LA MUETTE
<!-- @page { margin: 2cm } TD P { margin-bottom: 0cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->
L A M U E T T E
Nouvelle par Henri BACHELIN
—Est-ce que nous sommes encore loin ? Demanda l'homme. Je ne pourrais plus aller longtemps comme ça.
C'étaient sur la route, deux formes humaines indistinctes enveloppées de brouillards. C'étaient pourtant un homme et une femme, chacun avec un bâton et derrière le dos, retenu au défaut de l'épaule par une courroie de laine, un sac de toile grossière.
La femme répondit par une espèce de gloussement inarticulé qui n'avait de sens pour personne. Mais lui dut comprendre, car il dit tout de suite.
— Alors, je vais me reposer. Après peut-être que ça ira mieux.
Tâtonnant du bout de son bâton, il sentit le talus. Il se laissa tomber sur l'herbe mouillée.
Le crépuscule s'embrumait des fumées de l'automne, des fumées des locomotives qui, de toutes parts, sen allaient inexorables vers les grands villages où sont les collèges. C'était un des premiers soirs de cet octobre fécond en départs douloureux. Voici que, dans la plaine immense, des lumières éparses s'allumaient comme ans les veillées mortuaires. Ceux qui restent se recroquevillent dans leur joie égoïste, l'hiver pour venir. Il y a du bois au bûcher. Qui se hâte au contraire. Qu'il ramène les carillons de Noël, les pantins bariolés et les oranges du 1er janvier. Ils oublient vite les petits qui tremblent dans les cours glaciales des lycées, et ils ne pensent guère aux mendiants dont les pieds enfoncent dans la boue, et qui font sonner, de leurs bâtons, décembre venus, les routes gelées.
L'homme était assis sur le talus et dit :
— Je ne sais pas ce que j'ai. C'est la première fois que ça m'arrive. C'est comme si je manquais d'air.
Comment ces deux misères s'étaient-elles rencontrées ? Pourquoi s'étaient-elles associées ? Pourquoi cet aveugle vivait-il depuis plus de trente ans avec cette muette ?
D'où venaient-ils ? Personne n'en savait rien et peut-être qu'eux-mêmes, anéantis par la vie, ne s'en souvenaient plus !
Où allaient-ils ? Comme tous les mendiants, le long des routes. Mais tout le pays savait qu'ils n'étaient pas comme les autres. C'étaient de ces vieux qui passent une fois par mois, pour se rappeler à votre bon souvenir et qui frappent aux portes doucement pour que, si l'on ne veux pas leur ouvrir, du moins on ne puisse pas dire :
— En voilà des mendiants qui font du bruit.
Si l'on leur donnait que ce fut du pain et du fromage, un ou deux sous, portait tout de suite la main à sa casquette, elle faisait parler ses yeux et ils partaient en traînant leurs sabots. Ils ne murmuraient pas quand on ne leur donnait rien. Ils se disaient alors :
— Il n'y a pas que nous à être malheureux.
Ils n'étaient pas fiers. Ils ne s'imaginaient point que tout leur fût dû. Quand on ne les insultait pas ils étaient contents.
Vivant de la charité de plusieurs cantons, ils gagnaient de quoi ne pas mourir de faim. Mais, à ce métier, on s'use vie. Il faut marcher toujours ; on gagne sa vie avec ses jambes. On dort où l'on peut, souvent sur le bord des routes, dans les taillis. L'hiver il faut chercher avant de trouver quelqu'un qui veuille vous laisser un coin dans une grange. Si l'on vous donne une écurie, on fait bien attention de ne pas déranger les bêtes qui tiennent plus de place qui ont plus d'importance que vous.
Des mains, elle l'interrogea :
— Non ! Ça ne va toujours pas ! Répondit-il. Mais tout à l'heure on repartira. Est-ce qu'il fait encore jour ?
Il lui prit la tête quelle secoua de gauche à droite, de droite à gauche. Cela signifia : Non.
Ils restèrent ainsi quelques minutes assis, lui, dans la nuit éternelle, elle dans l'ombre de cette nuit d'octobre.
Il y avait sur toute la plaine un voile de silence et de brume qui trouaient seuls, de-ci de-là, un hurlement de chien de garde, une lumière lointaine que l'on apercevait à peine. Il y avait dans les bois qui, derrière eux, grimpaient jusqu'au sommet des collines, de brusques rafales qui secouaient les banches et les troncs des arbres. Des feuilles mortes qui tentaient de s'envoler, retombaient tout de suite lourdes de pluie. Il faisait froid. Tous les deux, lui surtout, ils frissonnaient.
— C'est drôle ! Dit-il. Je me refroidis de partout ! Et il me semble que j'ai,du feu dans le corps ! Il me semble que je brûle ! La tête me tourne... Ah !... Ah !... Ah !...
Il s'évanouit... Il allait rouler dans le fossé mais elle s'était levée, les yeux hagards ; mon Dieu ! Qu'est-e qui allait arriver ?... Elle retient, l'assit sur le dos appuyé contre le talus. Elle trempa son mouchoir dans une flaque d'eau stagnante, lui mouilla les tempes. Elle lui mit sur les jambes pour le réchauffer, les deux sacs.
— Ah !... Où donc que je suis ? Murmura-t-il quand il eut un peu repris connaissance. Où donc que je suis ? Vieille, est-ce que tu es là ?
Elle lui serra le bras... Elle multiplia ses gestes. Elle essaya de lui faire comprendre qu'elle allait chercher du secours, qu'il fallait qu'il restât là, sans bouger, en attendant. Et elle partit.
Elle savait où rencontrer la maison la plus proche une ferme isolée au bord de la route. Elle avait une lieue à faire ! Et malgré ses soixante ans, elle courut à perdre haleine. Lorsque pour respirer un peu elle était obligée de s'arrêter, son angoisse augmentait encore ; il s'agissait de la vie de son homme !
Elle arriva, les joues en feu, la tête bourdonnante.
Elle traversa la cour. Les deux chiens aboyèrent furieusement et voulurent se jeter sur elle ; elle n'y fit même pas attention. La porte s'ouvrit ; Varlot le fermier, se montra sur le seuil. Ils étaient en train de souper. Deux bougies posées sur la table éclairaient la salle. Assis sur deux bancs, la cuiller à la main, il y avait la fermière, ses deux fils, une servante, deux valets.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, mère Fauche ?
Ils la connaissaient tous. Elle aussi connaissait la ferme depuis longtemps ; tous les deux y étaient toujours bien accueillis.
— Votre homme n'est pas avec vous ? Demanda la fermière étonnée.
Elle entra. Elle se mit à gesticuler en désignant par-delà les murs, un point de campagne où peut-être, à cet instant même, il mourait. Elle eut donné sa vie pour pouvoir parler ; et c'était la fois pitoyable et effrayant de songer à ces mots, à ces phrases qui se pressaient derrière
ces pauvres lèvres, qui se bousculaient pour sortir, pour crier son angoisse, sa terreur et qui restaient comme des prisonniers murés dans une cage de fer ! Et pourtant, il semblait que, d'un moment à l'autre, tant son émotion était intense, elle allait parler !
— Le père Fauche n'est pas là ?
Elle fit signe que oui.
— Pourquoi n'entre-t-il pas ?
Elle fit signe qu'il était loin, très loin.
— Il est malade, peut-être ?
Ah ! Que oui ! il est malade ! Polichinelle lamentable, elle agitait la tête de haut en bas. Tout à coup elle prit Varlot par le bras. Cela signifiait : Venez. Elle le mena sous le hangar où une voiture était à l'abri, les brancards en l'air. Il fallait qu'il l'attelât immédiatement. Un valet amena la jument qui hennit, rua et Varlot partit avec la vieille affolé elle aussi, sans même penser à allumer la lanterne. La jument renâcla d'abord puis elle prit le galop.
Cependant l'aveugle s'était une seconde fois évanoui. Puis l'air glacial l'avait ranimé. De nouveau il avait murmuré :
— Où donc que je suis ?... Mon Dieu où donc que je suis ?... Vieille, est-ce que tu es là ?
Il ne l'avait pas sentie à ses côtés ; c'est la première fois depuis plus de trente ans qu'il se trouvait seul. Toujours il avait vécu l'un à côté de l'autre, pacifiques, sans une discussion.
D'un bond, malgré sa faiblesse, malgré la fatigue et la fièvre, il se mit debout, il cria :
— Vieille, est-ce que tu es là ?
Alors laissant les deux sacs, il se mit à marcher en tâtonnant d'abord près du talus ; elle était peut-être là, endormie... Il ne sentit rien... Il avança sur la route. Il lui semblait être entouré, maintenant d'ennemis invisibles. La fièvre faisait bourdonner ses oreilles ; et c'étaient comme si des centaines de voitures, roulant à toute vitesse l'eussent continuellement frôlé … Il allait, titubant, se garant...
— Est-ce que nous sommes encore loin ? Demanda Varlot.
L'ombre s'épaississait de plus en plus. La vieille cogna sur la lanterne. Elle ne savait pas. Varlot pour chercher ses allumettes, lâcha un instant les guides. La jument bondit... Et, tout à coup, il y eut, sur la route, un grand cri de détresse ; quelqu'un à coup sûr, venait d'être écrasé !...
Et la muette, épouvantée, électrisée, se précipita sur Varlot en criant :
— Arrêtez !... Arrêtez !... Mon homme.
REVUE NOS LOISIRS DU 29 MARS 1908