel Jackson, le roi de l'acier, riche de plusieurs millions de dollars, de passage à Paris.

Laurent m'avait pris le bras.

Sur la scène, le rideau s'écartant de nouveau, montrait au milieu d'un décor royal qui givraient de lumières les girandoles de lustre la plus grande tragédienne du monde se courbant au vent sonore et divin des applaudissements.

Tant de mains s'agitaient au bout des manches noires, au bout des bras ronds et nus, que la vaste salle semblait une volière pleine d'ailes battant sur place, frémissantes et captives.

Nous sortîmes suivant la brillante cohue, risquant à chaque pas d'écraser, les vagues ondulantes et épaisses des traînes obscures ou miroitantes de velours et de sain.

Devant la porte du théâtre, un homme jeune malgré ses cheveux gris il pouvait avoir trente cinq ans nous salua. Laurent lui serra la main, échangea avec lui quelques paroles banales et, l'ayant quitté m'entraîna souper dans une taverne à la mode où l'on avait coutume d'aller après le spectacle. Nous entrâmes dans la grande salle dorée, que des miroirs prolongeaient à l'infini. Des couples des amis soupaient par petites tables ; des abat-jour vert voilaient les flammes des bougies, et il y avait sur les nappes assez de corbeilles de fleurs, assez de bouquets pour faire un jardin de roses-thé et de lilas blancs.

Nous choisîmes un coin, et pendant qu'on disposait le couvert, Laurent me dit :

Tu as vu ce monsieur que j'ai salué tantôt ? Et bien, c'est Jean de Pommeuse.

Je ne l'ai pas vu depuis deux ans, il a fait un héritage et le voici de nouveau à Paris.

Tu connais sans doute la vie étonnant de ce garçon ! Il a mangé rois fortunes et fait parler de lui. C'est un être bien étrange.

Le garçon nous servit une viande rose sous une gelée d'ombre qui bougeait un peu et qui réfléchissait confusément comme un épais miroir glauque et vermeil, la flamme des deux bougies qui éclairaient notre table.

Laurent continua :

Oui, un être bien étrange, bien complexe et qui unit un cynisme de viveur à une sentimentalité de jeune poète. Retiens ceci : cet homme qui à vingt cinq ans, avait eu déjà les plus retentissantes aventures et mené une existence presque scandaleuse, cet homme, illustre par ses débordements, ce don Juan qui avait mené une archiduchesse aima une jeune fille pauvre qui mourut.

Et c'est à cause de cet amour, de ce rêve plus exactement qu'il commit, devant une table de jeu une action presque infamante et bien innocente comme tu va en juger toi-même.

Une nuit d'hiver, un matin qui est encore la nuit épaisse, sinistre et plus froide, à l'heure vague où sortent les chiffonniers, Jean de Pommeuse était encore attablé dans la salle de jeu de l'un des grands cercles qu'il fréquentait.

Il n'y avait là que quelques hommes attardés, le plastron de chemise un peu cassé, le teint plus fiévreux et plus pâle, autour du tapis vert.

Un vieillard dormait au coin de la haute cheminée dans un fauteuil en cuir et les laquais à culottes courtes et à bas blancs sommeillaient dans l'antichambre où étaient accrochés les chapeaux et les pelisses. Jean de Pommeuse perdait, depuis longtemps avec une malchance qui ne se démentait pas ; et il perdait son dernier argent, la fin de la troisième fortune qu'il avait émiettée aux quatre coins de Paris, de Nie, de Londres et de Vienne, car si on l'apercevait les matins de printemps au bois de Boulogne, sur une bête merveilleuse on pouvait, selon la saison et sa fantaisie, l'apercevoir aussi à Piccadilly, à Hyde-Parck ou au Prater.

Donc, les billets de banque le quittaient, pareils à des feuilles qui se cachent sous les bancs mais que le vent emporte on ne sait vers quel pays.

Il m'a raconté lui-même que, l'âme à la dérive, il regardait les cartes fatidiques qui prenaient pour lui l'argent magique d'un tarot de sorcière, les rois barbus et couronnés qui portent des noms sonores, les valets, glabres que l'on aime peu à avoir, les danses hébraïques aux forts visages impérieux, les reines des cartes, si belles pour les joueurs, si cruelles parfois, avec leur robe de pourpre et d'azur et leur double buste.

Il examinait un chapelet de cœurs sanglants, un cœur solitaire et rouge au milieu d'un carton ivoirin, et tous ces emblèmes prenaient un sens curieux qu'il ne leur connaissait point.

Lorsqu'il n'eut plus dans son portefeuille que quelque cartes de visite il se leva en chancelant et quitta la table.

Il alla boire une orangeade au buffet.

Il lui restait juste un louis, ans une bouse à mailles rondes. Le jouerait-il ? Tenterait-il avec ce petit morceau d'or, la fortune qui n'avait pas voulu de lui et l'avait trahi ?

Il hésitait.

Et puis trop de souvenirs s'attachaient à cette pièce. Il ne la risquerait jamais, il ne pouvait pas.

Mais la fièvre le tenait.

S'il gagnait cependant ! Si elle allait lui portai bonheur, on avait vu souvent des cas semblables. Tant pis !

Il revint dans la salle, passa à une autre table et, debout appuyé au dossier 'une chaise il mit son louis d'or sur un carré colorié.

Le croupier étendit le bras vers la roulette.

«  Rien ne va plus ! »

La roue tournait avec le bruit de la tige flexible qui effleurait rapidement chaque barreau.

Elle s'arrêta.

Jean de Pommeuse hagard se pencha. Il avait encore perdu !

Alors devant les joueurs qui le crurent subitement devenu fou, car on le connaissait pour un galant homme depuis longtemps, il ramassa son louis et bousculant les valets, abandonnant sa pelisse, il s'enfuit précipitamment.

On ne le revint plus.

Avec mille précautions Laurent Delmont versa ans mon verre d'une bouteille poudreuse, couchée sur un panier d'osier, et semblable à un obusier sur son affût.

 

ACCEPTEZ TOUJOURS 01


Tu ne comprends pas encore, n'est-ce pas, c'est évident ; laisse-moi achever.

Le seul être que Jean de Pommeuse eût aimé était une jeune fille qu'il avait rencontré chez un sculpteur.

Elle était modèle. A mère l'accompagnait toujours bien qu'elle ne posât jamais que la tête.

La misère l'avait amenée, après la mort du père à ce métier, honorable d'ailleurs, puisque la vieille dame ne la quittait pas.

Je te montrerai son portrait tout à l'heure. Tu dois en avoir toi-même quelques exemplaires dans ta poche.

Je comprends de moins en moins, et comment aurais-je pu avoir dans ma poche plusieurs portraits d'une femme dont j'ignorais le nom et que je n'avais jamais vue ?

Mon ami s'expliqua :

Je te disais tantôt qu'elle ne posait que la tête chez les sculpteurs, et il semble qu'on eût dû en faire un chef-d'oeuvre. La grâce puérile et délicieuse d'une petite fille, la fraîcheur d'une adolescente, la gravité robuste et la sérénité d'une femme, tous les charmes elle les possédait, et je ne puis pas te parler de ses yeux ! Je la vie une seule fois, j'en ai gardé un éblouissement ! L'artiste n'a pris cependant que la ligne pure de cet adorable visage, et cette effigie ne donne aucune idée du modèle.

Il tira de sa poche un louis d'or.

Tiens, ce profil de République est le sien, c’est elle qui le posa.

Il me tendit la pièce jaune, et j'examinai un moment, sous le bonnet phrygien, couronné de feuilles de chêne, le profil régulier de la République, le nez droit, l’œil immense, la belle bouche gonflée, le cou robuste.

Laurent Delmont acheva :

Le sculpteur lui paya ses trois séances avec la première pièce d'or frappée à son effigie et jean de Pommeuse étant présent, demanda à la jeune fille de vouloir bien échanger ce louis vierge contre un autre qu'il lui offrit. Il désirait un souvenir.

En riant, Valentine accepta et six mois après cet échange, Jean allait l'épouser, lorsqu'elle mourut.

Comprends-tu maintenant.

Ce dernier louis qu'il conservait pieusement dans cette bourse, la nuit à il se ruina, était celui qui lui avait donné sa fiancée, et voilà pourquoi il hésitait à le jouer et le vola après l'avoir perdu.

Il était tard, la salle se vidait peu à peu, les bougies s'éteignaient une à une sur les tables désertes, et nous avions nous-mêmes achevé notre souper.

Laurent jeta sur la nappe une pièce d'or et, avant que le garçon ne la prit, j'eus le temps de voir que sur celle-là aussi, la République sous son bonnet phrygien couronné de chêne, avait le pur profil de Valentine !

 

 

LE SULTAN DÉPENSE CHAQUE ANNÉE

CINQUANTE MILLIONS POUR SA CUISINE

 

La cuisine du Sultan de Turquie est une véritable forteresse et l'endroit où l'on cuit sa nourriture est fermée par une porte bardée de fer, dont les serrures ne peuvent être ouvertes que par un fonctionnaire dont le loyalisme est éprouvé.

Chaque mets préparé est placé dans un plat d'argent scellé à la cire rouget porte le cachet de l'officier de bouche responsable de la nourriture de son souverain. On pose dessus, pour conserver la chaleur, une couverture de velours noir. Une escorte l'accompagne jusqu'à la salle à manger impériale. Les scellés sont brisés devant le sultan et l'officier de bouche goûte avant son maître.

Le Sultan qui ne mange guère que des entrées, des œufs à la coque et des plats sucrés, ne dépense que vingt cinq mille francs pour sa table.

Mais tout l'appareil compliqué que nous venons d'indiquer, e train de maison et les gages de l'innombrable domesticité font monter les frais jusqu'à cinquante millions.

 

                              REVUE NOS LOISIRS DU 7 JUIN 1908

 

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