MOINEAUX SANS NID N° 174
En rentrant chez lui, après
son entretien avec la séduisante mademoiselle d’Evreux, Claude Lornier eut la désagréable surprise de trouver Christine qui l’attendait dans sa chambre, piaffant littéralement
d’impatience.
Dès qu’elle le vit entrer, elle se jeta à son cou, lui couvrant le visage des baisers les plus fous. Tout d’abord, il ne réagit pas, stupéfait à la fois par la présence de la jeune fille et par son comportement.
— Serais-tu devenue folle ? S’écria-t-il en parvenant finalement à se dégager des bras amoureux qui m’enserraient si fort. Que dirait ta mère si elle survenait ? Car je pense qu’elle est revenue avec toi à la maison ?
— En effet, elle est en bas en train de ranger les affaires que nous avions emportées chez ma tante. Comme cette dernière est à présent hors de danger, maman et moi ne bougerons plus d’ici.
Il la fixa, l’air perplexe.
— Je voudrais savoir qui a fourré dans la tête de ta mère que nous voulions nous marier ? S’écria-t-il, furieux. J’estime qu’il est prématuré d’en parler !
Le visage de la jeune fille exprima la plus vive douleur.
— Comment ? Balbutia-t-elle. Oh ! Claude, que dis-tu ? Après tout ce qu’il y a eu entre nous.
— Et alors ? Protesta-t-il en haussant les épaules, agacé. Ce sont des choses qui arrivent sans qu’il soit nécessaire de se marier !
— Tu ne m’aimes donc pas ; gémit-elle en pâlissant.
— Ne dis pas de bêtises, reprit-il durement, de plus en plus énerver. Et puis ce n’est pas le moment de discuter de cette question. Après tout, n’oublie pas que c’est toi qui es montée chez moi et qui m’as fait des avances. Ce n’est tout de même pas ma faute si je ne suis pas de bois … De plus, ne dis pas que ça t’a déplu !
— Je t’en supplie, Claude ! Murmura l’infortunée Christine bouleversée et au bord des larmes. Quel mal t’ai-je donc fait pour que tu me traites de la sorte ? Tu me disais l’autre soir que tu m’aimais autant que je t’aime !
Il sourit, comprenant qu’il ne devait pas la peiner davantage.
— Ecoute, Christine, dit-il avec douceur ; je suis très fatigué ce soir, car j’ai eu une journée harassante et j’ai un mal de tête fou ! Ne pourrions-nous pas reprendre cette discussion demain ?
La jeune fille se calma et s’exclama, légèrement réconfortée par l’accent aimable de ma voix :
— Mais certainement Claude ! C’est moi qui suis une sotte. Ne m’en veuille pas, je t’en prie ; Vois-tu ; j’étais tellement heureuse de te retrouver ! Sache que je n’ai cessé de pleurer durant mon séjour chez ma tante ? Je ne pouvais me faire à l’idée d’être loin de toi. J’avais tellement peur de ne plus te revoir !
Il caressa doucement sa joue, désirant surtout qu’elle se décidât à s’en aller. Il répondit en la poussant doucement vers la porte :
— Je te comprends, ma petite Christine et je regrette que tu aies été si malheureuse. Mais c’est fini à présent. Et maintenant dépêche-toi de descendre rejoindre ta mère avant qu’elle ne monte ici me faire une nouvelle scène !
— Il n’y a aucun danger quant à ça ! Assura tranquillement et naïvement Christine. Comme elle s’est mise en tête de nous marier, elle me laisse maintenant libre de te voir tant que je veux !
Claude retint à temps un juron et la fixa furieux. De nouveau, il fut sur le point de lui répondre vertement en l’envoyant à tous les diables, mais il pensa que l’heure était mal choisie et que, pour le moment, il ne devait pas attacher une trop grande importance à ces projets … Il s’en amusa tout au fond de lui-même en songeant que, bientôt, il irait vivre le plus loin possible de ces deux femmes …
Pour l’instant, il ne devait penser qu’à Alice … Voilà une femme pour laquelle il se sentait capable des plus grands sacrifices ! Tandis que cette petite sotte avec son visage pâle et terne était insignifiante et même à la longue, ennuyeuse !
Il visait bien plus haut ; c’était Alice qu’il voulait. D’ailleurs, n’avait-il pas obtenu de Christine tout ce qu’une femme pouvait donner ? Il s’était offert un petit caprice, voilà tout !
Cependant, la pauvrette était là, devant lui, et il ne pouvait la rayer de sa vie comme on biffe un mot impropre sur une feuille de papier que l’on déchire ensuite ! Il fallait même manœuvrer avec précaution, de façon à ne pas trop l’alarmer et à ne pas lui laisser deviner ses intentions réelles.
« Jedoisprocéderavecprudence,sedisaitlemisérable,etleslaisserespérer,elleetsamère.Lorsqu’ellesmecroironttoutàfaitdécidéàmemarier,jeleurglisseraientrelesmainscommeuneanguilleetletourserajoué !
— Maintenant, ma petite Christine, je te prie de me laisser, demanda-t-il avec une telle douceur qu’elle le fixa, agréablement surprise. Comme je viens de te le dire, j’ai besoin de me reposer, de dormir, car j’ai encore une lourde journée de travail en perspective demain.
— Maman m’a appris qu’elle t’avait invité à déjeuner dimanche, dit Christine, le visage radieux.
— C’est vrai, répondit-il en souriant, et cela m’a fait grand plaisir, sois-en sûre … Bonsoir, chérie !
Tout en parlant, il l’avait poussée vers la porte, puis l’avait forcée à en franchir la seuil. Il ferma ensuite doucement le battant derrière elle, en soupirant de soulagement.
— Enfin ! S’exclama-t-il.
Il donna un double tour de clef pour être bien sur de ne plus être dérangé et commença à se déshabiller, décidé à se coucher sans tarder.
Il était très impatient d’arriver au lendemain, il avait longuement réfléchi et étudié son projet. Il n’était plus question d’atermoyer vis-à-vis d’Alice ; autrement, il perdrait la face !
« EllesetrompesiellecroitquejevaisluipermettrederevoirsivitesoncherMontpellier,dit-ilenseglissantentrelesdraps.Jenesuispashommeàmecontenterdesouriresetdeparoles !Demain,j’abattraimescartes.Simonraisonnementestjuste,lasœurdumarquisd’Evreuxestbienlafemmequejesuppose … Etlavictoire,alors,m’appartiendra !
Le lendemain au début de l’après-midi, après avoir demander une heure de permission à son directeur, Claude Lornier se présentait chez Alice d’Evreux qui le reçut aussitôt, certaine qu’il était porteur d’une bonne nouvelle.
Mais lorsqu’elle remarqua son visage sombre, elle comprit tout de suite, qu’elle s’était trompée et sa joie fit place à une subite angoisse.
— Qu’y a-t-il, monsieur Lornier ? Demanda-t-elle anxieuse. Comment se fait-il que vous soyez revenue me voir si vite ? Y aurait-il un accroc … ou une mauvaise nouvelle ?
Tout en parlant, elle l’avait fait passer dans son boudoir , et, sans attendre que la maîtresse de céans l’en eût prié, Claude Lornier qui avait décidé de changer complètement de tactique, se laissa tomber sur le divan et leva sur la jeune femme un regard légèrement moqueur.
— Je suis revenu ici pour vous demander une explication, chère amie, répondit-il sur un ton qui la surpris désagréablement. J’ai …
— Mais … essaya-t-elle d’interrompre, sans y parvenir, d’ailleurs car il l’en empêcha d’un geste autoritaire et poursuivit aussitôt :
— J’ai beaucoup réfléchi, Alice — il l’appelait par son prénom sans qu’elle osât le lui reprocher, tant elle était suffoquée — et je suis persuadé que votre façon d’agir à mon égard n’est ni juste ni gentille !
La sœur du marquis le dévisagea avec une évidente irritation et déclara d’une voix glaciale :
— Je ne comprends rien à ce que vous dites, Monsieur ! — elle appuyait ostensiblement sur le « monsieur » — Et pas davantage ce que vous avez à me reprocher !
Il eut un petit rire insolent en haussant les épaules.
— Eh bien ! Ma belle Alice, nous allons parler très franchement rétorqua-t-il, tandis qu’elle essayait de freiner sa colère le visage en flammes. Que m’offrez-vous en échange de l’aide que je peux vous offrir ?
— Maisvousn’avezqu’àmedemandercequevousvoudrez,bredouillalajeunefemme,toutàfaitdécontenancéeparcettequestionsiimprévue.Jecroisvousavoirdéjàassuréquejeneregardepasàladépense,àconditionnaturellement,denepastropexagérer.
Lornier eut une moue dédaigneuse.
— L’argent ! S’exclama-t-il avec dédain, sans parvenir pourtant à dissimuler la lueur cupide qui passa dans ses yeux. Evidemment, je reconnais qu’il peut procurer de très grandes satisfactions, mais ce n’est nullement à cela que je fais allusion car, avec tous ceux qui viennent me demander de les aider à approcher les détenus, je réussis chaque mois à compléter honorablement mon salaire, et je peux ainsi m’offrir pas mal de petits agréments.
— Alors, de quoi voulez-vous parler ? Questionna Alice en fronçant les sourcils.
Cette fois il la fixa avec un regard tellement expressif que la sœur du marquis d’Evreux n’eut plus aucun doute sur ses intentions. Elle sourit, méprisante, et murmura avec colère et dédain :
— Je comprends tout à présent ! Ainsi, votre générosité et vos amabilités cachaient ceci ; vous me croyez une femme facile parce que je vous ai témoigné un peu de considération et de gentillesse !
Cette réponse ne changea en rien l’attitude insultante et ironique du jeune homme. Alice le dévisagea silencieusement pendant quelques secondes avec colère, puis elle reprit :
— Je vous préviens que vous vous êtes grossièrement trompé en ce qui me concerne, et je ne suis pas la femme que vous croyez. Aussi je vous pris de cesser immédiatement ce stupide entretien et de sortir d’ici sur-le-champ !... Quand à votre aide, je m’en passerai fort bien !
Stupéfait et déconcerté par cette violente réplique à laquelle il ne s’attendait guère. Lornier la fixa ahuri, le souffle brusquement coupé.
Avait-il bien compris ? Alice le dispensait de toute intervention. Elle méprisait et le congédiait comme un domestique ! Ainsi, il s’était lourdement trompé !
Il faillit se lever et partir en disant que la jeune femme ne pourrait plus approcher l’homme qu’elle aimait … Mais il ne céda pas à cette impulsion et interrogea froidement :
— Si je m’en allais, Alice, comment pourriez-vous vous débrouiller toute seule ?
Les yeux de mademoiselle d’Evreux étincelèrent de colère.
— Je tiens à vous faire remarquer, dit-elle durement que, depuis votre arrivée, vous n’avez cessé de me manquer de respect. Je vous interdis de m’appeler par mon prénom, et de vous permettre une telle familiarité envers moi !
Lornier se mordit les lèvres, réalisant la grossièreté de son attitude et se sentant brusquement redevenu humble et soumis. Il balbutia des paroles d’excuses que mademoiselle d’Evreux interrompit sèchement.
— Oui, oui, mais cessons de parler de cette question ! Maintenant, répondez-moi franchement ; voulez-vous oui ou non vous occuper de ce qui m’intéresse et m’obtenir une visite à la prison ? Dans ce cas, combien voulez-vous pour cette intervention ?
Cette question si précise acheva de démonter le misérable qui évita de croiser les yeux froids et méprisants de la jeune femme. Il haussa les épaules et murmura :
— Si j’ai accepté de vous aider, Mademoiselle, ce n’est pas pour de l’argent … Je … je me suis épris de vous et vous ne pouvez m’en vouloir. Comme vous ne m’avez pas été sans vous en apercevoir, vous auriez dû alors me faire comprendre que je n’avais aucun espoir !
A ces mots, Alice éclata d’un rire ironique.
— Cessez de dire de telles bêtises et parlons de choses pratiques. Vous vous êtes trompé en ce qui me concerne et je n’y suis pour rien. Je vous avais seulement laissé entendre que je saurais vous récompenser largement pour votre aide et je ne sais ce que vous êtes allé vous imaginer !
Claude Lornier releva brusquement la tête et fixa la jeune femme avec une expression de défi.
— Et si je vous disais que je ne vous aiderai qu’à la condition que vous acceptiez mes … mes avances ? Rétorqua-t-il avec une incroyable audace.
— Je vous répondrais tout de suite que nous n’avons plus aucune raison de vous voir, car je suis maintenant convaincue que vous êtes un pauvre diable, incapable de dominer ses impulsions. Sachez toutefois que je suis une vraie dame, et non une de ces femmes que vous avez sans doute l’habitude de fréquenter et qui passent des bras d’un homme à celui d’un autre avec la plus grande facilité !
Cette fois, il rougit sous l’insulte et murmura :
— Ce n’est pas ce que je … je voulais dire … Je cherchais seulement à avoir si vous étiez toujours disposée à me rémunérer avec générosité …
— Mais certainement ! Tout au moins je l’étais, rectifia-t-elle sans hésiter. Cependant, sachez que je renonce complètement à votre concours ; toutefois, j’estime que je dois vous payer votre dérangement. Alors …
Elle alla vivement à son secrétaire, l’ouvrit, prit un coffret de métal dans lequel elle rangeait son argent, sortit une liasse de billets de banque, revint vers Lornier et la lui tendit.
— Tenez ; il y a là dix mille francs qui s’ajouteront à la somme que vous aviez versée de ma part à Grégoire Morel. Je pense ainsi agir très correctement envers vous !...
Un cri de rage échappa de Lornier. Il se leva furieux et jeta à terre les billets de banque.
— Vous voulez m’humiliez ! Hurla-t-il au comble de l’exaspération. Eh bien ! Vous vous trompez, et ce geste vous coûtera fort cher ! Vous me repoussez ! Très bien ! Vous n’entendrez jamais plus parler de moi ; mais ne vous faites plus aucune illusion car vous ne reverrez pas l’homme que vous aimez tant qu’il sera en prison ! Je prendrai toutes les dispositions nécessaires pour vous en empêcher … Et n’essayer pas de corrompre les gardiens ! D’ailleurs, vous n’y parviendriez pas ! Ils me sont tous très dévoués, et je leur recommanderai par-dessus le marché, de se montrer particulièrement sévères en ce qui concerne l’inculpé Robert Montpellier !
Cette sortie violente ne troubla nullement la jeune femme. Elle continua à fixer Lornier avec une ironie insolente et murmura en riant :
— Ne vous énervez pas ainsi, monsieur Lornier ! Je saurai attendre. Le jour du procès finira bien par arriver et, comme je ne doute pas de l’issue favorable de cette affaire, robert Montpellier sera bientôt libre de nouveau et je pourrai alors le voir sans avoir besoin de votre haute protection !
Claude Lornier éclata à son tour d’un rire sardonique et méchant ; il avait lui aussi, recouvré tout son calme.
— Je crois que vous vous trompez, répliqua-t-il d’une voix sifflante de haine. N’oubliez pas que nous sommes en guerre et que la marche de la justice s’en trouve fortement ralentie. Je suis certain que votre cher Montpellier moisira encore de nombreux mois dans sa cellule … Je vous salue, mademoiselle d’Evreux !
Il s’inclina, puis, lui tournant vivement le dos, il quitta le boudoir sans que la sœur d’Anselme ait eu le temps de revenir de sa surprise.
Après le départ de Claude Lornier, haussa les épaules, essayant de se rassurer, car ce que venait de lui dire le misérable n’avait pas été sans la frapper. Mais comprenait qu’il n’avait pas exagéré et elle se demandait, brusquement angoissée, combien de temps encore le malheureux Robert resterait en prison …
« Ilfautabsolumentquej’intervienneensafaveursedit-elleavecinquiétude.Jenepuisresterinactive,alorsqu’illanguitdanssoncachot.Quefaire ?MonDieu !Sijepouvais,aumoins,connaîtrelenomdesonavocatpourmeconcerteraveclui ! »
( A SUIVRE LE 30 AOUT )