LE BESOIN DE TRAVAIL
LE BESOIN DE TRAVAIL
Chronique documentaire par le Dr TOULOUSE
Le travail est devenu la question la plus obsédante de notre époque. Hygiéniste, législateurs sont conviés et, au besoin, astreints à s'en préoccuper. Et le temps n'est pas éloigné où toutes les forces intellectuelles et tous les efforts sociaux devront s'appliquer uniquement à solutionner ces multiples problèmes.
Je vois autour de moi des riches qui, par ambition ou par simple curiosité de l'esprit, s'obligent à des tâches absorbantes. L'un est médecin et passe des concours interminables ; l'autre fait de l'économe politique et emploie de longues journées à comparer de fastidieuses théories sur le capital, l'échange ou la monnaie ; cet autre fait partie de plusieurs commissions d'assistance en recherche les rapports et les missions d'enquêtes.
Toutes ces personnes ont un désir de travail impérieux et bien désintéressé. On le retrouve aussi développé dans l'exercice régulier des classes libérales alors qu'il se mêle à un intérêt légitime. Même chez des employés appliqués à des besognes plus modestes, il existe et grandit au point que la retraite effraye souvent moins par la diminution du traitement que par la perspective du repos forcé qu'elle amène.
Chez tous ceux-là, le travail est devenu en réalité un besoin physiologique, d'exercer ses forces, son intelligence. On prononcé une plaidoirie, on traite une affaire financière comme on fait une longue excursion ou bien une dure partie de canotage.
Ce besoin est plus fort à proportion des facultés du sujet. Un cerveau bien organisé pour les combinaisons commerciales sera toujours tendu vers quelque nouveau projet, comme les muscles d'un vigoureux sportsman seront sans cesse incités à quelque partie de cheval ou de chasse. Et cela est vrai pour toute les professions.
J'ai beaucoup connu et observé le sculpteur Dalou ; et chaque fois que j'allai le voir dans son atelier de l'impasse du Maine, je le trouai debout devant sa selle, pétrissant en ébauchant de la terre. Le soir ses praticiens le laissaient ; mais tant qu'il y voyait il ne quittait pas sa blouse et pourtant il était le plus faible de son atelier ; mais son corps débile restait maîtrisé et conduit par son esprit remueur.
Le goût du travail se développe avec la répétition si bien qu'à la longue, il devient tyrannique. Le vieux fonctionnaire désire son bureau comme le morphinomane recherche sa piqûre. La comparaison pouvait être poussée jusqu'au bout. A quand ils n'ont plus leurs excitant habituel, l'un mis à la retraite et l'autre sevré du poison, ils tombent dans une dépression nerveuse souvent grave. C'est que le travail, comme la morphine est un stimulant pour toutes les fonctions. La vie est un réflexe, une réponse continuelle à toutes ces petites excitations. Et lorsqu'elles manquent brusquement, lorsque par exemple le bureaucrate n'a plus des affaires à instruire, ses lettres à répondre, ses dossiers à classer, qui sont pour son activité mentale autant d'aiguillons tout l'organisme s'affaisse.
Dans bien des cas, le travail est désiré parce qu'il comporte quelque intérêt ; et le besoin croit à proportion le cet intérêt même. J'ai soigné un industriel qui, dans une fièvre d'activité professionnelle, ne pouvait goûter aucun repos dès que son esprit était couvert à la conscience. Il bâtissait sans cesse des combinaisons, les notant à table, en visite, à la promenade. Même la nuit, sa pensée continuait le travail professionnel ; et dès qu'un court réveil survenait, elle poursuivait sa tâche. Il est certain que ses employés ne pouvaient pas partager de frénésie d'action, parce qu'il n'y avaient pas le même intérêt. Aussi ce surmenage est fonction de la hiérarchie. Un jeune rédacteur oublie, en mettant sa jaquette, toutes les affaires de service que le directeur emporte dans ses préoccupations jusqu'à son lit.
Or dans le monde du travail manuel, ce besoin ne s'observe guère. Au contraire, le travail répugne. Certes, c'est que les ouvriers y ont été soumis sans mesure par de dures conditions économiques ; mais le surmenage n'existe-t-il pas autant, quoique sous ses formes différentes, dans les classes libérales ? C'est encore qu'il est particulièrement pénible ; mais la plaidoirie d'un avocat, la leçon d'un professeur, l'opération d'un chirurgien, sont aussi des épreuves physiques épuisantes. C'est surtout qu'il est monotone et insipide.
Je suivais ces jours-ci de mes fenêtres l'édification d'un pavillon ; et je voyais des hommes faire dix, vingt fois par heure — toute une journée — le même geste consistant à remplir une brouette de terre et à la vider plus loin. C'était un travail d'une bête de somme ; et l'on comprend qu'un homme, même inculte, ne puisse s'y intéresser. Le machinisme en divisant à l'infini la besogne, la rend par là sans attrait.
Le travail ne peut être désirable au-dessus d'une certaine durée et d'une certaine fatigue — au-dessous d'un certain intérêt. Pour cela on peut énoncer ce principe idéal que le temps du travail devrait être en raison inverse de sa simplicité. Ainsi, un financier peut encore éprouver quelque satisfaction à travailler après dix heures passer à établir une affaire ; un porteur ne sera plus que médiocrement attiré vers sa brouette une heure après son premier voyage. On voit toute la distance qui sépare de cet idéal notre organisation actuelle et quelle marge de réformes s'offre à la réflexion des économistes.
Nous avons vu que, sous le rapport social, il était désirable que le travail devienne partout, comme il est dans les professions supérieures, une distraction et que son besoin se fortifie uniformément. Voyons maintenant comment l'individu doit le ressentir et la satisfaire pour son bonheur.
D'abord posons ce fait qu'il est normal d'avoir un appétit régulier de travail comme d'aliments. Dans beaucoup de familles, il naît de temps à autre des sujets qui ne veulent rien faire — délibérément. Parfois, ils ont des sentiments honnêtes et ne commettent aucun délit. Mais ils ne peuvent s'astreindre à aucune besogne régulière. Ils se transforment souvent en de paisibles et inoffensifs vagabonds. Je me rappelle un type parfait de cette espèce, que j'ai observé étant enfant, à Toulon, où il fut longtemps légendaire, il appartenait à une famille honorable, éclairée et aisée. Imprévoyant il fut vite sans ressource et, vers la trentaine, il tomba à la charge de son frère qui lui ouvrit un crédit juste suffisant pour la vite stricte. Constamment vêtu d'un costume de garde national — c'était après la guerre de 1870 — qui le faisait reconnaître, il venait tous les matins chercher son pain chez le boulanger, et le reste du temps il vivait au soleil, sur les bancs de promenades, lisant, causant ou mendiant. Il n'était pas aliéné, ni débile, ni vicieux. Seulement il ne voulait rien faire — très fermement — et il ne faisait rien. Il vécut longtemps dans la mémoire des familles, et les mères, pour humilier un enfant paresseux lui disaient : — Tu feras comme le « garde national ».
En dehors des désordres mentaux profonds qui désorganisent l'activité normale, il est de légers fléchissements de l'énergie nerveuse qui amènent une anesthésie du désir de travail. Comme le fumeur qui, dans une courte indisposition, perd l'appétit du tabac, un laborieux, dans une crise physique et morale, cesse de ressentir tout d'un coup le goût de l'effort. C'est là un signe qui trahit souvent un trouble général ; il doit attirer l'attention. Les neurasthénies, préludes parfois de graves maladies nerveuses, commencent de la sorte.
Par contre on sait que le besoin de travail, en se développant à l'excès, provoque une véritable insensibilité à l'égard de la fatigue liée au surmenage. On excède ses forces et l'on ne ressent pas de malaise. Celui qui a passé plusieurs nuits au chevet d'un malade sait que la sensation de fatigue, si pénible les premiers jours, décroit paradoxalement à mesure que cette fatigue s'accentue ; j'ai observé des femmes qui avaient veillé ainsi quinze jours entiers et qui n'éprouvaient pas, à la fin, de lassitude consciente.
Le besoin de travail est donc souvent trompeur. Il pousse aux pire excès l'individu, sans que ce dernier soit prévenu du danger qu'il court. Un jour, la machine se dérange ; et dans le désarroi général, le médecin voit des désordres qui masquait une ardeur factice. Si le surmenage se remarque si souvent dans les professions intellectuelles, c'est justement à cause de l'intérêt de travail qui nourrit et exagère faussement le besoin d'activité.
Le besoin de travail doit donc être contrôlé par une observation simultanée du poids de la personne et de l'exercice des principales fonctions. Seul, il est un signe infidèle. Enfin ce penchant —quand il est lâché —peut envahir toue une vie. Il y a une passion d'activité comme du jeu ; et des individus se montrent en cela, impulsifs ainsi qu'un amour et aux cartes. Comme le travail a quelque chose d'utile et de moral les individus qui s'y livrent avec excès sont tentés de perdre de vue que —si noble et bienfaisant soit-il — il n'est qu'un moyen et ne doit pas être le but de la vie. Il est un régulateur de toutes les fonctions, et c'est pourquoi il a toujours été revendiqué par les méthodes comme objet de prescriptions dans les régimes de tous les nerveux. Mais, malade ou valide que chacun médite sans cesse ce précepte. On doit travailler pour vivre et non vive pour travailler.
REVUE NOS LOISIRS DU 22 MARS 1908
