MOINEAUX SANS NID N° 167
Claude Lornier,lemalhonnêtesecrétairedudirecteurdelaprison,avaitfortbiencomprisquec’étaitàluiquelapauvreChristinefaisaitallusiondanssademiconfession.
Il avait deviné depuis longtemps que la jeune fille s’était follement éprise de lui, sans espoir d’être aimée en retour.
Toutefois, il ne poussa pas l’imprudence jusqu’à la forcer à lui révéler entièrement son pauvre secret ; d’ailleurs, l’angoisse de Christine l’avait empêchée de continuer à parler.
Pourtant à un moment donné, elle avait été sur le point de lui crier son amour, mais le bruit inattendu de la grille du jardin qui s’ouvrait avait brusquement rompu leur entretien.
— Qui peut venir à cette heure ? S’exclama Claude Lornier en tressaillant.
Christine ne répondit pas tout de suite et courut se pencher avec précaution pour ne pas être vue, à la fenêtre.
— C’est maman, répondit-elle d’une voix étouffée. Je me demande comment il se fait qu’elle soit rentrée ce soir. Sûrement, ma tante doit se sentir beaucoup mieux !
Elle regarda tout autour d’elle, l’air effrayée.
— Je dois m’en aller, ajouta-t-elle. Il ne faut surtout pas qu’elle me trouve chez vous.
— Calmez-vous, ma petite Christine, dit-il à voix basse en souriant, mais dépêchez-vous quand même.
Lorsque la jeune fille rejoignit le rez-de-chaussée elle se trouva nez à nez avec sa mère qui venait d’ouvrir la porte de la maison.
— Où allez-tu, Christine ? Questionna sévèrement cette dernière en la dévisageant d’un air soupçonneux.
— J’ai entendu ouvrir la grille, et je t’ai reconnue en me penchant à la fenêtre, expliqua la jeune fille en rougissant légèrement. Je me demandais qui pouvait bien venir si tard.
Cette réponse parut suffisante à madame Gérard et comme par surcroît, elle se sentait fort lasse, elle n’insista pas. D’ailleurs elle avait pleinement confiance en sa fille et considérait Lornier comme un garçon très sérieux, incapable sûrement de jeter le trouble dans le cœur de Christine.
— Serais-tu souffrante, maman ? As-tu besoin de quelque chose ?
— Non, ma chérie, je suis seulement fatiguée et désireuse de m’étendre, la rassura sa mère en souriant. Veux-tu me préparer une tasse de camomille ? Je suis très énervée et je crains de ne pouvoir m’endormir très facilement.
— Je vais aller t’en faire une immédiatement, s’empressa de répondre la jeune fille qui disparut dans la cuisine.
Mais elle revint presque aussitôt en s’informant.
— Comment se fait-il que tu sois entrée à une heure pareille, maman, et comment va tante Louise ?
— Son état est stationnaire, mais le médecin semble plus optimiste. Demain matin à la messe, n’oublie pas de dire une prière à son intention !
— Oui, maman, promit avec élan Christine qui aimait beaucoup sa tante. Mais pourquoi l’as-tu laissée seule cette nuit ?
— Ton oncle est rentré plus tôt que prévu. Il a achevé sa tournée en province et il ne repartira que dans trois ou quatre jours. J’en ai profité pour revenir, d’autant plus que j’ai certaines petites choses à faire ici demain matin.
— Ah ! Bien ! Soupira Christine avec soulagement. Je cours te préparer ta camomille ! L’eau doit bouillir ...
Durant ce court entretien, Claude Lornier était descendu à pas de loup coller son oreille à la porte des dames Garnier pour écouter ce qu’elle disaient.
Rassuré, il regagna sa chambre où il s’enferma. Puis, sans se déshabiller, il s’étendit sur son lit.
« Parfait,sedit-il,satisfait.Samèren’adoncriensoupçonnéetellevas’absenterdenouveau ...Demain,c’estdimanche.Jedisposeraidemajournéeetsicettefemmeretourneauprèsdesamalade,j’enprofiteraipourm’occuperdesafille ... »
« Aprèstout,onnesaitjamais !Malgrésapromesse,ellepourraitfortbienchangerd’avis.Ilvautdoncmieuxmel’attacherafind’êtreplussûrd’elle ...Etcommeelles’esttoquéedemoi,jen’auraiqu’àleverlepetitdoigtpourqu’elletombeentremesbras ! »
« Ellen’estpaslaide,sansêtreunebeauté !Evidemment,cen’estpasuneconquêtedontonpuissesevanter,d’autantplusquejedésirefairecelled’Aliced’Evreux.Maisenattendant,ceneseraitpasunedistractionnégligeable ...Etpuis,çaluiferatellementplaisir,lapauvre !Ensuite,jesuissûrqu’ellem’obéiraaveuglémententout,commeunchienfidèleetreconnaissant ... »
Il quitta son lit et alla de nouveau se pencher à sa fenêtre ; la rue était déserte et la nuit silencieuse et sereine.
« QuelcrétinqueceGrégoire !Pensaitlemisérable.Toutestarrivéparsafaute !J’espèrequ’ilapus’entirer,carjenetienspasàêtreaccusédesamortetrisquerunevilainehistoireàcausedecepauvreimbécile !Demainmatin,jepasseraiàlaprisonetj’auraicertainementdesnouvelles ;alors,jeverraicommentjedoisagir ! »
Il essayait ainsi de se convaincre et se rassurer, mais il ne put fermer l’œil un instant. Il se leva plus tôt que d’habitude et quitta la maison de très bonne heure pour se diriger vers les tristes murs de la prison.
Dès qu’il y pénétra, il examina avec attention les gardiens en fonction ; Grégoire n’était pas présent, mais aucun de ses camarades ne semblait se tourmenter de son absence ; sans doute, ce n’était pas l’heure de son service.
Claude Lornier soupira de soulagement et gagna vivement son bureau. Il alla ensuite frapper à la porte de la direction, mais personne ne lui répondit. Il revint, examina les dossiers qui avaient été déposés la veille au soir sur sa table, tout en se demandant ce qu’il ferait de son après-midi.
Tous les dimanches, il avait l’habitude de se rendre le matin à la prison et, après avoir avancé son travail au lendemain, il en ressortait vers onze heures pour n’y revenir que le lundi matin.
Habituellement, il passait l’après-midi avec des amis, allant assister à une partie de football ou aux courses. Parfois encore, il allait danser ou s’offrait une séance de cinéma.
Mais aujourd’hui ce serait différent ; il y avait Christine dont il entendait s’occuper sérieusement !
Naturellement la pauvre enfant ne se douait de rien !
Le misérable n’ignorait pas qu’elle ne sortait jamais le dimanche et les jours de fête ; elle restait chez elle, brodant ou lisant des romans d’amour qu’elle dévorait avec passion !
Lornier était sûr qu’elle serait ravie de le voir et de pouvoir se confier à lui sans contrainte. Il avait élaboré tout un plan de conquête, sans songer un seul instant à un échec possible, convaincu qu’avant la fin de l’après-midi, la malheureuse aurait cédé à toutes ses exigences ...
« Jeneluiferaitaucunepromesse,songeait-iltoutenachevantderangersesdossiersdansuntiroir.Jelapousseraiàseconfieret,lorsqu’ellem’auraavouéquec’estmoiqu’elleaime,unbaisersuffiraàluifaireperdrelatête ...Alors,j’enprofiterai !...Ensuite,jen’auraiplusàcraindrequ’ellepuisselaisseréchapperuneindiscrétionsurcequis’estpasséaudébutdelanuitdernièreentrecetidiotdeGrégoireetmoi !
Il frissonna soudain en songeant à l’infortuné gardien et il fixa la porte avec l’absurde espoir de la voir s’ouvrir pour laisser passer la silhouette massive et trapue de l’homme.
Mais cela ne se réalisa pas ! Claude Lornier n’ignorait pourtant pas que c’était impossible !...
Dans un rapport quotidien concernant le personnel qui se trouvait sur sa table, il n’était pas question de Grégoire Morel, et dans la liste des indisponibles, pour cause de maladie ou d’autres raisons, son nom n’était pas mentionné.
Donc, logiquement, Grégoire avait comme d’habitude, assuré son travail ou l’assurerait dans la journée. Persuadé de ceci, le jeune secrétaire cessa de se tourmenter.
SUITE A 9 H 05