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LES ELEPHANTS CHEZ EUX

3 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

LES ELEPHANTS CHEZ EUX

 

Monstre puissant, l'éléphant est toujours un sujet d'étonnement pour celui qui l'observe. Captif il inspire à la fois la sympathie et le respect ; il est sympathique parce que son œil brille de malice et d'intelligence parce que ses mœurs sont douces et paisibles ; il est respecté parce que sa force est colossale et sa masse imposante. On se plait à penser que ce géant en liberté dans la jungle hindou ,où en brousse soudanaise, visant à sa guise, doit revêtir un caractère étrange de majesté. Mais ce que l'on ne soupçonne pas, ce sont les mœurs curieuses que présentent les éléphants chez eux.

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Il faut avoir parcouru les régions des tropiques pour en comprendre le charme et la poésie. Ici tout est étrange, tout est hors de proportion. La forêt est inextricable ; le sol es encombré d'herbes trois fois hautes comme l'homme, la futaie est entrelacée de lianes qui forment un réseau dont l'enchevêtrement défierait l'imagination du plus expert tisserand. Sous ces herbes rampent des reptiles immenses ; sur ces lianes se bercent des singes de toutes espèces. Tout au-dessus aux derniers étages de la futaie, les oiseaux multicolores, kakatoès, perroquets paradisiers et autre prennent leurs ébats.

Là l'éléphant est roi. Sa haute taille domine les herbes, ses pieds immenses écrasent les serpents, sa peau épaisse dédaigne l'épine acérée des végétaux, son crâne solide déchire, les lianes cependant que sa trompe se faufile de-ci de-là pour arracher la pousse dont il est friand ou pour saisir le fruit qui e tente. Par sa masse il se fraye un chemin, tranquille, impassible ne craignant rien. Son seul ennemi c'est le tigre ; mais il possède contre ce dernier une paire de défenses bien affilées, en ivoire toute épreuve qui sont pour lui comme deux épées redoutables.

L'éléphant est roi dans la forêt vierge et du reste il sait se conduire en roi. Que l'homme poussé par la curiosité de l'explorateur ou la cupidité du chercheur de mines, vienne à passer par là, l'éléphant confiant en sa force et de sa puissance, lui jettera un regard tranquille et s'écartera doucement pour le laisser passer .

Cet animal est véritablement supérieur à toutes les autres bêtes. Il a une intelligence remarquable et une âme très évoluée.

Il vit d'ailleurs en société. Il respecte l'autorité du chef suprême. Il pratique la polygamie mais une polygamie restreinte à la famille. Car il a a notion de la famille et même de l'autorité paternelle. Le chef suprême est donc un père de famille que ses qualités ont désigné pour cet emploi. C'est toujours un géant entre les géants, un des plus âgés vieux routier de la jungle, dont les défenses plus longues plus aguerries sont donc plus redoutables. Il a une mission bien déterminée. Il décide du départ, de la halte et du repos du soir. Il commande aux évolutions, il préside aux récréations. C'est encore lui qui à la tombée du jour place les sentinelles autour du camp. Comment est-il nommé ? On n'a jamais pu le savoir. Ces animaux ont un langage mimé, fait de gestes de trompe, de battements d'oreilles et de clignements d'yeux que nous comprenons gère ; leur barrit, qui est composé de plusieurs notes, ne leur sert que dans les cas urgents, comme signaux de commandement. Ce qui est un fait dûment constaté, c'est que l'autorité de ce chef est absolument indiscutée ; du reste cette autorité paraît s'exercer avec une grande douceur et une grande bonne humeur. Les éléphants d'âge ne bronchent jamais. Ils obéissent bénévolement ; seuls, parois, quelques jeunes se dérobent, par pure polissonnerie — l'éléphant étant essentiellement gamin, mais no révolté — dans ce cas une taloche bien appliquée avec la trompe rappelle les étourdis au devoir.

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Ces mœurs font rêver. en effet par certains côtés ces animaux se montrent infiniment mieux organisés sous le rapport social que les humains.

La journée d'un éléphant est simple. Dès que le jour se lève et que les premiers rayons du soleil filtrant horizontalement sous les lianes, rougeoient la pointe des hautes herbes, le chef se lève, s'ébroue et claironne le réveil. Aussitôt toute la tribu et sur pied et se dégourdit les membres. Les mâles vont vont et viennent dans la clairière, tandis que les femelles s'occupent de leurs petits. Les premiers instants après le réveil sont dévolus aux expansions familiales.

Ensuite c'est le bain. Les éléphants adorent l'eau, ils établissent toujours leur campement à proximité d'un fleuve ou d'un lac. Ils vont tous ensemble à la baignade, joyeux et farceurs, gesticulant de la trompe et se poussant mutuellement dans l'onde. Cette baignade est bruyante, gaie au possible ; elle constitue la récréation de la matinée. Rien n'est plus comique que d'assister à ces ébats. Si la chose n'est pas aisée — le hasard seul le permettant — elle est néanmoins sans danger. Quand l'homme s'approche, il voit aussitôt une ou deux sentinelles, demeurées sur la rive, faire vaine de s'opposer à ce qu'il avance plus loin ; mais que par son attitude il a manifesté ses intentions pacifiques, les sentinelles s'éloignent et ne s'occupent plus de lui ; il peut alors, tout à son aise, s'amuser du spectacle. Les mille tours que l'on peut faire exécuter à ces pachydermes dans les cirques ne sont rien en comparaison des mille farces que ces mêmes pachydermes ce font quand ils jouent dans l'eau. Ils se poursuivent se bousculent et se renversent à qui mieux mieux. Ils s'éclaboussent à l'envi et, en fin de compte se livrent à de véritables batailles à coups de jets d'eau giclée par la trompe.

Après le bain, c'est le repas. Le troupeau sur l'ordre du chef, sort de l'onde et va brouter l'herbe d'une clairière qu'il n'a pas encore tondue. Pendant le repas l'éléphant est grave. Il mange consciencieusement et voluptueusement. Si la plupart des animaux se nourrissent, lui il dîne. Il est gourmet et gourmand. Il lui faut beaucoup de nourriture et de l'excellente. Et pendant ce repas, on voit les petits yeux de ces bons pachydermes demeurés un peu enfants, se brider de plaisir.

Sur ces entrefaites le milieu du jour arrive. Le vent se calme un peu, la chaleur devient lourde, la jungle s'envahit de torpeur ; les oiseaux dorment, les singes baillent ; les reptiles ne bougent plus, le vacarme de la forêt vierge s'assoupit peu à peu. Les éléphants s'accotent aux arbres et font la sieste.

Puis le soleil, invisible derrière la voute arborescente baisse sur l'horizon , le vent faiblit, la chaleur s'éteint graduellement, la jungle se ragaillardit. Les éléphants se réveillent.

C'est l'heure de la marche. Le troupeau va changer de résidence si l'herbe est broutée partout alentour du dernier campement. Si elle ne l'est pas cette marche, au lieu d'être en déplacement sera une simple promenade.

Pendant la marche la consigne est toujours sévère, le pays est peu sûr. Le tigre l'ennemi héréditaire, git tapi sous les herbes. Il faut être sur ses gardes, la trompe en l'air, les défenses en arrêt. Si le tigre s'élance sur l'un des pachydermes par derrière son jeu habituel, le autres viendront à son secours et, arrachant de leur trompe le fougueux félin, ils le précipiteront à terre et e broierons sous leurs pieds. Mais si les tigres sont toute une bande, la lutte sera épique et si les éléphants demeurent fatalement vainqueur, plus d'un d'entre eux sera blessé.

La marche cesse une heure avant la fin du jour. Elle est suivie d'un nouveau repas et ensuite d'une récréation. Cette récréation su soir est spécialement réservée aux jeunes ; rarement les adultes y prennent part. Elle est aussi gaie que la baignade. Mais comme elle a lieu sur la clairière, elle est agrémentée de moins de farce et de beaucoup plus de galopades.

Enfin l'heure de dormir vient. Chacun s'arrange pour s'étendre de son mieux sur l'herbe foulée pendant que le chef se rend compte si tous ses administrés sont présents et qu'il donne aux sentinelles l'ordre de veiller toute la nuit.

Et celles-ci dociles et prudentes se promèneront de long en large, attentives au moindre bruit, reniflant le vent de leur trompe levée, scrutant l'obscurité de leur œil vigilant.

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Les journées se ressemblent beaucoup dans la vie d'un éléphant. N'était qu'il grandit et avance en âge et que, partant, il change un peu d'habitude, son existence serait assez monotone. Petit jeune d'abord il est pendu aux mamelles de sa mère et n'ose prendre ses ébats que dans l'espace où s'étendre l'ombre de cette dernière ; un peu plus âgé il ose galoper avec ses congénères pendant la récréation du soir et avec eux également il reçoit l'éducation et les conseils que leur prodiguent les anciens ; pis vient le moment de fonder une famille ; il choisit ses femelles parmi celle de son âge et, le soir, à l'heure du coucher, il ne va plus s'étendre près de sa mère ni parmi les siens, il se retire à l'écart avec ses femelles et marque par là qu'à son tour il est devenu père éléphant. Enfin quand le moment est arrivé d'être désigné pour commander quand il approche de sa centième année, quand il voit autour de lui s'ébattre une famille considérable, grossie encore par les familles amies et parentes, alors il ne songe plus qu'à bien remplir sa tâche et à mériter l'honneur qui lui est échu.

Puis un jour il sent ses forces dépérir, il commande alors à toute sa tribu de partir vers ses régions mystérieuses cachées dans les profondes vallées de l'Inde ou au plus épais du soudan où l'homme est rarement parvenu et où, depuis des temps immémoriaux tous les éléphants vont mourir. Là alors, parmi cet ossuaire immense couvert des dépouilles de générations entières, il s'étend, jette son dernier barrit, secoue ses oreilles et meurt.

Plus tard les gypaètes et les aigles viendront déchiqueter son cadavre et, à la saison des pluies, le torrent lavera son squelette.

Ayant vécu comme une bête intelligente, il ne saurai dormir son dernier sommeil que dans le paisible et lointain cimetière des éléphants.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 1er DÉCEMBRE 1907

 

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