MOINEAUX SANS NID N° 181
N’eût été le souffle à peine perceptible qui s’échappait faiblement de ses lèvres livides, le malheureux eût passé pour
mort.
Labeille qui ne possédait aucune notion de médecine, se limita à nettoyer la plaie à l’eau bouillie, tiède que Valérie venait d’apporter dans une cuvette. Puis il la désinfecta à l’alcool avec des gestes doux. Il y posa quelques compresses aseptisées. Enfin, la jeune femme déchira un drap et aida son père à penser le pauvre garçon. Celui-ci avait ouvert les yeux, mais n’avait pas prononcé une seule parole et il avait péniblement avalé une gorgée de cognac.
Pour le moment, c’était tout ce que pouvaient faire Valérie et son père. Pourtant, le blessé avait de nouveau fermé les paupières ; il semblait dormir, cette fois.
— Mon Dieu ! Murmura Labeille, effrayé, que ferions-nous de cet infortuné s’il mourait ?
Valérie hocha la tête avec découragement.
— Je n’en sais rien, répondit-elle tristement.
Après quelques secondes d’un lourd silence, Labeille reprit encore plus inquiet :
La jeune femme ne sut que répondre. Elle était incapable de réfléchir. Les terribles événements qui s’étaient déroulés en quelques heures l’avaient comme hébétée, dépassant en horreur tout ce qu’elle était capable d’imaginer.
— Va te reposer, ma chérie, lui dit tendrement son père. Tu viens d’être bouleversée et une nouvelle nuit d’insomnie te ferait le plus grand mal !
— Non, papa, refusa-t-elle avec énergie, c’est toi qui dois aller dormir. Tu relèves tout juste d’une crise et je ne tiens pas à ce que tu retombes malade. Songe un peu ; que deviendrais-je dans un tel cas ?
— Je te jure, Valérie, que je me sens parfaitement en forme ce soir. Monte dans ta chambre ! Ajouta-t-il avec énergie.
Cette fois, la jeune femme obéit.
Demeuré seul auprès du blessé, Labeille le déshabilla et alla ensuite jeter son uniforme au fond du puits. Il revint ensuite s’installer dans le grand fauteuil qu’il rapprocha du divan où gisait le jeune officier et se mit à réfléchir à ce qu’il dirait au cas où les Allemands reviendraient.
— J’ai trouvé ! S’exclama-t-il le visage soudain détendu ; Je le ferai passer pour Antoine, notre domestique.
Il monta dans sa chambre, prit des ciseaux et fit, en quelques secondes, disparaître les petites moustaches brunes du malade.
« Ilnefautnégligeraucundétailets’entourerdemaximumdeprécautions »sedisait-il.
Après cette petite opération, il se rendit dans la pièce quez venaient de quitter Antoine et Berthe. Il constata avec plaisir qu’ils avaient laissé la majeure partie de leurs vêtements. Aussi prit-il une chemise de son ancien serviteur qu’il passa doucement au blessé qui ne réagit même pas.
Ceci fait, il plaça sur une chaise un pantalon et la vieille veste d’Antoine que celui-ci portait pour jardiner.
— Là, je crois n’avoir rien oublié ! Murmura-t-il tout haut, assez satisfait de sa petite mise en scène.
Ayant jeté un dernier coup d’œil au jeune officier dont l’état lui parut stationnaire, il s’installa de nouveau dans un fauteuil, appuya sa tête au dossier ... et s’endormit.
L’aube, maintenant, commençait à blanchir les carreaux des fenêtres.
Valérie se leva aux premières lueurs du jour. Elle descendit et, en entrant dans la pièce au rez-de-chaussée, constata que son père était profondément endormi, tandis que le malheureux blessé délirait, murmurant faiblement des paroles incompréhensibles.
— A boire ! A boire ! Dit-il soudain distinctement.
La jeune femme s’empressa d’aller chercher un verre d’eau sucrée qu’il fut avec avidité.
Michel Labeille ouvrait les yeux à cet instant.
— Déjà debout, ma petite chérie ? S’écria-t-il, honteux de s’être laissé aller au sommeil.
— Oui, papa, répondit Valérie en lui souriant tendrement. Maintenant, c’est à toi de monter s’étendre pendant que je veillerai ce pauvre garçon.
Labeille obéit, regagna sa chambre et s’étendit sur son lit sans se glisser sous les draps.
Après avoir fait chauffer une tasse de café qu’elle avala en croquant un biscuit, Valérie revint auprès de l’officier et lui bassina légèrement les tempes avec de l’eau de Cologne, car il murmurait de nouveau des mots sans suite.
Le capitaine frissonna et ouvrit les yeux. Il fixa avec attention le beau visage de Valérie, penchée sur lui, accotée au fauteuil où Labeille avait passé la seconde partie de la nuit ; un pauvre sourire se dessina sur ses lèvres exsangues.
— Angèle ! Murmura-t-il dans un souffle. C’est toi, Angèle ?
Valérie, très émue, garda le silence. Sûrement le jeune officier la prenait pour une autre ... sa femme, peut-être !
— Angèle ! Répéta le blessé d’une voix angoissée. Ils m’ont blessé d’une balle de mitrailleuse ... Je vais mourir ! Ne me quitte pas !
La jeune femme frissonna.
— Tu ne m’aimes donc plus ? Reprit l’officier en la regardant avec insistance. Pourquoi ne me parles-tu pas, ma chérie ?
« IldélirepensaValérie,apitoyée ;ilmeprendpoursafemme ! »
— Viens plus près de moi ! Demanda encore le malade.
Valérie ne savait que faire.
— Approche, répéta-t-il un peu plus fort, et jure-moi qu’après ma mort tu n’appartiendras jamais à aucun autre !
— Mon Dieu ! Murmura la fille de Michel Labeille, bouleversée. Que dire ? Que faire ?
— Jure ! Insista l’infortuné d’une voix pleine d’une angoisse infinie.
« Quefaire !MonDieu !Inspirez-moi !PriaValérieenproieàuneémotiondeplusenplusforte.
— Pourquoi ne me réponds-tu pas, Angèle ? Reprit l’officier avec un accent douloureux. Tu ne veux pas faire ce serment ?
— Si ! Je te le jure ! Répondit tout bas Valérie, les yeux remplis de larmes.
Un faible sourire éclaira les traits du moribond.
— Ah ! S’écria-t-il faiblement. Maintenant je peux mourir en paix !
Et il sombra aussitôt dans le plus profond sommeil. Valérie redressa l’oreiller, et remonta les couvertures, puis quitta la pièce.
Vers midi, Michel descendit au rez-de-chaussée et s’inquiéta tout de suite du blessé. Après l’avoir longuement examiné il déclara :
— Il ne va ni mieux ni plus mal ... Peut-être s’en tirera-t-il ?...
— Sans soins spéciaux ? Demanda Valérie, incrédule.
— Hélas ! Chérie, nous ne pouvons rien de plus pour lui ! Soupira son père. Nous referons son pansement ce soir ou demain. As-tu encore de l’alcool ?
— Oui, papa, et encore un peu de gaze.
— Sais-tu ce qui me tourmente plus que tout ? Reprit Michel Labeille après un bref silence.
— Quoi donc, papa ? S’enquit-elle avec une légère inquiétude.
— J’ai peur que les Allemands le trouvant ici ne se vengent sur nous de l’avoir recueillit et soigné !
— Nous aurions agi de même avec un des leurs, fit observer Valérie en haussant les épaules.
— Peut-être mais ils ne penseront sans doute pas à une telle éventualité.
La jeune femme ne répondit pas, sentant que son père disait vrai.
Pendant ce temps, des Allemands avaient recommencé à passer de temps à autre sur la route de Bouzonville, mais ils ne paraissaient prêter aucune attention à la maison occupée par les Labeille et l’officier blessé.
L’état du jeune homme demeurait toujours stationnaire.
Vers dix heures du soir, Valérie monta se coucher et Michel Labeille se sentant infiniment mieux, resta auprès du malade, décidé à s’occuper de lui durant tout le restant de la nuit.
A une heure du matin, le capitaine eut une poussée de fièvre très forte qui inquiéta vivement Labeille. Il eut même fort à faire avec le malheureux, qui sous l’effet de son délire, voulait à tout prix quitter son lit pour aller rejoindre ses hommes et se battre ... Michel Labeille eut toutes les peines du monde à l’empêcher de se lever ! Finalement, épuisé par l’effort, le blessé retomba dans sa prostration première et la nuit s’acheva sans autre complication.
Le lendemain, bien que délirant encore par moments, il semblait beaucoup mieux fiévreux. Michel Labeille et sa fille ne cessaient de lui appliquer des compresses d’eau froide sur le front. Enfin, deux jours plus tard, un léger mieux se manifesta, ans doute parce que la plaie était parfaitement saine ; Michel et sa fille l’avaient constaté au second pansement.
Malgré sa blessure très sérieuse, aucun organe important n’avait été atteint et la constitution robuste du jeune homme résistait au mal.
— Parfait ! S’exclama Labeille, en lui souriant un matin, on commence à aller mieux, n’est-ce pas ?
Henri Lefort — tel était le nom du capitaine — parlait à peine ; toute sa vie se concentrait dans son regard qui ne quittait pas un instant Valérie.
La jeune femme lui dit, ce jour-là avaler un peu de thé très sucré et quelques cuillerées de bouillon de légumes.
— Je me demande ce que nous deviendrons quand nos quelques provisions et les légumes du jardin seront épuisés ! Murmura Labeille en se tournant vers sa fille.
— Dieu y pourvoira ! Répondit Valérie.
— Je le souhaite de tout mon cœur, ma chérie ...
Vers la fin de l’après-midi, un bruit de voix se fit soudain entendre ; des soldats allemands se rapprochaient de la maison.
( A SUIVRE LE 20 SEPTEMBRE )