MOINEAUX SANS NID N° 138
Comme personne ne venait lui ouvrit la porte,
malgré ses coups de sonnette répétée, Mireille finit par s’inquiéter, lorsque tout à coup, elle entendit la concierge qui l’appelait de l’étage inférieur, où elle venait de monter un
paquet.
— Il n’y a personne chez toi, petite ! L’informa-t-elle. Redescends jusqu’à la loge et je te remettrais la clé de ton logement que m’a confié ton frère, au cas où tu rentrerais avant lui.
La fillette obéit et, quelques secondes après, elles pénétraient toutes les deux dans la loge.
— Où as-tu donc été pendant si longtemps, mignonne ? Lui demanda aimablement la femme.
— Chez des parents, répondit laconiquement Mireille désireuse de ne pas se confier imprudemment.
— Ton petit frère m’a également chargé de te dire qu’il est parti pour le pavillon de chasse chercher son chien ; il m’a bien recommandé aussi de te dire de l’attendre chez vous sans en sortir !
Puis, ouvrant le tiroir de la petite table placée au milieu de la pièce elle y prit deux billets de mille francs qu’elle tendit à l’enfant.
— Pierrot m’a remis cet argent pour toi, afin que tu puisses manger pendant son absence. Si tu veux, tu peux venir partager mes repas, car, si petite, tu ne dois pas savoir cuisiner, dit la bave femme.
— Je vous remercie, infiniment, Madame, dit très gentiment Mireille, mais je sais faire un peu de cuisine, tout au moins suffisamment pour moi.
— Comme tu voudras, ma fille. En tout cas, si jamais tu avais besoin de n’importe quoi, viens me trouver, ajouta la concierge.
— Merci beaucoup, Madame, dit Mireille en souriant.
Elle la quitta puis sortit aussitôt acheter du pain, des œufs, du fromage et quelques fruits, puis se dépêcha de remonter dans le petit logement de Valérie.
Elle ne le quitta pas de la journée. D’ailleurs, elle avait peur de la rue, pour être arrêtée et ramenée à la mère Picquet.
Elle se sentait rassurée sur le compte de Pierrot, et se disait que la présence de Vaillant serait une garantie de sécurité pour tous deux n’ignorant pas que la brave bête était un excellent défenseur et que nul n’oserait les approcher s’il était là ...
Mais le lendemain, non plus, Pierrot ne rentra pas ! Et lorsque la journée suivante débuta, la fillette ne put résister davantage à son impatience et à son inquiétude ; elle quitta la maison.
Comme toujours, elle pensait rencontrer Pierrot près du métro de la Porte de Pantin ou dans les parages. Dès qu’elle atteignit le lieu qu’elle s’était fixée, un homme que, pour son malheur, elle connaissait très bien, se précipita vers elle. C’était un des tristes compagnons du « Boiteux » et de l’autre, qui n’avaient pas manqué de faire surveiller discrètement leur petite victime pour être certains qu’elle ne ferait pas de sottise, malgré l’engagement formel qu’elle avait pris vis-à-vis d’eux.
— Mireille ! D’où sors-tu ? S’exclama-t-il. Nous pensions que tu t’étais évaporée et nous avons même cru qu’on t’avait tuée !
— Pas du tout, Monsieur, puisqu’on m’a même laissée m’en aller, répliqua l’enfant, n’oubliant pas ce qui avait été convenu.
— Mais tu as été sûrement gardée à vue par les agresseurs de la vieille, à moins que tu ne te sois enfuie de chez elle volontairement ! Reprit l’homme en l’examinant attentivement.
— On m’a bien séquestrée, comme vous le supposez, expliqua Mireille.
— Qui a fait une chose pareille ?
— Je n’en sais rien ! Jamais auparavant je n’avais vu ces deux hommes, précisa-t-elle. Et puis leurs visages étaient dissimulés par de grands foulards.
L’homme réfléchit, puis ajouta :
— Dis-tu bien la vérité ? A présent, il faut que tu me suives chez le juge d’instruction pour lui raconter tout ce qui t’est arrivé. Mais tu ne dois pas mentir, compris ?
— Et pourquoi devrais-je mentir ? Répliqua Mireille avec le plus grand calme, en le fixant de ses grands yeux clairs.
Un peu plus tard, l’enfant, que l’homme avait menacée des agents si elle ne l’accompagnait pas, était introduite dans le cabinet du magistrat.
— Eh bien ! Petite, lui dit le juge d’instruction en l’accueillant avec bonté, raconte-moi très exactement comment tu as été enlevée et séquestrée, ainsi que tout ce qui c’est passé cette fameuse nuit dans la maison de ta mère adoptive.
— Oui, Monsieur, s’empressa de répondre la fillette. Voilà : Je venais de me coucher tandis que madame Picquet comptait son argent, lorsqu’un terrible orage a éclaté avec des éclairs aveuglants et des coups de tonnerre assourdissants. Comme « l’Araigne » en a très peur, elle est allée se cacher dans l’autre chambre où elle range des tas de hardes et d’objets incroyables qu’elle loue à des faux mendiants pour apitoyer davantage les passants lorsqu’ils demandant l’aumône ...
— Comment ? S’écria le magistrat en fixant Mireille avec stupeur, ta mère adoptive se livre à ce genre de trafic ?
— Mais oui, Monsieur, affirma le plus naïvement du monde la petite fille ; et elle loue aussi parfois des enfants à d’autres pauvres, car c’est, dit-elle, d’un rapport exceptionnel.
— C’est incroyable ! S’exclama le juge, indigné. Nous ne manquerons pas de revenir là-dessus tout à l’heure. Pour le moment, rapporte-moi fidèlement les événements qui se sont déroulés durant la nuit de l’orage.
— J’étais donc couchée, reprit l’enfant et, subitement, j’ai eu l’idée de m’enfuir, comme je l’avais déjà fait à plusieurs reprises.
— Pourquoi cherchais-tu à te sauver, petite ? Demanda le juge avec bonté essayant de gagner la confiance totale de la petite fillette.
— Parce que « l’Araigne » m’envoyait mendier dans la rue et me battait lorsque je ne rapportais pas assez d’argent. Elle me faisait mener une vie d’enfer ! Affirma Mireille.
— Alors, tu ne l’aimes pas, bien qu’elle t’ai recueillie et élevée ? S’informa le magistrat.
— Non, Monsieur, répondit très franchement l’enfant. Même je la déteste, parce qu’elle est méchante ! Très méchante !
L’homme la dévisagea pendant quelques secondes, perplexe et songeur, puis il reprit avec douceur :
— Continue ton récit, mon enfant ...
— Comme je voulais m’enfuir, poursuivit Mireille, je m’approchai de la porte d’entrée sur la pointe des pieds, évitant de faire le moindre bruit, mais, lorsque je l’ouvris, deux hommes bondirent à l’intérieur, les cols de leurs imperméables relevés et la figure dissimulée par un foulard. Ils me saisirent et me bâillonnèrent pour m’empêcher de crier, puis après m’avoir solidement attaché les poignets et les chevilles, ils m’abandonnèrent pour aller dans l’autre chambre, où se cachait madame Picquet.
— Je ne sais ce qu’ils firent ensuite, car je crois avoir perdu connaissance un bon moment. Je revins à moi assise dans une auto, entre ces deux hommes ...
— Etaient-ils toujours masqués ? Interrompit le magistrat en la regardant avec sympathie.
— Non, Monsieur.
— Les as-tu reconnus ? Les avais-tu rencontrés auparavant ?
— Non, Monsieur, répondit Mireille sans hésiter, je ne les connaissais pas du tout.
— Essayez de te rappeler, mon enfant, pria patiemment le juge d’instruction. Es-tu bien sûre de ne jamais les avoir vus chez ta mère adoptive ?
— Je vous affirme que je ne les avais jamais vus, Monsieur !
— Bien, continue ; dis-moi ce qu’ils ont fait ensuite.
La petite fille sourit et haussa les épaules.
— Après avoir roulé un moment, l’auto s’est arrêtée et ils m’ont fait entrer dans une maison, Monsieur.
— Te souviens-tu du nom de la rue ? Questionna encore le magistrat avec vivacité.
— Non, Monsieur, il faisait très noir et ils m’ont interdit de regarder par la fenêtre.
— Et que te firent-ils ensuite ?
— Aucun mal, Monsieur. Ils me dirent de ne pas avoir peur, me donnèrent à manger et à boire, puis m’enfermèrent dans une chambre sans fenêtre pour dormir. Ils m’y laissèrent jusqu’au lendemain. Après, ils me firent de nouveau monter dans l’auto après m’avoir bandé les yeux, et m’en firent descendre après avoir roulé assez longtemps, puis ils me quittèrent en me menaçant de me tuer si je retirais tout de suite mon bandeau ...
Mireille se tut, tandis que le juge réfléchissait en se lisant le menton d’un air pensif.
— Après ? Questionna-t-il encore.
— Un bon bout de temps s’écoula, poursuivit la fillette, qui continuait à s’exprimer avec le plus grand calme, et comme je n’entendais plus rien, je me décidai à retirer le bandeau, et je découvris alors que je me trouvais toute seule sur une route en pleine campagne.
— Pourquoi n’es-tu pas allée tout de suite prévenir les gendarmes ?
— Parce que, à l’endroit où je me trouvais, il n’y avait ni maison, ni personne, expliqua l’enfant. Et parce qu’aussi je n’osais pas parler de ce qui m’était arrivé ; j’avais bien trop peur !
Mireille avait bien récité la leçon, apprise du « Boiteux ». Le juge fixa, songeur, l’exquise petite fille qui lui répondait avec tant d’assurance et de précision, il sourit et demanda :
— Qu’as-tu fait ces derniers jours ? Pourquoi n’es-tu pas rentrée chez madame Picquet ?
— Parce que je ne veux pas rester chez elle !
— Es-tu vraiment certaine de ne pas reconnaître tes ravisseurs ? Insista-t-il
— Oui, Monsieur, je ne les ai jamais vus, je vous l’ai déjà dit !
— On m’a raconté que tu connaissais bien un jeune peintre qui s’appelle ...
— Vous voulez certainement parler de monsieur Robert ? Interrompit Mireille, les yeux étincelants de joie.
— En effet ! Robert Montpellier.
— C’est sûr ! S’exclama l’enfant. Nous sommes même de très grands amis !
— Alors, ce n’est pas lui qui est entré cette nuit-là chez madame Picquet et qui ...
— Mais jamais de la vie ! Quelle idée ! Coupa Mireille en éclatant de rire. Comment pouvez-vous soupçonner que monsieur robert qui est un homme si bien, si distingué et si bon et ...
— Maintenant, interrompit à son tour le magistrat, dis-moi s’il est exact que toi et un petit garçon appelé Pierrot avez été recueillis par une jeune femme qui se nomme Valérie Labeille ?
— Oui, Monsieur, répondit-elle avec un accent qui révélait la tendresse qu’elle vouait à Valérie, et cette si gentille dame nous aime comme si nous étions ces propres enfants, et nous aussi, nous l’aimons très fort !
— Sais-tu si cette personne et monsieur Montpellier sont amis ? Continua à interroger le magistrat.
— Oui, ils le sont, Monsieur, affirma la fillette.
— Est-il également vrai que ta mère adoptive est allée te réclamer chez mademoiselle Labeille et que cette dernière lui a offert de l’argent pour qu’elle consente à te laisser à elle ?
— C’est vrai, Monsieur, mais la mère Picquet a refusé.
— Très bien !... Connais-tu un individu surnommé « Le Boiteux ».
— Oui, Monsieur, parce qu’il m’a très souvent louée à la mère Picquet pour l’accompagner à demander la charité.
— Sais-tu s’il faisait partie des hommes qui ont volé madame Picquet et t’ont ensuite enlevée ?
Mireille réussit à garder son calme et répondit sans hésiter :
— Non, il n’y était pas, Monsieur, car lui, je le connais tandis que je n’avais jamais vu ces deux hommes auparavant.
— Cela suffit ! Conclut le juge d’instruction en soupirant. Tout est maintenant très clair ! Le peintre a dû payer deux hommes pour enlever l’enfant et ces canailles en ont profité pour voler la vieille. Puis, comme Montpellier ne venait pas réclamer la fillette (il ne pouvait le faire, étant en prison ils ont gardé l’argent et rendu la liberté à cette petite !
— Que faut-il faire d’elle, Monsieur le juge ? S’enquit l’agent qui avait pris soin de Mireille depuis son arrivée avec l’individu de la Porte de Pantin.
— La reconduire chez sa mère adoptive. Mais avant, faites entrer « Le Boiteux » et son camarade. Si on a pu les joindre, afin de les confronter avec elle.
Dès qu’on lui avait amené Mireille, en effet, le magistrat avait fait dépêcher deux inspecteurs vers la Porte de Pantin, avec mission de lui amener les deux « mendiants » si on parvenait à les découvrir.
Quelques secondes plus tard, les malfaiteurs pénétraient dans le cabinet du juge d’instruction.
— Connais-tu ces deux hommes, mon enfant ? Demanda le magistrat à Mireille.
— Je n’en connais qu’un répondit avec calme la petite fille ; celui-ci qui s’appelle « Le Boiteux » l’autre, je ne l’ai jamais vu !
— Quand je vous le disais, Monsieur le juge ! S’écria le misérable.
— Eh bien ! Comme il n’y a absolument plus rien contre vous, vous n’êtes plus tenus de vous tenir à ma disposition, déclara le magistrat.
Et se tournant vers son secrétaire, il ajouta :
— Nous allons reconduire cette fillette à sa mère adoptive. S’il est vrai qu’elle l’exploite en la forçant à mendier, nous la lui retirerons et nous la confierons à un orphelinat, sans négliger, naturellement, de poursuivre la vieille.
En entendant la conclusion du magistrat, Mireille s’écria angoissante :
— Je ne veux pas aller dans un orphelinat ! Ce serait comme si vous m’enfermiez dans une prison ! Si je ne dois pas rester chez la Mère Picquet, rendez-moi, je vous en supplie à Mademoiselle Labeille qui m’aime et qui a toujours été si bonne pour moi !
— Nous verrons cela plus tard, dit le juge. (Et il ajouta tout bas en se penchant vers son secrétaire) : Impossible de confier cette petite à cette femme, à cause du crime de la rue Lakanal et de son passé ! Ce serait nous charger d’une terrible responsabilité !
— Et il pourrait en résulter un grand scandale ! Approuva l’autre. Cette solution est à écarter complètement, Monsieur le juge, vous avez raison !
( A SUIVRE LE 13 MAI )
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