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LES DERNIERS HONNEURS

9 Mai 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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LES DERNIERS HONNEURS

Nouvelle par Georges d'ESPARBÈS

La campagne du Maroc prête une actualité imprévue à ce conte à la fois charmant et tragique, dont l'action est contemporaine de la conquête de l'Algérie. L'histoire de ce vieux Zouave et de ce petit Arabe est traitée avec verve en ses détails plaisants, et la fin douloureuse en est une émotion prenante.

 

Au temps où Cavaignac commandait les zouaves c'était vers 1845 il y avait à Tlemcen un vieux clairon qui n'avait pas son pareil dans toute l'infanterie de l'Algérie.

Ce bougre de Saupiquet ! Un coup de langue « première qualité !» disait le maréchal Bugeaud.

Et un souffle, ajoutait Cavaignac, auprès duquel le simoun, qui balaie les tentes et culbute les hommes, paraîtrait un simple poitrinaire.

Malgré la familiarité des généraux, je doute que ce soit là leurs propres paroles, mais Saupiquet les affirmait historiques.

Le vieux solda était fier de ces témoignages ; aussi, pour les mériter, s'appliquait-il, chaque matin à mettre ans sa sonnerie du « réveil » tout ce qu'il avait d'enjouement au cœur, et, le soir dans son « extinction des feux » toute la tristesse qu'il était capable de sentir et d'exprimer.

A cette époque on se chamaillait en permanence, avec l'émir Abd el Kader. Dans un engagement contre la tribu des Beni-Snouss, tandis que Saupiquet sonnait une charge à se faire sauter les yeux hors du front, il aperçut sous des lentisques, un petit Arbico abandonné par sa mère, tout joli, tout nu, avec une bedaine dorée comme une pièce neuve. Le vieux clairon l'enfourche sur son sac et l'enfant, ravi de voir la bataille, ne dit plus rien. On enleva le village de Kemis et la colonne revint à Tlemcen. Sur tout le parcours à travers la ville, ce fut un triomphe pour le clairon ; je vous assure qu'il tomba sur lui et sur son « fils » plus d'un bouquet de fleurs d'oranger.

A la manière des braves, le verre en main, on baptisa le conscrit Barboucha sans doute parce qu'il avait le visage trouvé par la petite vérole. Avec sa grosse tête de cuivre et ses jambes grêles, il était si gentil que les soldats l'aimèrent et que le vieux clairon l'adora. Il comptait quatre quenottes. Jugeant leur nombre suffisant, Saupiquet mit son fils au régime de la gamelle. Dès le premier jour, l'enfant y piqua son morceau comme un caporal.

 

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Barboucha sut bientôt se aie comprendre. Quand les zouaves marchèrent sur la tafna, où l'émir se montrai avec des forces nouvelles, il était de l'expédition. En avant de la colonne, juché sur le sac de son « papa rouge », il savait déjà dire, quand on s'arrêtait : Châ, Châ ! (c'est ici !) ou bien quand on rompait les faisceaux : Arria ! (en route !) De plus, si Cavaignac passait devant les clairons, à la grand'halte, Barboucha lui faisait le salut militaire et criait bojorr ! D'une voix martiale, en essayant de froncer les sourcils, quoique la chose lui fut pénible.

Abd et Kader s'étant un peu calmé, les zouaves se reposèrent pendant quelques mois et Saupiquet put entreprendre l'éducation de son fils.

Bientôt, on entendit Barboucha parler le français (le français des zouaves j'entends) Le médecin major, pour lui, fut le tébib et ses malades des caroutti. Si on lui demandait ce qu'il voulait faire plus tard il répondait en bredouillant qu'il voulait être un offician di zouzous. Il fallait le voir, à la porte de la caserne, commander l'exercice à des petits Arabes pas plus haut que lui : «  Mouv'ment di marqui l'pas, ti march', Ti march' pas et ti march' tout de même ! »

Entendez-e donc grommela Saupiquet dans sa grande barbe, ce bougre-là deviendra quelqu'un de conséquent.

Et il faisait soleil dans le cœur du vieux soldat.

 

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Mais ce qui le comblait de fierté surtout, c'était l'admiration sans bornes de Barboucha pour ses sonneries.

Ce gamin qui avait dans le sang la flamme de sa race, écoutait ces voix guerrières comme des voix d'anges. Il les connut toutes par leurs noms ; et, quand Saupiquet était de garde et que, tout à coup aux premières lueurs de l'aube, son clairon sonnait dans la cour, Barboucha devinait tout de suite qui avait sonné et il était debout avant les autres.

Papa souni l'éveil ! Caouà ! Criait-il en enfilant son burnous ; moi promini bezeff !

Il descendait ans la couret passait la journée sur les épaules ou entre les guêtres du clairon, à l'écouter, à le cajoler et à l'applaudir. Et le soldat, sérieux se laissait faire, comme un homme blasé sur les compliments.

Car il sonnait le clairon, ce vieux zouave, avec la foi des anciens sonneurs de jadis, qui croyaient que l'écho de leurs cloches allait jusqu'à Dieu se faire entendre. Ces voix enfermées dans le cuivre qui battaient de l'aile aux heures joyeuses des parades et aux dates sacrées des combats, étaient pour lui comme des oiseaux dont il ouvrait la cage et qu'il rendait à la liberté, les jours de fête et les jours de mort.

Quand l'enfant lui demandait : « Papa rouge, souni toi, pour bachoucha silement » Saupiquet, d'un coup de main, l'envoyait s'asseoir sur son cou : « Hop ! Y es-tu ? Oui, papa rouge » Le soldat l’œil dans le ciel, embouchait alors son clairon, lançait dedans tout son souffle et l'effrayante « charge » s'envolait en rugissant. Après c'était le « pas accéléré » puis « aux champs » puis la « marche des zouaves » un tintinnabulis, une bourrasque de notes aux trillements d'enclume et aux renflements de tempête.

Mais l'air préféré du gamin, c'était la sonnerie poétique du soir, « l'extinction des feux » dont il écoutait, le front penché, les voix résignées et mélancoliques comme si la dernière note, en s'en allant, avant emporté avec elle sa petite âme.

Bonia, disait-il avec un soupir, toi bien souni, toi mangi tout l'journi tout c'qui ça c'est bon.

En descendant des épaules du vieux solda, l'enfant ému, caressait l'instrument de cuivre, et ses pompons de laine, qui pendaient comme des langues fatiguées.

 

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On s'était battu pendant six mois et Canrobert avait succédé à Cavaignac. Les zouaves partirent d'Aumale pour prendre la ville de Sameur. Barboucha était de la fête, à chenal sur les épaules de son « papa rouge »

il avait un peu plus de cinq ans lorsqu'on fit une expédition de Zaatcha. Ce fut là que Canrobert ouvrit toute grande la porte de l'immortalité, après en avoir fait sauter le pène d'un coup de sabre. Barboucha était auprès de lui.

Il reçut vers la fin, une petite balle, là... Comment voulez-vous ? il était si bien placé pour les recevoir toutes !

D'abord l'enfant ne dit rien. Puis sans prévenir il coula doucement des épaules jusque sur les bras du vieux clairon.

Mektoub ! (c'était écrit) murmura-t-il comme un homme.

Toute la nuit sa tête s'agita. Le lendemain, après une agonie d'oisillon, il était prêt pour mourir.

Le docteur avait eu raison de la balle, mais il n'avait pas retiré la fièvre.

Barboucha était au bord de la tombe. Vers trois heures du matin , son corps se recroquevilla comme un brin de feuille fané ; ses yeux s'agrandirent.

Le major, en sortant , regarda le clairon tristement.

Mon ami...

Oh !... sanglota le vieux soldat.

Il entra sous la tente et embrassa longuement Barboucha ; puis par respect pour sa religion, il lui coupa les cheveux, en laissant une touffe au milieu du crâne, de manière que l'ange de la mort pût le prendre par là et l'emporter sûrement au paradis.

Alors, Saupiquet se mit,à pleurer. Une larme tomba sur son clairon et y brilla comme une goutte de feu.

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Le soldat regarda le ciel. Jamais il n'avait maqué à son devoir. Il prit son instrument et sortit de la tente, avec Barboucha endormi pour toujours sur son bras gauche.

Sur le camp; on eût entendu l'aile d'une abeille.

Le devoir... C'est l'heure de sonner le réveil.

Soudain quelque chose de blanc lui traversa la figue. Ce qui venait de se passer dans l'âme du vieux clairon, Mahomet seul eût pu le dire, car Mahomet du haut du ciel, faisait déjà signe à Barboucha.

Saupiquet avait embouché son clairon et y avait soufflé tout son cœur. Mais au lieu de la sonnerie joyeuse qui fait bondir les soldats hors de leurs couchettes, ce fut une plainte lamenta qu'il claironna ; cette longue chanson du soir, aimée des troupes, dont les notes lasses et traînantes se détachent à regret, tombent une à une sur les bivouacs endormis, comme les grains d'un chapelet brisé. Et l'effet fut le même, car tout le camp se réveilla. Des tes se montrèrent narquoises qui se demandaient en riant si le vieux clairon n'avait pas la fièvre... Mais presque aussitôt on comprit. Le silence se fit dans la foule. Ses yeux bridés d'Africain remplis de larmes, son fils couché sur un bras. Saupiquet termina la deuxième reprise de la sonnerie et, comme si tous les zouaves s'étaient entendus, chacun enleva son képi pour saluer l'enfant mort car ce que le vieux clairon venait de sonner, d'instinct et sans trop savoir ce qu'il faisait, c'était, vous l'avez deviné, en dépit de l'heure matinale et malgré l'aurore vermeille, la mélancolie extinction des feux.

                                                      REVUE NOS LOISIRS DU 12 AVRIL 1908

 

                                                TOUS LES LUNDIS A 14 HEURES SERIE DE PHOTOS

 

 

 

 

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