MOINEAUX SANS NID N° 119
Valérie Labeille comprit très vite que le métier de
barman ne lui convenait guère et que, sous peu, elle devrait y renoncer.
Il lui était in supportable de supporter les hommages grossiers des clients vulgaires et louches qui faisaient de cet établissement comme leur quartier général.
La pauvre jeune femme se sentait tout gênée par les questions indiscrètes de ces personnages qui se croyaient tout permis en laissant de bons pourboires.
Les uns et les autres croyaient sa conquête possible, et la beauté si pure et vraie de la malheureuse Valérie expliquait les sottises qu’ils se déclaraient prêts à commettre pour elle.
La nouvelle serve use en était profondément humiliée mais elle réalisait également que son emploi était bien plus intéressant qu’elle ne l’avait supposé car elle se faisait de très importants pourboires et sa bourse grossissait chaque jour à vue d’œil.
Un de se clients, un homme d’une quarantaine d’années qui s’installait tous les jours à la même table, lui demanda un soir, tandis qu’elle déposait les consommations commandées devant lui :
— Vous êtes débutante dans le métier, n’est-ce pas, Mademoiselle ?
— En effet, Monsieur, répondit en rougissant Valérie, j’ai commencé il y a quelques jours seulement.
— Dans ce cas, Mademoiselle, je vous conseille vivement de changer de métier, car celui-ci ne vous convient pas du tout !
— Et pourquoi ? S’enquit Valérie, toujours souriante.
— Il suffit de vous regarder pour comprendre combien vous êtes différente de vos compagnes. Ce bar est très mal fréquenté. Vous allez sans doute m’objecter que j’y viens bien, moi !
— Je ... je ne me le permettrais pas, Monsieur, bredouilla la jeune femme, interdite.
— Et pourquoi pas ? J’y viens, voyez-vous parce que les consommations y sont excellentes et que j’ai contracté l’habitude d’y venir depuis des années ... Je ne sais ce qui m’arriverait si je cessais de le fréquenter. Ici, j’oublie un tas de choses ... Je suis acteur, et, sans avoir réellement percé, il m’arrive souvent d’être applaudi ... Je suis seul, très malheureux parce qu’une femme cruelle m’a beaucoup fa it souffrir. Je m’appelle Carrel, Félix Carrel. Peut-être m’avez-vous vu jouer ?
— Jenevaisplusauthéâtredepuislongtemps,s’empressaderépondreValérie.Toutefois,j’aidéjàentenduprononcervotrenom,ajouta-t-elle,pensive.
— Evidemment, vous ne pouvez me connaître car — je vous l’ai dit — on ne me confie guère que des rôles secondaires. Mais je ne veux pas vous retenir davantage pour ne pas vous attirer une observation du patron, ajouta-t-il en se levant après avoir payé les consommations et remis un pourboire à la jeune femme.
— Hélas ! Reprit-il, ma situation financière ne me permet pas d’être aussi généreux envers vous, que je le voudrais.
— Je vous remercie beaucoup, Monsieur, répondit Valérie en lui souriant gracieusement.
Elle se dirigea vers le bar en se disant que cet homme, lui, l’avait traité avec respect.
Lorsqu’elle acheva son service, elle était épuisée ; ses pieds gonflés lui faisaient mal ; la fumée de la salle irrité ses yeux et elle se sentait étourdis par le bruit supporté pendant des heures. Mais elle avait gagné plus de deux mille francs et cela signifiait que, désormais, le problème de l’existence journalière était résolu pour elle et les deux enfants. Une violente envie de pleurer lui serrait la gorge, en même temps qu’une sensation de réconfort la réchauffait.
< Je saurai rester honnête et je ne quitterai ce bar que si, réellement, les choses tournaient trop mal pour moi >
Elle ne se doutait pas de l’importance de la rencontre qu’elle venait de faire dans le bar, avec ce client dont elle avait déjà oublié le nom ...
Lorsqu’elle regagna son nouveau logis, Mireille l’attendait avec impatience.
La petite chambre brillait de propreté et l’ordre le plus parfait y régnait.
— Tu es adorable ma petite chérie ! S’exclama Valérie en l’embrassant tendrement. Tu es la plus exquise petite fille que je n’ai jamais connue.
Elle se laissa tomber sur une chaise et aussitôt Mireille grimpa sur ses genoux.
— Ma mignonne, dit affectueusement Valérie, ta présence me fait oublier tous mes soucis et mes peines.
Et Pierrot ? S’enquit la fillette. Vous l’aimez autant que moi, n’est- ce pas ?
— Je n’aime personne autant que lui, ma Mireille chérie. Je porte aussi une grande tendresse à ce cher enfant, mais elle est loin d’égaler celle que je ressens pour toi. Tu me fais toujours penser à ma fillette qui aurait ton âge et pourrait être, sans doute, aussi jolie et aussi bonne que toi.
— Et moi, vous me faites penser à ma maman ... Vous ne ressortirez plus aujourd’hui n’est-ce pas ? Et nous nous coucherons de bonne heure, pour continuer tous nos rangements demain matin.
— Hélas ! Ma chérie, je sortirai de nouveau et je ne rentrerai que très tard cette nuit.
L’enfant leva sur elle un regard étrange ; ses yeux démesurément ouverts exprimaient une véritable frayeur.
Sortir le soir et rentrer très tard ... La petite fille savait ce que cela signifiait pour une jeune femme. Durant ses nombreuses pérégrinations dans Paris le soir, elle avait vu tant de ces malheureuses arrêter des hommes ! Il lui était arrivé d’entendre ce qu’ils se disaient, et petit à petit, elle avait presque compris ...
Mireille savait donc qu’il s’agissait de quelque chose de pire encore que demander l’aumône ou de mentir. Elle n’ignorait pas non plus, que beaucoup de ces infortunées savaient été réduites à cette terrible existence, poussées par leur misère et celle des leurs.
Elle s’accrocha au bras de Valérie et éclata en sanglots désespérés.
— Qu’as-tu, ma petite chérie ? Pourquoi cers larmes ? Lui demanda la jeune femme avec inquiétude en se penchant vers elle ;
— Je ne veux pas, bredouilla Mireille en pleurant, je ne veux pas que vous sortiez la nuit, ma maman chérie !
— Mais que vas-tu donc t’imaginer, mon petit ? Reprit Valérie, devinant avec stupeur la pensée de la fillette.
— Non, vous ne devez pas travailler la nuit, insista Mireille.
Valérie soupira puis répondit :
— Je le dois hélas ! Mon enfant, pour mon malheur. Mais Pierrot et toi resteras ici et ne sortirez sous aucun prétexte.
— Mais quel travail faites-vous donc la nuit ?
— Je n’ai pas trouvé autre chose qu’un emploi de serveuse dans un bar. On y gagne largement sa vie.
— Oui, je le sais. Cécile qui travaillait au bar du Chat Botté, me donnait beaucoup d’argent quant « l’Araigne » me forçait à mendier. Elle était si bonne, la pauvre, et si prévenante !
— Elle est donc morte ?
— Oui. C’est un rôdeur qui l’a tuée une nuit alors qu’elle quittait son travail ;
il voulait lui arracher son sac, et, comme elle résistait, il s’est
servi de son poignard.
— Pauvre femme, murmura Valérie en frissonnant d’horreur.
— Elle était la veuve d’un musicien et faisait ce métier pour élever son petit garçon. Si vous saviez comme elle était jolie, elle aussi !
— Et l’enfant ?
— Il a été confié à un orphelinat.
— Pauvre petit ! S’exclama la jeune femme bouleversée par cette triste histoire.
— J’ai peur ! S’écria Mireille en l’attirant à elle, et je ne veux pas que vous fassiez ce métier !
— Voyons, voyons, chérie, il ne m’arrivera rien, déclara Valérie, voulant la rassurer.
— On ne sait jamais ! Des hommes très méchants traînent toujours dans les cafés et les bars et ils ennuient, sans cesse les serveuses. Comme vous êtes très belle ... Oh ! Je vous en prie, n’écoutez personne, excepté monsieur Robert, qui lui est bon, loyal et qui vous aime, lui.
Valérie la fixa, saisie.
— Qu’en sais-tu, ma chérie ? Balbutia-t-elle.
— C’est tellement évident lorsqu’il est près de vous, affirma l’enfant.
La jeune femme hocha tristement sa jolie tête et murmura si bas que Mireille devina plutôt qu’elle n’entendit ses paroles :
— Il est désormais comme mort pour moi. Ne m’en parle plus.
— Oh ! Vous pleurez ! Constata la fillette ;
Valérie quitta vivement sa chaise.
— Il est temps de préparer le dîner, s’écria-t-elle, je n’ai plus une minute à perdre.
A cet instant on frappa légèrement à la porte ;
— Ouvre vite, chérie, c’est sûrement Pierrot, dit Valérie en se dirigeant vers la minuscule cuisine ;
Le récit de l’enfant concernant le meurtre de la pauvre Cécile l’avait beaucoup impressionnée. Soudain, il lui sembla que la petite fille s’adressait à quelqu’un d’étranger et elle revint dans la pièce principale. A peine y avait-elle pénétré qu’elle ne put retenir une exclamation étouffée et demeura clouée sur place de stupeur ; Robert était devant elle en compagnie des deux enfants !
Il était très pâle, bouleversé par l’émotion que lui causait seulement la vue de celle qu’il aimait.
— Que me voulez-vous encore ? Lui demanda la jeune femme sévèrement.
Robert s’approcha d’elle, la fixant avec des yeux suppliants.
— Pardonnez-moi, Valérie, murmura-t-il mais il ne m’était pas possible de penser que nous étions devenus deux ennemis et ...
Elle s’interrompit vivement :
— Non, dit-elle durement. Je ne peux vous écouter que si vous venez pour me parler du testament. Autrement, j’ai trop à faire et n’ai pas de temps à vous consacrer.
Robert hésita, puis dit résolument :
— En effet, je venais pour vous parler de ce fameux document.
— Alors, asseyez-vous et parlez, mais soyez bref, je vous prie.
— Valérie commença le jeune homme, je voudrais tout vous expliquer ...
— C’est tout à fait inutile, coupa-t-elle avec énergie. Vous avez douté de moi et pire encore ; vous m’avez crue une misérable ! Je sais que c’était, d’ailleurs, l’opinion générale ...
— Je m’en repens si amèrement, murmura Robert en baissant la tête.
— Trop tard ! Car vous recommencerez à la première occasion, reprit-elle tristement. Ce qui m’a fait le plus de mal et m’a vraiment brisé le cœur, c’est de penser que vous avez pu me croire capable de cupidité, alors que je cherchais uniquement à défendre les intérêts de cet enfant ... Je n’agissais que par pitié et affection envers un petit être sans défense que des bandits essayaient de voler ... C’est une chose qu’il me sera impossible de vous pardonner ! Mais parlons plutôt de ce qui vous amène ici ... Je pense que vous avez montré au juge d’instruction le testament que je vous ai confié ?
— Non, Valérie, répondit timidement Montpellier, car je me suis entendu avec le marquis d’Evreux ; il est tout à fait décidé à céder sa part d’héritage au fils de son oncle Julien Delorme.
— Dans ce cas, qu’avez-vous donc à me dire ? Peut-être désirez-vous que je retire mon accusation, n’est-ce pas ? Questionna-t-elle en le fixant intensément.
Remarquant l’intransigeance de Valérie, le jeune homme n’osa lui avouer qu’il était venu la voir avec la seule espérance d’une réconciliation et il murmura tout bas :
— Oui, c’est bien cela, Valérie, et je vous supplie d’y renoncer.
— Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, répliqua-t-elle vivement. Si vous ne formulez pas vous-même cette accusation, c’est moi qui le ferai et j’obligerai également le juge à vous demander le document que je vous ai confié. Je suis fermement décidée à défendre cet enfant, non pour ce que vous pouvez supposer, car je ne veux absolument rien pour moi ...
Robert ne cessait d’examiner la misérable pièce où vivait la femme qu’il aimait.
Habitué au luxe, il était malheureux de constater que cette jeune femme, qui avait été si riche, en était réduite à une telle misère. Bouleversé, il s’écria :
— Que puis-je faire, Valérie, pour reconquérir votre amitié ! Mon repentir ne vous suffit-il donc pas,
— Etes-vous sûr de vous repentir ?
— Je vous le jure sur ce que j’ai de plus sacré sur terre ! S’exclama-t-il avec élan.
— Ne cherchez-vous pas plutôt à vous réconcilier avec une femme qui vous plait encore ? Lui demanda-t-elle, sarcastique.
— Pourquoi cherchez-vous à m’offenser, Valérie ? Protesta-t-il tristement.
— Vous l’avez bien fait, vous ! Non, vous ne pouvez plus me reconquérir. Poursuivez votre chemin sans plus jamais vous soucier de moi. Pour ma part, je n’ai qu’un seul but ; me réhabilitez et démontrer à ce monde, qui a été si cruel pour moi, que j’ai toujours été une femme honnête et loyale.
— Très bien ! Approuva Pierrot avec élan.
— Vous voyez, reprit amèrement la jeune femme ; seuls, ces deux petits innocents ont foi en moi ; seuls, ils m’ont réconfortée dans mon immense infortune ! Et vous vous étonnez que je cherche à défendre leurs droits ?
— Valérie ! Soupira Robert d’une voix tremblante d’émotion et de chagrin mais où vibrait également la profonde passion qu’elle lui inspirait, je sais qu’en doutant de vous j’ai été un imbécile et un misérable, mais les présomptions étaient tellement fortes ! Tous vous condamniez ! Mais à présent que vous êtes devant moi, que je vous vois, je crois en vous, car chacune de vos paroles révèle votre grand cœur, votre générosité, votre pureté et la noblesse de votre âme.
— Mais malgré tout ce que vous me dites à présent, vous avez pu me croire capable d’écrire cette lettre et honteuse, et d’être la complice d’un assassin, murmura la pauvrette d’une voix que brisait sa douleur.
— Non, non ! S’exclama le jeune peintre, je n’ai jamais cru cela.
— Vous mentez !
— Valérie !
Emportée par sa rancœur, elle reprit avec violence :
— Oui, vous mentez ! Je me souviens, allez, de ce que vous m’avez crié le jour où je suis allée vous confier ce testament. Avez-vous oublié les insultes dont vous m’avez abreuvée ?
Confus, Robert baissa la tête et bredouilla :
— Oh ! Valérie ! J’avais compris, à votre attitude, que mes injures étaient injustes et je me suis précipité derrière vous pour vous demander de me pardonner, mais vous aviez disparue et il m’a été impossible de vous retrouver avant aujourd’hui.
— Et comment vous y êtes-vous pris pour y parvenir ?? Questionna-t-elle, intriguée.
— Grâce à cet enfant qui est venu me voir à mon étalier, s’empressa-t-il de lui expliquer, humble et désolé, en désignant Pierrot, tandis que la jeune femme semblait réfléchir intensément.
— Mais pourquoi es-tu venu chez monsieur Montpellier ? Fait-elle soudain en s’adressant au petit garçon.
Pierrot haussa simplement les épaules et répondit avec assurance :
— Pour lui apprendre simplement que le petit imposteur qu’il héberge chez lui possède un père bien vivant.
— Es-tu bien sûr de ce que tu dis, mon chéri ? Lui demanda-t-elle.
— Sûr et certain, affirma Pierrot avec énergie, et, qu’on le veuille ou non, je n’aurai de trêve que lorsque j’aurai réussi à prouver que c’est moi, et non un autre, le vrai fils de Julien Delorme
Valérie caressa en souriant les boucles brunes du petit et ajouta :
— Très bien, Pierrot ! Je t’aiderai !
— Tu peux également compter sur moi, intervint Montpellier et j’ajoute que j’en serai enchanté.
— Je vous remercie beaucoup répondit froidement Pierrot, mais l’aide de mademoiselle Valérie, qui est une vraie maman pour nous deux me suffit amplement ... Et puis, vous lui avez fait trop de mal pour que je puisse accepter quelque chose venant de vous !
En entendant cette réponse, Robert enveloppa la jeune femme d’un regard inquiet.
— Cet enfant dit-il vrai, Valérie ? Demanda-t-il d’une voix mal assurée.
— Oui, Robert, reconnut-elle avec franchise. Je vous aimais passionnément et votre amour, ainsi que la confiance que vous me témoigniez étaient mon seul et unique réconfort ... Ma déception fut terrible lorsque ...
— C’est juste ! S’exclama le jeune homme, réalisant le martyre de ce cœur délicat ; j’ai dû vous faire horriblement souffrir. Mais je vous conjure, Valérie, de ne pas me retirer votre amour, car vous devez comprendre aussi que tout ce qui vous accusait pouvait éveiller quelques doutes en moi ... C’était tellement naturel et logique ! Je ne suis pas un saint, hélas ! Mais un homme pareil aux autres, a ses amours, ses haines, ses doutes, ses espérances et ses désespoirs.
— Et à présent ? S’enquit-elle en le fixant avec une expression indéfinissable. Comment se fait-il que ces mêmes doutes aient brusquement cessé ? Rien pourtant n’a changé en ce qui me concerne. Quelles sont donc les raisons de votre changement subit à mon égard ?
— Vous ! Répondit Robert avec passion ; la douceur de votre voix, votre regard si limpide qui sait exprimer la noblesse et la grandeur de votre âme.
Valérie hocha sa jolie tête, soupira, puis constata :
— Ce ne sont que des mots ; l’attrait de l’artiste pour un visage et un corps qui lui plaisent. Mais lorsque je ne serai plus en face de vous, vous doues vous reprendront. Cessons, voulez-vous, de parler de nous et, puisque vous venez de déclarer être disposé à aider Pierrot, occupons-nous de lui.
— Peux-tu me dire, mon chéri, poursuivit-elle en se tournant vers le petit garçon, comment tu as fait pour découvrir que cet enfant possédait son père ?
Pierrot, alors, s’empressa de lui raconter son entrevue dans le parc et comment il avait réussi à arracher l’aveu de Guy.
— Tout ceci peut être vrai, admit Valérie, mais ce petit peut, également, avoir inventé une histoire afin que tu cesser de le frapper.
— Je vais me mettre immédiatement à la recherche de son père, annonça Pierrot.
— Connais-tu son nom ?
— Oui, répondit-il triomphant ; il s’appelle Félix Carrel !
— Félix Carrel ? Répéta la jeune femme, songeuse. Il me semble déjà avoir entendu ce nom ... Je crois bien connaître quelqu’un qui s’appelle ainsi ...
— Vrai ? S’écrièrent les deux enfants avec curiosité.
Valérie passa une main sur son front.
— J’y suis ! S’exclama-t-elle ; c’est l’acteur du bar !
— De quel acteur et de quel bar parlez-vous ? S’enquit Robert, très étonné.
— D’un client du bar où je suis employée, expliqua la jeune femme.
— Comment, vous êtes serveuse dans un bar ? S’écria Montpellier avec indignation.
— Oui, répondit-elle, j’ai vainement cherché partout une occupation plus ... correcte. Et j’ai le droit de gagner ma vie, comme tout le monde, n’est-ce pas ?
— Non, je ne puis permettre cela ! reprit Robert avec force. Je vous supplie de me pardonner, Valérie, et d’oublier ses offenses !
— C’est impossible !
— Oh ! Maman, petite maman chérie, pardonnez à monsieur Robert, la supplia Mireille en lui entourant le cou de ses petits bras. Il vous aime et vous ... vous aussi vous l’aimez.
Pierrot, lui, fronçait les sourcils et gardait un silence réprobateur. Il ne partageait nullement cet avis. Il se sentait mortifié, lui aussi, car le jeune artiste avait douté d’eux deux.
— Pierrot ! S’écria la fillette, dis-lui, toi aussi, qu’il faut qu’elle pardonne.
— Non, répliqua froidement le petit garçon.
— Comment, tu ne veux pas ? Questionna Mireille stupéfaite.
— Non !
— Et pourquoi ?
— Parceque ...Dit-ilobstiné.
— Tu me gardes donc rancune du mauvais accueil que je t’ai fait la première fois que tu t’es présenté à mon atelier ? Demanda Montpellier, ennuyé par cette hostilité visible.
— Non, cela m’est parfaitement égal, parce que je suis habitué à être mal reçu à peu prés partout où je vais, étant si misérablement attifé, répliqua l’enfant. Ce que je ne vous pardonne pas, c’est d’avoir cru aux accusations formulées contre mademoiselle Valérie, et je trouve qu’elle a parfaitement raison de vous en vouloir.
La jeune femme attira les deux enfants contre elle.
— Voici de sincères affections, dit-elle avec orgueil, et elles seront désormais mon soutien dans la vie et mon unique réconfort, car jamais aucun de ces deux enfants ne me croira une criminelle, ou une femme de basse classe capable d’écrire des lettres d’amour à un misérable tel que Georges Bertil.
— Vous ne prenez donc pas sa défense ? S’exclama Robert en la fixant avec surprise.
— Eh ! Non ! Répondit amèrement la jeune femme, car j’ai découvert qu’il était capable de calomnier ses meilleurs amis pour un peu d’argent.
— Et comment expliquez-vous la scène de l’hôpital ? Reprit le peintre.
— Je ne vous dois aucune explication et je n’ai pas à me justifier à vos yeux, répliqua froidement Valérie ; ce serait trop humiliant pour moi. Et puis, il ne vous sera guère difficile d’avoir tous les renseignements que vous voudrez sur cet homme ;
— Je ne veux pas vous offenser, Valérie, murmura tendrement Robert, et je ne prendrai aucun renseignement. Désormais, je croirai aveuglément en vous parce que je vous aime plus que tout au monde.
— Et ... et vous continuerez ? Demanda-t-elle avec une émotion qu’elle n’arrivait plus à dissimuler.
— Jusqu’à mon dernier souffle ! Déclara-t-il avec élan.
— Alors, attendez que je sois réhabilitée aux yeux de tous, reprit-elle d’une voix que l’émoi faisait trembler.
— Non, Valérie ! S’écria énergiquement Montpellier, je ne puis attendre. Je vous aime trop, et je vous aime telle que vous êtes. Si on vous tourne le dos, vous croyant coupable, je peux partager votre sort et rendre aux autres leur mépris. Ensemble, unis pour la vie, nous travaillerons et lutterons pour votre réhabilitation !
Maintenant, la joie commençait à envahir le cœur de la jeune femme, mais elle eut cependant la force de refuser le bonheur à portée de sa main, et, secouant tristement la tête, elle répondit :
— Non, Robert, je ne vous épouserai que lorsque tout sera é&té éclairci.
— Je ne veux pas ! Répliqua-t-il d’une voix ardente en saisissant la main de la jeune femme.
Elle le fixa avec désespoir.
— Il le faut, Robert, car j’ai besoin de quelques mois. Attendez-moi si vous m’aimez, car je suis sûre de gagner ma bataille !
Le beau visage du jeune artiste s’assombrit. Il garda le silence. Il sentait confusément qu’il aurait dû protester, essayer encore de la convaincre, de la faire revenir sur cette décision, mais il comprenait en même temps qu’elle avait raison de montrer une telle fierté. Ne l’avait-il pas odieusement blessée, et tellement fait souffrir, également ?
Il reprit pourtant d’un accent suppliant :
— Pourquoi refusez-vous de comprendre, Valérie, qu’ensemble, cette lutte sera moins due ? Acceptez mon aide, je vous en conjure et je vous fait la promesse de vous appuyer de toutes mes forces afin d’accélérer votre réussite et votre triomphe. Ne me repoussez pas, je vous en supplie, ma chérie !
— Non, Robert, je ne puis accepter votre offre si généreuse ; essayez de me comprendre ; j’ai subi trop de souffrances et d’humiliations pour les oublier si vite. Je sais, auparavant, me réhabiliter aux yeux de tous.
Il baissa la tête en soupirant.
— Oui, murmura-t-il, je vous comprends, Valérie et je n’insiste plus puisque vous le désirez. Cependant, n’oubliez pas que je serai toujours prêt à vous aider et à vous soutenir dans cette et grave entreprise.
Valérie lui sourit tendrement puis le reconduisit jusque sur le seuil de sa très humble demeure.
Après son départ elle revint vers les deux enfants, les serra tendrement contre elle, et, subitement, éclata en violents sanglots.
— Il m’aime, murmurait-elle, et je tiens toujours follement à lui. Mon Dieu ! Accordez-moi la grâce de remporter la victoire afin de pouvoir être digne de lui ?
( A SUIVRE LE 17 MARS )
