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MOINEAUX SANS NID N° 14

4 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

14 P I E R R O T

 

Pierrot circulait dans le centre de Paris, criant le titre de son journal, avec les dernières nouvelles sur le crime de la rue Lakanal. La vente marchait bien, car le public se passionnait pour ce drame. « Maintenant, il faut que je travaille double, pour nourrir Mireille, se disait le gamin. Je suis « père de famille » ! »

Et il allait à la rencontre des passants, criant :

— « Paris-Journal » ! Dernière édition ! La police enquête sur le crime de la rue Lakanal ! Importantes révélations.

Il courait ça et là, descendait dans les stations de métro, entrait dans les bars et les cafés, sans s’arrêter un instant. Ses poches se gonflaient de monnaie et le brave gosse pensait, satisfait : « Si les gens savaient ce que je sais, moi, de ce crime… mais je ne dois pas en dire un mot ! »

Les balayeurs municipaux inondaient les rues de puissants jets d’eau, pour faire fondre la neige et il était difficile de traverser certaines rues. A un endroit, le gamin fut obligé de se réfugier sous une porte cochère. Il s’aperçuyt subitement qu’il y avait là un homme très connu de ceux qui vivent dans la rue, parce qu’il était toujours désoeuvré et passait ses nuits et ses jours dans les quartiers les plus excentriques.

On disait qu’il était indicateur de police, mais il le niait. C’était un individu d’un certain âge. Il portait toujours des lunettes qui donnaient à son visage lugubre l’aspect d’un masque. On l’appelait « le croque-mort » Pour Pierrot, cet homme était un cauchemar ! Aussitôt qu’il le vit sous le porche, l’enfant essaya de ressortir, au risque de se faire doucher par les balayeurs, mais l’homme le retint.

— Oh ! Pierrot, lui dit-il, donne-moi « Paris-Journal »

— Prenez, se hâta-t-il de répondre en lui tendant un exemplaire. Ce serait un miracle si je restais une journée sans vous rencontrer !

— Je suis comme le Tout-Puissant qui est partout, ricana l’autre… C’est vrai que tu t’es sauvé de chez la mère Picquet ?

L’enfant eut un haussement d’épaules méprisant.

— Que vous importe, répliqua-t—il d’un ton qui tenait à la fois du défi et de la rébellion.

L’homme hocha la tête d’un air réprobateur.

— Tu pourrais être un peu plus aimable, Pierrot ! remarqua-t-il. Tu sais bien que je m’intéresse à toi.

Une grimace fut d’abord la réponse du garçon. Puis :

— Je vous en suis bien reconnaissant ! s’exclama-t-il avec une ironie cinglante, mais j’avoue que je vous trouve quelque peu indigeste !

L’autre voulu protester… cependant, Pierrot ne lui en laissa pas le temps et continua sur le même mode ironique :

— Vous n’avez toujours pas trouvé du travail ?

L’homme eut un ricanement de dégoût.

— J’ai renoncé à en chercher, expliqua-t-il franchement. Pourquoi travaillerais-je après tout ? Je me débrouille tant bien que mal et j’ai fini par m’habituer à ce genre de vie.

— Je serais curieux de savoir d’où vous tirez votre argent, insinua Pierrot, en le fixant de son regard et si expressif.

— Tout le monde sait bien que je ne manque de rien, reconnut-il.

— Alors, c’est que vous vivez de vos rentes, car personne ne vous a jamais vu demander l’aumône, ni vendre des journaux, ni des lacets, ni des crayons, ni quoi que ce soit ! Comment faites-vous ?

Un éclair de malice passa dans les yeux de l’individu, tandis qu’un sourire plein de sous-entendus éclairait un instant son visage dont l’expression était toujours assez cynique. Il fit de la main un geste vague et déclara avec un air mystérieux :

— Tu le verras !... Où demeures-tu pour l’instant, mon ami ?

Pierrot se redressa, gonfla la poitrine et d’un air d’importance, il fit cette déclaration non exempte d’un certain orgueil :

— Chez moi.

— Chez toi ? répéta l’homme, sans chercher à dissimuler sa surprise. Et où est-ce chez toi ?

L’enfant semblait fort amusé de la stupéfaction de son interlocuteur. Poussé par son amour inné de la blague, il poursuivit sur un ton burlesque :

— Vous savez où est la lune ?... Eh bien ! c’est un peu plus sur la droite.

L’autre haussa les épaules.

— Belle réponse ! grommela-t-il.

— Et puis, qu’est-ce que ça peut vous faire, après tout ? reprit le gamin, agacé. Vous êtes toujours à rôder autour de moi, à vous informer de ce que je fais. Si je travaille rue de Paris, à Pantin, je vous rencontre ; si je traverse la place, je vous rencontre encore. Je vous retrouve partout ! Et quand vous ne me voyez pas, vous vous informez de moi auprès de tous les gamins que vous supposez me connaître.

L’homme eut un sourire et fit mine de caresser la joue de l’enfant mais celui-ci se déroba vivement. Alors, l’autre assura :

— Je voulais te montrer ma sympathie, Pierrot !

— Votre sympathie on la connaît mon bonhomme ! rétorqua Pierrot, de plus en plus ironique. Allons, en voilà assez !

Sur ces mots, il sortit en criant de nouveau le titre de son journal.

— Bonne chance, petit ingrat ! cria l’homme. (Et il ajouta entre ses dents) : Il faudra que je change de système, car il a déjà des soupçons. Mais je ne dois pas le perdre de vue, puisque je suis payé pour cela. Il faut absolument que j’arrive à savoir ce que le marquis peut avoir de commun avec ce gamin.

Il allait sortir de la porte cochère quand un homme s’approcha de lui. Le prétendu ami de Pierrot eut un geste de surprise.

— Vous ici, Monsieur ? demanda-t-il.

— Comme tu vois ! répliqua l’autre d’un ton brusque. J’ai à te parler…

— Je vous écoute.

— Tu l’as vu ? continua le nouveau venu en fixant son interlocuteur dans les yeux, comme s’il craignait quelque réticence de la part de celui-ci.

— Oui, Monsieur ; je le quitte à l’instant même !

— As-tu réussi à lui inspirer confiance ?

D’un air piteux, l’interpellé baissa la tête en soupirant.

— J’ai bien peur que non, Monsieur ! avoua-t-il avec humilité. J’aurais même plutôt l’impression du contraire. Ah ! C’est qu’il est malin ce gamin ! Il se méfie de tout !

— Mille tonnerres ! s’irrita l’homme. Tu n’es qu’une bête. Ambroise un bon à rien ! Et pourtant, il faut que tu réussisses ! L’heure est venue où je vais avoir besoin de ce garçon.

Le nommé Ambroise eut un regard interrogateur.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-il.

— Ce garnement me gêne, expliqua l’autre d’une voix tranchante. J’en ai assez de le voir ainsi aller et venir par les rues. Il faut mettre fin à cela !

— Et qui vous en empêche ? répondit Ambroise. Depuis qu’il s’est enfui de chez cette sorcière, le gosse vend des journaux et il parait que ses affaires ne vont pas trop mal.

L’individu sembla réfléchir quelques instants avec une lueur mauvaise dans ses yeux sombres. Puis il reprit :

— Il faudrait lui tendre un piège…

Ambroise hocha la tête et ne put s’empêcher de demander :

— Mais quel mal peut vous faire ce pauvre gamin, Monsieur le marquis ?

— Cela ne te regarde pas ! N’oublie pas que je paye pour que tu le surveilles et que tu m’informes de tout ce qu’il fait et des gens qu’il voit.

— C’est vrai, reconnut Ambroise. Mais je me suis bien acquitté de ma mission, il me semble. Qu’avez-vous à me reprocher ?

— Que tu te sois borné à l’épier sans réussir à gagner sa confiance sans chercher à t’en faire un ami.

Ambroise poussa un soupir, puis :

— A vrai dire, répondit-il, je commence à croire qu’il se doute de quelque chose et…

— Quoi qu’il en soit, interrompit l’autre, il faut que je l’aie en mon pouvoir aujourd’hui même. Débrouille-toi comme tu voudras. Si tu ne réussis pas, tu n’auras plus un sou de moi !

Ambroise sentit une vive irritation le gagner. Il réussit pourtant à n’en rien laisser voir.

— Vous croyez peut-être que je peux le mettre dans ma poche, Monsieur le marquis ? répliqua-t-il. Ce petit gars-là est plus malin que le diable en personne !

— Arrange-toi comme tu voudras, mais fais ce que je t’ai dit !

Tout à coup, Ambroise tendit le bras en s’écriant :

— Regardez ; il est là, en train de vendre ses journaux !

Le marquis fronça les sourcils. Prenant une brusque décision, il annonça :

— Je vais lui acheter un journal.

Sur ces mots, le marquis quitta Ambroise et se lança à la poursuite du jeune vendeur de journaux qui, à ce moment, obliquait dans la direction opposée à la porte cochère en glapissant le titre du quotidien qu’il portait sous son bras.

— « Paris-Journal » lui dit l’homme.

Et il lui tendit un billet pour payer le papier demandé. Pierrot esquissa un geste qui marquait un certain désappointement.

— Je n’ai pas de monnaie, Monsieur ! Si vous n’en avez pas non plus, vous n’aurez qu’à me payer demain.

Le marquis le regarda en souriant.

— Tu me connais donc ?

— Non, Monsieur. Mais je vois bien que je peux me fier à vous.

— Alors, garde tout ! Je ne veux pas être en reste de générosité avec toi !

— Oh ! Sapristi ! Cinq mille francs !

L’homme eut un nouveau rire.

— Eh bien ! Oui, c’est pour toi ! confirma-t-il. Tiens ! Viens donc manger un morceau dans ce bar. J’aime les enfants désintéressés, moi !

Pierrot avait l’air tout ému. Cinq mille francs ! C’était une somme fabuleuse ! Jamais il n’en avait eu autant ! Comme Mireille allait être contente quand elle apprendrait la bonne fortune de son ami. Et puis non ? Il ne lui dirait rien ! Il lui ferait une grande surprise ; il lui achèterait un manteau, un beau manteau pour que la pauvre petite n’ait plus froid.

Peu après, l’enfant entrait dans un bar voisin en compagnie du généreux inconnu. Celui-ci le fit asseoir à une table et prit place à côté de lui.

Pierrot était déconcerté ; une telle générosité de la part d’un inconnu ne lui semblait pas naturelle. Certes, le pauvre gamin avait, dans sa courte vie, entendu plus de mauvaises paroles que de compliments.

Il avait dix ans. A cet âge on ignore tout des réalités de l’existence. Mais Pierrot avait été élevé à la rude école de la rue. A force de vivre parmi les vagabonds, il avait acquis une précoce expérience et largement ce qu’il fallait pour gagner son pain et défendre sa liberté. Il n’était donc pas sans se méfier quelque peu de son généreux bienfaiteur.

— Voyons, mon garçon, lui dit celui-ci, pourquoi fais-tu le marchand de journaux ?

Pierrot le regarda avec des yeux profonds, pleins d’innocence et de sincérité.

— Que voulez-vous que je fasse d’autre ? demanda-t-il d’un air candide.

— Aller à l’école, ou rester chez toi auprès de tes parents.

Le regard du petit bonhomme prit alors une expression douloureuse. Il hocha la tête et ne put réprimer un profond soupir.

— Je n’ai pas de parents, répondit-il.

L’homme l’examina un instant, puis reprit :

— Pas de parents ? Tu as tout de même quelqu’un qui s’occupe de toi ?

Pierrot haussa les épaules.

— Non ! Je n’ai personne, dit-il avec une profonde tristesse.

Son bienfaiteur s’étonna :

— Alors, tu es seul au monde ?

— Désespérément seul !

— Tu n’a jamais connu tes parents ?

— Non, Monsieur.

Il y eu une courte pause. Apparemment ému, l’homme considérait le garçonnet. Pour échapper à sa tristesse, celui-ci se mit à regarder autour de lui, et à faire des commentaires sur les gens qui allaient et venaient dans le bar. L’homme reprit :

— Mais alors, d’où viens-tu ? Qui t’a élevé ?

— Je ne me le rappelle pas ! répondit l’enfant en affectant l’insouciance. Tout ce que je sais, c’est que, lorsque j’étais petit, j’étais à la campagne. Ensuite, on m’amena à Paris. Des gens me tenaient dans leurs bras en demandant l’aumône. Un jour, c’était une femme ; le lendemain une autre. Parfois, c’était un homme. On couchait dans des mansardes, on dormait sous les ponts ou même encore sur les marches d’une église.

Il y eut une nouvelle pause. Le généreux client se mit à fixer intensément cet enfant qu’il avait devant lui et qui lui racontait de si tragiques détails avec une tranquillité surprenante, comme s’il s’était agi de l’histoire de quelqu’un d’autre. Enfin, celui qu’Ambroise appelait « Monsieur le marquis » reprit :

— Comment t’appelle-tu ?

— Pierrot.

— Eh bien ! Pierrot, tu m’intéresses beaucoup et je vais t’aider à devenir un homme.

L’enfant le regarda avec un étonnement non dénué de méfiance.

— Je vous remercie beaucoup, Monsieur, murmura-t-il, mais dites-moi une chose…

— Je t’écoute !

— Pourquoi vous intéressez-vous à moi ?

— Ton procédé de tout à l’heure m’a beaucoup plu. Tu as l’air intelligent et je crois que ce sera une bonne œuvre que de s’occuper de toi.

— Et tout cela parce que je vous ai fait crédit d’un journal ? Mais c’était un geste purement commercial !

L’homme fronça les sourcils et lui demanda avec une certaine vivacité :

— Tu ne vas pas me dire que tu as fait cela par intérêt ?

— Pourquoi vous mentirais-je ? Et maintenant, si vous regrettez de m’avoir donné cet argent, vous n’avez qu’à le reprendre.

L’autre fit un geste de refus.

— Ah ! Non ! s’écria-t-il avec admiration. Au contraire ! Ta franchise te rend encore plus sympathique à mes yeux. Tiens ! Voilà encore cinq mille francs ! Je suis plus que jamais, décidé à m’occuper de toi !

Pierrot se gratta la tête, puis il se mit à rire et dit :

— Mais c’est que je suis père de famille et que j’entends le rester !

Le marquis le regarda avec une profonde surprise.

— Qu’est-ce que tu me racontes-là, mon garçon ? De quelle famille parles-tu ?

— Ma famille, c’est Mireille et, à l’heure qu’il est, elle doit attendre la becquée avec plus d’impatience qu’un moineau de huit jours.

Une fois de plus, le visage de l’homme exprima une vive surprise.

— Mireille ? Qui est-ce ? demanda-t-il au petit vendeur de journaux en se penchant légèrement vers lui.

— Une enfant de la rue, comme moi, répondit Pierrot avec une grande simplicité. C’est comme qui dirait ma sœur.

— Alors, il va falloir se séparer d’elle si tu veux que…

— Ah ! Cela non ! déclara l’enfant d’un ton ferme. Quand bien même vous feriez de moi un ministre, jamais je ne me séparerai de Mireille ! D’ailleurs, si je comprends bien, votre intention est de me mettre dans quelque orphelinat ?

Le marquis hocha la tête en signe de dénégation.

— Non, dans un bon collège !

— Monsieur, répliqua Pierrot, je ne voudrais pas vous vexer, mais voyez-vous, j’ai passé toute ma vie à courir les rues en toute liberté. Mon sang se glace à l’idée d’être confiné jusqu’à ma majorité entre les murs d’un collège autrement dit d’une prison.

— Quoi ? Tu aimes mieux rester un vagabond que de t’instruire afin d’avoir plus tard une belle situation ?

Pierrot parut réfléchir quelques instants. Puis, il répondit :

— Non, certes !

— Alors ?

— Je ne veux pas être enfermé, Monsieur ! J’en connais des enfants errants que l’on avait mis à l’orphelinat. Tous se sont enfuis pour ne pas mourir de tristesse.

— Pourtant, ils s’instruisaient.

— Ils s’instruisaient ? Dites plutôt qu’on leur apprenait des sottises ! Ah ! Ne me parlez pas des orphelinats ?

— Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas te mettre dans un orphelinat, mais dans un collège payant, avec des enfants de bonne famille.

Le visage de Pierrot prit alors une expression sévère. Il regarda son interlocuteur dans les yeux, puis il demanda brusquement :

— Et Mireille ? Que deviendra-t-elle ?

Réprimant à grande peine l’énervement qui commençait à le gagner le marquis répliqua :

— Bah ! Elle trouvera bien moyen de se débrouiller !

— Mais elle est incapable de se débrouiller ! protesta le garçon. Allons ! Ma décision est prise ; j’aime trop ma petite sœur pour accepter de me séparer d’elle. Je vous remercie beaucoup de vos excellentes intentions, Monsieur, mais je refuse.

— C’est ton affaire ! Mais j’ai bien peur que votre liberté ne dure pas longtemps, ni pour l’un, ni pour l’autre !

— Par exemple ! Et pourquoi ? questionna Pierrot d’un ton incrédule.

— Parce qu’on ne peut pas permettre à deux enfants comme vous de continuer à traîner les rues !

— Et pourquoi ? Nous ne faisons pas de mal !

— Vous finirez pas en faire, et c’est mon devoir d’homme charitable de vous en empêcher. Par conséquent, tu vas venir immédiatement avec moi !

— Non, Monsieur, jamais ! répliqua le garçon,n en se préparant à prendre ses jambes à son cou.

Mais l’autre l’avait déjà attrapé par le bras.

— Que tu le veuilles ou non, reprit-il d’un ton brusquement devenu dur, tu vas venir avec moi et je vais te mettre au collège.

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! cria Pierrot.

L’homme qui ne lui avait pas lâché le bras se mit à le secouer brutalement.

— Si tu refuses, j’informe les autorités et on te mettra à l’Assistance Publique ! menaça le marquis qui avait définitivement renoncé à ses manières doucereuses.

Pierrot commença à se débattre.

— Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! grommelait-il d’une voix étouffée, car il ne désirait pas attirer l’attention.

Mais, sans l’écouter, son interlocuteur déclara sévèrement :

— Eh bien ! Tant pis pour toi ! Au lieu d’aller dans un bon collège et d’avoir un riche protecteur, tu finiras à l’Assistance Publique !

— Non ! Non ! répéta l’enfant qui commençait à prendre peur. Lâchez-moi ! Vous me faites mal ! Arrêtez, voyons ou j’appelle un agent !

Devant cette menace, le marquis se contenta de ricaner.

— Eh bien ! Appelle-le donc ! fit-il d’un air de défi.

— Vous n’avez pas le droit de me commander !

— Voyons, petit bêta, reprit le marquis en reprenant ses façons affables de tout à l’heure, tu ne te rends donc pas compte que c’est pour ton bien ce que je veux faire ?

— Ca m’est égal ! répliqua le gamin.

— Pour l’instant tu fais ta mauvaise tête, mais tu me remercieras plus tard, tu verras.

Sur ces mots, il le fit sortir du bar, presque en le portant, car Pierrot se débattait furieusement. Les badauds s’arrêtaient pour les regarder. Mais personne ne semblait étonné de voir ce Monsieur distingué entraîner de force le petit vagabond. On se disait que l’enfant avait dû commettre quelque méfait. Deux agents s’approchèrent.

Le marquis eut un sourire rassurant.

— Rien du tout, assura-t-il : c’est un petit fripon qui s’est enfui de chez lui…

— Ce n’est pas vrai ! protesta le garçon.

— N’ayez pas peur, Messieurs, il n’y a rien de grave, continua l’homme sans lâcher Pierrot. Je le ramène à sa mère qui est folle d’inquiétude ; elle ne sait même pas ce qu’il est devenu.

— Je n’ai pas de mère ! cria Pierrot.

Mais son « bienfaiteur » se mit à le secouer en affectant une vive indignation.

— Oh ! Voyez-moi ce petit menteur ! s’exclama-t-il. Tu n’as pas de mère, maintenant ?

Puis il expliqua aux deux agents :

— C’est le fils d’une blanchisseuse qui habite ma maison. Voilà plusieurs jours qu’il s’est enfui de chez lui. Or, par le plus grand des hasards, je viens de le rencontrer. Je suis donc fermement décidé à le ramener à sa mère.

Dès que le marquis se fut tu, Pierrot s’écria, les yeux pleins de larmes :

— Ne l’écoutez pas, Messieurs les agents ! C’est lui le menteur :

Bien entendu, les représentants de l’autorité étaient plus disposés à ajouter foi aux paroles de ce « monsieur » qu’aux dires d’un enfant à l’air misérable. Le plus âgé des deux répondit donc non sans avoir préalablement tiré l’oreille de Pierrot :

— En voilà assez ! Obéis à ce Monsieur si tu ne veux pas qu’on t’emmène au poste !

Le pauvre gamin comprit alors qu’il n’avait plus à compter sur aucune aide et il versa des larmes amères. A ce moment une automobile de grand luxe s’arrêta au bord du trottoir. En dépit de sa farouche résistance, Pierrot dut y monter. Le marquis s’y installa à son tour et ordonna simplement au chauffeur :

— En route !

L’auto démarra. Elle traversa Paris, puis tourna à gauche, à l’une des portes que Pierrot ne reconnut pas. Elle allait de plus en plus vite… Pierrot avait cessé de se débattre et de crier. Il se tenait blotti dans un coin de la voiture avec un air de pauvre petite bête traquée. Plusieurs fois, il fut sur le point de parler, mais il n’osait pas. Enfin il se décida.

— Où m’emmenez-vous ? demanda-t-il d’une voix pleine de sanglots.

— Cela ne te regarde pas !

— Je veux retourner auprès de Mireille. Elle m’attend ! Elle m’attend pour que je lui donne à manger ! balbutia le pauvre enfant en fondant en larmes.

— Il ne faut plus penser à Mireille, conseilla le marquis d’un ton péremptoire. Dorénavant, tu vas être un petit monsieur.

— Je vous ai dit que je ne voulais pas ! Vous n’êtes bon qu’à dire des mensonges.

L’autre lui jeta un mauvais regard.

— En voilà assez ! Tais-toi ! ordonna-t-il sinon, je te préviens qu’il va t’en cuire !

Le pauvre enfant comprenait bien qu’un obscur danger le menaçait. La raison lui conseillait d’être prudent, mais son caractère vif et spontané eut le dessus et il ne put réprimer des paroles de révolte.

— Et pourquoi devrai-je me taire ? protesta-t-il.

— Parce que je le veux ! répliqua l’autre en le regardant méchamment. Si tu ne veux pas obéir, voici ce qui t’attend !

Sur ces mots, il lui pinça le bras si violemment que Pierrot ne put retenir un cri de douleur.

— Et ne crie pas, surtout ou je recommence !

— Mais enfin, que vous ai-je fait, Monsieur ? pleurnicha le petit hommme dont la peur augmentait de plus en plus.

— Ne t’inquiète pas de cela !

— Et de quoi devrai-je m’inquiéter alors ?

— Je t’ai dit de te taire !

Et le misérable se remit à pincer l’enfant avec plus de violence que tout à l’heure.

Sans défense, le pauvre gosse n’avait plus qu’à garder le silence, ravalant ses larmes, tandis que tout son corps était agité d’un tremblement convulsif.

Cependant, la voiture continuait sa course… Paris était déjà loin et elle filait à toute allure sur la route nationale. Parfois on traversait des villes, des villages. Mais, en vrai petit Parisien qui n’est jamais sorti de sa grande ville, Pierrot aurait été bien en peine de les reconnaître.

Dans la voiture, personne ne disait plus rien. Pierrot se blottissait dans son coin. Instinctivement, il se faisait petit, tout petit, comme s’il avait voulu éviter tout contact avec le brutal individu qui se trouvait près de lui.

Depuis quelques temps, il ne pleurait plus. Sans doute avait-il épuisé toutes les larmes de son corps. Pourtant une profonde terreur s’était instituée dans son âme et, par moments cependant, un sanglot furtif s’échappait de sa gorge. Alors, le marquis lui jetait un coup d’œil bref mais plein de sévérité.

Le voyage durait depuis une heure quand la voiture s’engagea sur un chemin de terre. Peu après, elle s’arrêtait devant une maison isolée.

 

                                                                                                      (A SUIVRE LE 7 MAI)

 

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