MOINEAUX SANS NID N° 127
La cupide receleuse avait élaboré ce plan pour
escroquer Valérie Labeille. Il lui fallait, pour cela, attendre que la jeune femme fut, de nouveau rentrée en possession de sa fortune ; alors, elle irait la voir pour lui apprendre que son
enfant vivait et qu’elle la lui restituerait moyennant une très grosse somme, en lui redonnant ses droits légaux sur elle, avec les preuves de sa maternité » qu’elle possèderait
également.
— C’est pour ces raisons qu’elle avait refusé l’offre de Montpellier.
Pour l’instant, afin d’éviter que la police ne lui retirât l’enfant, elle avait pris la décision de la traiter de façon à ne s’attirer aucun reproche, désirant que, lorsque le moment serait venu de la remettre à Valérie, la fillette fut en parfaite santé et même instruite ... En un mot, elle cherchait à valoriser sa marchandise !
— Dans quelques jours, confia-t-elle à Mireille, nous quitterons cette boutique et nous irons vivre dans le pavillon que j’ai acheté à cette intrigante. Je cesserai de travailler et tu mèneras une vraie vie de demoiselle. Tu comprendras alors que je t’aime bien et que je tiens à ce que tu sois heureuse !
L’enfant ne répondit pas ; elle ne parvenait pas à accorder sa confiance à cette femme et se demandait dans quel but elle agissait de la sorte avec elle.
La nuit commençait à tomber ... Le temps était menaçant et de gros nuages sombres galopaient dans le ciel. Un vent d’orage soufflait dehors avec une telle violence qu’il semblait à chaque instant, vouloir arracher la maison du sol.
Mireille s’étendit sur le canapé du fond sur lequel il y avait à présent un bon matelas de laine et une belle couverture bien chaude, tandis que la vieille receleuse, assisse devant une table en bois blanc, comptait de l’argent, éclairée par une petite lampe électrique portative.
Elle classait des quantités de gros billets de banque, qu’elle sortait d’un vieux sac de cuir tout râpé.
Soudain ? Un éclair illumina la pièce, accompagné d’un coup de tonnerre assourdissant. « L’Araigne » sursauta ; l’orage l’effrayait terriblement. Elle se hâta de ramasser son argent et alla dans la pièce attenante où elle plaça le sac près du seau à charbon, puis s’assit, tremblante d’effroi, sur le bord de son lit récitant force chapelets accompagnés de multiples signes de croix, espérant ainsi éloigner la foudre, tandis qu’une pluie torrentielle martelait sans trêve les carreaux sales et graisseux des fenêtres.
Mireille elle ne ressentait pas cette crainte. Elle était trop habituée aux intempéries pour se laisser impressionner par la violence de la bourrasque. Si elle pleurait, la pauvrette, c’était d’avoir été arrachée à la tiédeur de son nouveau foyer, d’être séparée de ceux qu’elle chérissait.
< Les reverrai-je jamais ? Se demandait-elle angoissée. Dire que cette odieuse sorcière à des droits sur moi ! >
Mireille connaissait la frayeur irraisonnée de la vieille par temps d’orage, l’ayant toujours vue, en de pareilles circonstances de réfugier dans le coin le plus sombre de sa tanière jusqu’à ce que la violence des éléments se fût apaisée.
Brusquement, une idée se présenta à son esprit ; c’était le moment rêvé pour s’enfuir !
Elle quitta sa couche enfila ses chaussures, puis se dirigea vers la porte, sa couverture sous le bras, mais se rappela tout de suite qu’elle ait été fermée à double tour par « l’Araigne ».
< Il faut que je sorte d’ici ! > Se dit-elle. Et, s’armant de courage, elle pénétra dans la pièce où c’était réfugié la vieille femme.
— J’ai peur, Madame, murmura-t-elle en la rejoignant.
A cet instant, un éclair aveuglant éclaira toute la maison, auquel succéda aussitôt un coup de tonnerre assourdissant.
— Miséricorde ! S’exclama l’usurière en se signant vivement et se cachant ensuite le visage dans ses mains.
Mireille avait eu le temps, grâce à l’éclair, d’apercevoir la grosse clé de la porte d’entrée accrochée à un clou ; elle s’en saisit avant que la vieille n’ait dégagé son visage d’entre ses mains. Elle sortit ensuite rapidement de la pièce et, s’approchant de la porte, elle introduisit la clé d’une main tremblante. Elle attendait un autre coup de tonnerre pour ouvrir, ce qui ne tarda guère, provoquant un sourd gémissement de « l’Araigne ».
La petite fille tourna alors hâtivement la clé, au moment même où le battant était poussé avec violence du dehors et où deux ombres, surgissant brusquement, se glissait à l’intérieur. L’une d’elles la repoussa dans la boutique, tandis qu’une main lui fermait la bouche pour étouffer ses cris.
A la lueur d’un nouvel éclair, Mireille put discerner deux hommes, dont les visages étaient masqués par des foulards et les corps complètement enveloppés par d’amples manteaux aux cols relevés.
— N’aie pas peur, petite, nous ne te voulons aucun mal. Ne crie pas ! Lui dit tout bas l’un d’eux.
— Bâillons-la, c’est plus sûr ! Conseilla l’autre.
En un tournemain, l’enfant fut dans l’impossibilité de crier et de bouger ; bâillonnée, mains et pieds liés, puis déposée par les deux malfaiteurs sur un tas de chiffons dans un coin du répugnant tandis.
— Maintenant, occupons-nous de la vieille, fit l’un des deux bandits.
Après s’être assurés que l’enfant ne pouvait pas les gêner ni donner l’alerte, ils se dirigèrent vers la seconde pièce où la vieille receleuse pelotonnée ans son coin, continuait à trembler de tous ses membres, toujours terrorisée par la violence de cet interminable orage.
Mais en voyant, à la lueur d’un nouvel éclair, ces deux silhouettes sinistres avancer vers elle, elle poussa un cri strident ; de sa terreur superstitieuse, elle passait à celle, plus réelle, de l’affreuse réalité.
Avec une agilité insoupçonnée, elle saisit vivement une grosse barre de fer qu’elle trouva à portée de la main.
Hélas ! Les misérables ne lui laissèrent pas le temps de se défendre, l’immobilisant elle aussi, instantanément, en se jetant tous deux sur elle.
Elle essaya de se débattre, griffant, mordant, donnant de furieux coups de tête, mais ils lui lièrent mains et pieds avant de la rejeter brutalement sur sa paillasse.
— Et maintenant, sorcière, murmura l’un de ces agresseurs d’une voix sourde de menaces, dis-nous vite où tu caches ton magot.
— Je te conseille de parler immédiatement si tu ne veux pas que nous te forcions à répondre, reprit durement son complice.
— Commence dont à fouiller la baraque pendant que je vais gentiment bavarder avec « madame » ricana le premier.
Son interlocuteur s’empressa de procéder aux recherches, tandis que celui qui venait de parler prit entre ses mains velues le poignet de la receleuse qu’il tordit cruellement.
Malgré la douleur intolérable que l’homme lui infligeait, « l’Araigne » ne cédait pas. Mais ses yeux inquiets la trahirent, fixant avec angoisse le coin où elle venait de déposer son magot, la violence de l’orage l’ayant trop effrayée pour le ranger dans sa cachette habituelle.
— Regarde un peu près de ce seau ! Cria le tortionnaire à son compagnon.
— Ca y est ! Je l’ai ! S’exclama triomphalement l’autre en plongeant sa main dans le sac appuyé contre le seau et en extrayant une poignée de gros billets.
Le visage de la vieille sorcière exprima le plus tragique désespoir ; aucune torture n’aurait pu lui infliger pire souffrance.
Les deux voleurs quittèrent la pièce sans plus s’occuper d’elle, emportant le magot et revinrent dans la « boutique » où Mireille gisait, évanouie sur le tas de vieilles hardes.
Après l’avoir débâillonnée, l’un des deux hommes la prit dans ses bras, l’enroula dans sa couverture, et suivit son complice dans la rue. Les deux ombres s’éloignèrent vivement, happée par la nuit et la pluie diluvienne ...
( A SUIVRE LE 10 AVRIL )