MOINEAUX SANS NID N° 167 suite
De nouveau il alla frapper à la
porte du directeur avant de quitter la prison, et, cette fois, il le trouva dans son bureau. Tout de suite, en s’entretenant avec lui, il scruta son visage, cherchant à découvrir s’il n’existait
rien de particulier, et il eut alors nettement la conviction que Grégoire avait dû réussir à s’en tirer, car son supérieur lui parla le plus naturellement du monde.
Pourtant quelques secondes avant de quitter la prison, l’inquiétude recommença à l’envahir. En effet, au cours de la petite inspection qu’il effectuait souvent le dimanche matin, il remarqua le silence subit qui se fit parmi les gardiens lorsqu’il s’approcha d’eux.
— Eh bien ! Que se passe-t-il ? Questionna-t-il en les fixant d’un air soupçonneux. Je crois avoir interrompu un entretien fort intéressant !
— Pas du tout, monsieur Lornier, répondit l’un des gardiens, nous étions simplement en train de parler de Grégoire.
Le jeune homme tressaillit mais parvint à dominer son trouble.
— Ah !... S’exclama-t-il. Que lui est-il donc arrivé de tellement extraordinaire ? Ajouta-t-il après un imperceptible silence.
— Vous n’êtes pas au courant ? Reprit le gardien, étonné. Grégoire est à l’hôpital où il a été transporté de toute urgence à cause d’une broncho-pneumonie !
Lornier fronça les sourcils.
— Il est malade ? Comment se fait-il qu’aucun avis n’ait été déposé sur mon bureau ? Et comment l’avez-vous appris ?
— On vient à l’instant de prévenir Monsieur le directeur, un coup de fil de l’hôpital ou Grégoire a été transporté, Monsieur. Vous veniez de quitter la direction lorsqu’on a téléphoné.
Claude Lornier faillit retourner voir son chef pour lui poser quelques questions, mais il comprit aussitôt qu’il commettrait une grossière erreur. Qu’aurait donc, en effet, signifié cet intérêt si soudain pour Grégoire ? Après tout, il n’y avait rien d’extraordinaire à la maladie d’un gardien !
— Pauvre diable ! Dit-il en haussant les épaules. Il a dû commettre une bien grosse imprudence pour prendre froid en cette saison !
— Oui, c’est vraiment très curieux, reprit le gardien, car hier encore il était en parfaite santé ... Il parait qu’il se serait jeté dans un canal... Je ne puis rien affirmer, car je n’ai pas très bien compris. Mais nous le saurons très vite, un collègue est parti pour le voir à l’hôpital et comme il habite à deux pas de ...
— Il se serait jeté à l’eau ? S’exclama Lornier en fronçant les sourcils, comme s’il faisait un effort pour comprendre.
— Vous savez comment est Grégoire, Monsieur, expliqua l’autre en riant ; il aime souvent boire un coup de trop et il n’y aurait rien de très extraordinaire si, étant ivre, il était tombé à l’eau en perdant l’équilibre.
— Peut-être !... Renseignez-vous et tâchez de savoir comment les choses se sont passées, conclut Lornier. Je souhaite que ce ne soit pas grave. Toutefois, si vraiment il était en état d’ivresse, cela pourrait lui causer quelques sérieux ennuis avec l’administration ...
Ceci dit, il quitta vivement le groupe des gardiens ; il avait un brusque besoin de respirer l’air pur, loin de ces murs gris et lugubres !
Dans la rue, il se mit à marcher très vite, sans but, en proie aux plus sombres pensées.
Ainsi, Grégoire ne s’était pas noyé, mais il était tombé malade !... Et s’il parlait ? Certainement, on ne tarderait pas à le questionner pour savoir comment il avait pu tomber dans le canal.
« Ilétaitsansconnaissancelorsquejel’yaiprécipité,serappelaLornier,etilnepeutsavoircommentleschosessesontexactementdéroulées ;donc,ilnepourrapasm’accuser ...Ets’ilosaitlefaire,j’affirmeraiqu’ilm’aquittéentitubantetque,s’ilesttombéàl’eauensuite,jen’ysuisvraimentpourrien !...Commeilsetrouvefréquemmententredeuxvins,c’estmoiquel’oncroira ! »
Après ces dernières déductions, Claude Lornier se dirigea vivement vers son restaurant habituel.
« Jevaismedépêcherdedéjeuneretrentreraileplustôtpossibleàlamaisonpourm’occuperdeChristine.Plusquejamais,jedoism’assurerdesonsilence »sedit-ilencore.
( A SUIVRE LE 9 AOUT )