MOINEAUX SANS NID N° 117
PaulMacaireparcouruttoutelaruedel’OurcqpouralleràlaportedelamèrePicquet.
— Bonjour, fait-il en pénétrant dans l’infeste boutique de la brocanteuse.
— ‘jour, grogna la mégère d’une voix irritée qui révélait sa mauvaise humeur ce jour-là.
Elle n’était pas seule. Deux hommes s’entretenaient avec elle : « Le Borgne », qu’accompagnait un garçon très maigre, sale, et le visage inquiétant.
L’usurier ne s’émut nullement de leur présence et, allant tranquillement s’asseoir sur une chaise bancale, il attendit la fin de leur colloque, tandis que « le borgne » et son compagnon ne cessaient de lui lancer des regards furieux.
— Attends un moment que je finisse de conclure avec mes amis, lui cria « l’Araigne ». Nous n’en avons plus pour bien longtemps à présent.
Puis se tournant vers ses visiteurs, elle leur déclara :
— Pour le moment, je ne m’occupe plus d’enfants ; les affaires sont trop dures et la police ramasse tous ceux qui traînent dans les rues. Pour comble de malheur, « la boiteuse » a disparu et Mireille est introuvable.
« Le Borgne » ne put cacher son désappointement.
— J’avais tellement compté sur ta collaboration ! S’exclama-t-il.
— Ce sera pour une autre fois, lorsque l’occasion se présentera, conclut la mégère, à présent, c’est trop risque. Maintenant, laissez-moi car j’ai à parler en tête à tête avec ce Monsieur.
« Le Borgne » se leva en bougonnant et quitta la pièce, suivi par son camarade qui paraissait encore plus contrarié que lui. Une fois dehors, au lieu de s’éloigner de la boutique, ils s’approchèrent de la fenêtre à laquelle manquaient plusieurs carreaux pour écouter ce qui se disait à l’intérieur.
— Fais un peu moins de bruit avec tes grosses chaussures a clous, murmura « le Borgne », et ouvre bien tes oreilles. Peut-être allons-nous pouvoir surprendre quelque chose d’intéressant pour remplir nos escarcelles.
Pendant ce temps, à l’intérieur du sinistre magasin, Macaire s’entretenait avec sa vieille complice.
— En quel honneur me fais-tu une visite, Macaire ? Questionna la mère Picquet en le dévisageant d’un air soupçonneux.
Il hocha la tête et répondit d’une vois lasse :
— J’ai de mauvaises nouvelles à te communiquer ... Oui, ma pauvre, de bien tristes nouvelles.
La femme fronça les sourcils et s’écria, furieuse :
— Tu as gardé ta mauvaise habitude de jouer l’oiseau de mauvais augure ! Alors, de quoi est-il question ?
— D’une de nos anciennes connaissances qui commence a montrer le bout de l’oreille.
— Explique toi plus clairement si ça ne te fatigue pas trop, répliqua sèchement « l’Araigne ».
Macaire sourit bizarrement et reprit :
— Eh bien ! Sache que la femme à qui nous avions autrefois remis la fillette qui venait de naître ...
— Qui nous l’avait achetée ! Corrigea brutalement la vieille, même si je n’en ai pas touché le premier sou.
Macaire baissa la tête et fit remarquer humblement :
— Je ne pouvais pas t’en donner, puisque, moi non plus, je n’avais rien touché.
— Ca, tu le raconteras à d’autres ! Rétorqua la brocanteuse.
L’usurier ébaucha un geste d’apaisement.
— Ne te fâche donc pas. Ce que j’ai à te révéler est très grave, car cette personne raconte à qui veut l’entendre tout ce qui s’est passé, en citant jusqu’à mon nom !
Les yeux de la mégère étincelèrent de colère, tandis qu’une ride profonde creusait brusquement son front. Elle se pencha vers Macaire.
— Qu’est-ce qui t’a raconté tout ça ? Hurla-t-elle. Je ne puis la croire aussi stupide, car elle a, elle aussi, une lourde part de responsabilité dans cette histoire.
L’homme répondit en haussant les épaules.
— Je ne sais si elle est stupide ou non, mais elle a tout de même confié son secret à quelqu’un.
— Et c’est ce « quelqu’un » qui te l’a rapporté à son tour, rugit-elle en le dévisageant sèchement comme si elle lui reprochait ce qui s’était passé.
— Précisément.
— Puis-je savoir le nom de cette personne ? Reprit « l’Araigne », après un léger silence.
— Tu la connais très bien, répondit Paul Macaire, c’est le petit Pierrot.
En entendant ce nom, la vieille éclata d’un rire strident.
— Quel important personnage ! S’écria-t-elle sarcastique.
— Ne le sous-estime pas trop, car c’est un gosse extrêmement intelligent, affirma Macaire en hochant la tête, l’air entendu. Figure-toi qu’il a deviné tout seul que la petite fille en question était Mireille ;
— Et après ? Bougonna la vieille.
— Je le crois décider à nous dénoncer, expliqua le triste sire, l’air inquiet.
« L’Araigne » haussa les épaules à son tour, méprisante.
— Je m’en moque ! S’exclama-t-elle avec rage. J’ai pris toutes les précautions nécessaires. Dis-moi un peu où tu as rencontre ce petit forban.
— Il est venu me relancer jusque chez moi, répondit l’usurier, et il s’est fourré dans sa petite caboche de découvrir qui était la mère de Mireille.
— Il aura fort à faire avant d’y parvenir ! Ricana la terrible femme.
— En outre, j’ai à t’annoncer que, dans très peu de temps cet enfant héritera d’une fortune considérable.
— Est-ce que tu parles sérieusement ? Demanda la mère Picquet en le dévisageant, le regard brillant de cupidité.
Il répondit par un signe de tête affirmatif en lui adressant son habituel sourire énigmatique.
— Jamais je n’ai parlé aussi sérieusement, reprit-il. Ce Pierrot est un vrai petit prodige et je suis certain de sa réussite écrasante dans un avenir très proche. Car il est d’une intelligence peu commune et très vive ; et je t’affirme que je ne me trompe guère pour juger les gens.
— C’est une canaille ! Fit la mégère. Je suis cependant contente que tu l’aies revu ; ainsi, nous pourrons savoir où se cache Mireille.
— Il doit revenir me voir après-demain et je lui demanderai ce qu’elle devient.
— Il ne te dira rien, prédit « l’Araigne ».
— Je verrai bien.
— De toute façon, je ne tarderai pas à la découvrir, car je l’ai réclamée aux autorités ; en tant que mère adoptive, j’ai des droits sur elle, et on m’a promis de procéder immédiatement à des recherches.
— Tu oublies que ces deux enfants peuvent t’accuser de les avoir forcés à mendier, objecta Paul Macaire, avec un mauvais sourire, comme si cette perspective lui était particulièrement agréable.
— Qu’est-ce que tu vas chercher, à présent ? S’écria la brocanteuse avec colère. Tu sais fort bien que je ne m’avance jamais sans m’être, auparavant, entourés de toutes les précautions indispensables.
— Mais si la fillette t’accuse de l’avoir obligés à la mendicité, comment feras-tu pour le nier ? Les témoins ne manqueront certainement pas, insista méchamment l’usurier.
— J’y parviendrai et tu ne l’ignores pas. Je te connais va, et je sais que tu cherches à m’intimider ou à insinuer quelque chose en ce moment. Parle donc je t’écoute ...
— Je ne l’ai fait que pour te mettre en garde, répliqua-t-il avec un geste d’agacement.
— C’est faux ! Cesse de tourner autour du pot et dis-moi enfin le véritable but de ta visite.
L’usurier eut, de nouveau, un léger et étrange sourire, puis se décida :
— Peux-tu me dire le nom des parents de la petite Mireille ?
La vieille femme sursautée, puis, après l’avoir dévisagé avec la plus grande attention, questionna ironiquement :
— Combien toucheras-tu pour un tel renseignement ?
— Rien, absolument rien, je te le jure ! Assura-t-il énergiquement.
— Raconte à d’autre une telle blague, protesta « l’Araigne » furieuse.
— Mais ... au fait ... Murmura soudain Macaire en se frappant le front, je me rappelle à présent la visite que tu m’avais faite alors ...
— Je ne ...
— Si, si, ma belle, coupa-t-il moqueur. C’était une très belle affaire que tu avais laissé complètement tomber et qui pourrait encore être très fructueuse pour nous deux.
— Je ne m’en étais plus occupée, parce que, cette sotte de Valérie Labeille était dans la plus noire misère, expliqua l’affreuse sorcière en haussant les épaules.
— Qui sait ? Tu as donc oublié qu’elle possède un père très riche ?
— Mais qui l’a totalement reniée ! réfuta la mère Picquet.
— Un père demeure toujours un père, annonça Macaire avec solennité, et si jamais quelqu’un se chargeait de le réconcilier avec sa pauvre fille ...
— Tu en as des idées ! S’exclama-t-elle ;
— Ce sont des choses qui peuvent arriver, insista Macaire. Il suffira de démontrer à cet homme que sa fille a toujours été digne de sa tendresse et qu’elle a été victime de Marigny ; ce qui ne sera pas bien difficile.
— Tu crois ? L’interrogea « l’Araigne » encore incrédule.
— J’en suis certain ; l’unique difficulté pour le moment consiste à découvrir où se trouve monsieur Labeille.
— Et aussi sa fille, ajouta la mégère.
— Oui, elle également, mais je suis convaincu que cette jeune femme n’a pas quitté Paris, ce qui faciliterait les choses pour nous.
— Et qu’aurai-je à faire, moi, dans tout cela ? Demanda la brocanteuse, subitement intéressée.
— Ce que tu as déjà fait ; réclamer la fillette, la reprendre chez toi, la traitée tout autrement en lui témoignant une grande affection et en la gâtant. Lorsque l’heure sera venue, tu refuseras de la restituer aux siens, tant que tu n’auras pas reçu la somme que nous exigerons ...
— Il me faudra donc la partager avec toi ? Précisa-t-elle amère.
— Evidemment.
— C’est injuste ! Protesta-t-elle.
— Alors, débrouille-toi toute seule ! Bougonna Macaire. J’agirai de mon côté.
— Tu ne pourras rien sans moi, s’empressa d’affirmer la femme que cette réponse inquiétait ; je nierai tout ce que tu raconteras au sujet de la malchance de cette petite.
Un long silence suivit, durant lequel les deux misérables défièrent du regard. L’usurier le rompit le premier avec sourire ambigu.
— Je me contenterai du tiers de ce que tu toucheras, dit-il. Je suis très raisonnable, conviens-en, car, toi non plus, tu ne pourrais rien sans moi.
— Bon, c’est entendu ; mais tu me donneras le tiers de ce que tu recevras de ton côté.
— D’accord !
— Alors, c’est affaire conclue ! s’exclama « l’Araigne ».
— Je vais sur le champ me mettre à l’œuvre, déclara l’usurier, et j’espère que tu traiteras très gentiment la fillette.
— Je te le promets !
Un autre silence suivit puis, de nouveau, Macaire reprit le premier la parole.
— A propos, as-tu des nouvelles de Marigny ?
— Hélas ! Rien de rien ! Soupira-t-elle navrée.
— Onm’aracontétoutdernièrementqu’ilsetrouvaitàBarcelone,déclarasoninterlocuteur.Ilpourraitnousêtretrèsutile.Crois-moi« l’Araigne »,cetteaffairenousrapporterastrèsgros.Ilfautabsolumentquenousledénichionsetnousluioffrironsquelquechosepourtravailleravecnous ;commeilestdansleplusgranddénuement,ilsecontenteradepeuetdesetairejusqu’aumomentconclutparnouspourtoutdévoiler.
— Ca, c’est ton affaire.
— Certainement, admit le louche personnage, car autrement tu ne réussirais jamais.
— C’est toi qui le dis, protesta-t-elle, vexée. Je suis tout aussi habile et rusée que toi, mon cher. Mais ce n’est pas le moment de perdre du temps en discussion futiles ; l’important est de commencer à travailler immédiatement.
L’homme se leva, frappa amicalement sur l’épaule de la mégère, l’air ravi.
— Au revoir, ma chère amie.
— Au revoir, répondit la femme en le reconduisant jusque sur le seuil de la boutique crasseuse.
Macaire la quitta et s’éloigna rapidement en direction du métro, songeant à leur récent entretien.
S’il avait tourné la tête, il se serait rendu compte que les deux hommes rencontrés un instant plus tôt chez sa complice le suivaient à quelque pas de distance ...
( A SUIVRE LE 11 MARS )
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DEPUIS LE LUNDI 5 MARS A 14 HEURES
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