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MOINEAUX SANS NID N° 112

22 Février 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

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Ce furent ensuite, pur Michel Labeille, des jours d’une angoisse mortelle car, contrairement à ce qu’il avait espéré, il ne reçut aucune réponse à sa dépêche.

Vainement, Estelle essayait de le consoler sans arriver à calmer l’inquiétude qui le rongeait. Toutes sortes de suppositions le hantaient, plus horribles les unes que les autres ; il pensait que son enfant s’était peut-être suicidée, ou, ce qui était pire que tout, qu’elle était complètement déchue.

Le remords qui le torturait lui faisait réaliser toute l’étendue de sa cruauté envers sa fille.

Enfin un matin, le télégramme leur revint avec la mention « PARTIE SANS LAISSER D’ADRESSE »

— Mon Dieu ! S’écria le malheureux père. Qui sait ce qui lui est arrivé ?

Il quitta vivement son lit et sonna son valet de chambre :

— Joseph, faites préparer ma voiture ! Ordonna-t-il.

— Mais vous êtes fou ! S’exclama Estelle, stupéfaite.

— Je veux partir tout de suite à la recherche de mon enfant, expliqua Labeille.

— Vous n’y pensez pas ! Gronda affectueusement la jeune femme. Vous n’en êtes pas capable, dans l’état où vous êtes !

C’était vrai, car le malheureux, malgré toute son énergie, ne tenait pas sur ces jambes, et il se serait écroulé si son valet de chambre, le voyant tituber, ne s’était précipité pour le soutenir, le forçant ensuite à regagner son lit. Rien ni personne, ne pouvait calmer le pauvre homme, torturé par l’angoisse et l’impatience fébrile qui l’agitait d’un tremblement continu.

Le médecin appelé par l’artiste lui fit une piqûre et lui interdit de bouger. Après son départ, Michel fit signe à Estelle d’approcher.

— Je vous supplie de m’aider, Estelle ! Murmura-t-il bouleversé, le feu aux pommettes.

— Que puis-je faire pour vous, mon ami ! S’enquit-elle avec douceur.

— Je ne sais plus ! Ecrivez ... Ah ! Je ne sais pas à qui. Faites intervenir la police.

— Je ne vois personne qui puisse nous aider. Quant à la police ...

— Non, en effet, convint Labeille, il vaut mieux s’en passer. Partez pour Paris, Estelle, cherchez Valérie partout. Votre film est achevé à présent, toutes vos scènes tournées, vous pouvez donc vous absenter.

— Et qui prendra soin de vous pendant mon absence ? Objecta-t-elle songeuse.

— Ne vous tourmentez surtout pas pour moi, répartit Michel avec force, je vais faire venir une infirmière. Partez très vite, je vous en conjure ! Aujourd’hui même, car ma vie dépend uniquement du retour de ma fille.

La jeune femme réfléchit quelques secondes, puis répondit :

— C’est entendu, Michel. Puisque vous le désirez tellement, je partirai ce soir.

— Merci ! Merci de tout mon cœur, mon amie. Faites-vous remettre par mon administration tout l’argent que vous voudrez, dit Labeille qui, soudain, sembla se ranimer. Dépensez sans compter, mais ramenez-moi ma fille à tout prix ! Je sais que je l’ai très gravement offensée et, si elle est innocente, comme je le crois à présent et comme je l’espère, elle ne peut refuser de me revoir, acheva-t-il en baissant humblement la tête.

— Je partage cet avis, fit Estelle, et je suis même certaine qu’elle va accourir.

— Puissiez-vous dire vrai ! Murmura-t-il tristement. Je connais bien ma fille et je crains que, fière comme elle est ...

— Moi, affirma-t-elle avec conviction, je suis persuadée qu’elle sera heureuse de savoir que vous avez toujours confiance en elle et que vous l’aimez. Cessez de vous torturer l’esprit, Michel. Je vous promets que je vous ramènerai votre fille. Je vais de ce pas faire mes valises pour quitter Barcelone ce soir.

Quelques instants après, la jeune femme s’occupait de trouver une infirmière pour la remplacer au chevet de son cher malade, et après avoir achevé ses derniers préparatifs, elle prit congé de Labeille, et se rendit à la gare.

Un quart d’heure à peine s’était passé que le valet de chambre entrait dans la chambre du père de Valérie, porteur d’une carte de visite.

Michel poussa une exclamation de joie en y lisant le nom de Georges Bertil.

— Faites entrer immédiatement cette personne, ordonna-t-il à Joseph.

— Toi, Georges ! S’écria-t-il lorsque le valet de chambre eut introduit le jeune homme.

— Cher, cher monsieur Labeille ! S’exclama à son tour l’hypocrite personnage, jouant une émotion qu’il ne ressentait absolument pas en ce précipitant vers le père de son infortunée victime. Quelle joie de vous revoir !

— Il y a, en effet, une éternité que nous ne nous hommes vus, reprit Labeille. D’où viens-tu, Georges ? De Paris, sans doute ?

— C’est juste, répondit le jeune homme. J’ai une situation en vue ici, bien que rien ne soit encore ferme.

Le malade hésita, puis murmura :

— As-tu vu ma fille, récemment ?

— Non, dit Bertil avec embarras.

— Pourquoi sembles-tu gêné, Georges ? Questionna le pauvre père en l’examinant anxieusement. Je devine tu ne tiens pas à parler d’elle.

— Je vous assure ... protesta le triste personnage.

— Je comprends, je comprends, mon pauvre enfant, dit Labeille en hochant la tête l’air désolé. Quelle lamentable histoire ! Qui jamais ne serait imaginé que Valérie ...

— Je vous supplie de vous calmer, Monsieur ! Je ...

— Dis-moi la vérité, interrompit le malade ; tu crois Valérie capable d’avoir fait ce dont on l’a accusée ? Réponds-moi toi qui l’as connue toute enfant, et qui sais combien elle était pure et bonne.

— Oui, elle était un ange, un véritable ange du bon dieu ! Affirma le misérable.

— Je t’avoue que je regrette vivement ma conduite à son égard, lui confia Labeille. J’ai été injuste et cruel envers mon enfant et je suis, à présent, convaincu de son innocence.

— Moi aussi, affirma l’hypocrite.

— N’est-ce pas ? S’écria le pauvre homme, ma petite Valérie ne peut-être un tel monstre, c’est impossible !

— J’en suis absolument persuadé !

Alors, le malheureux Michel éclata en sanglots.

— Que de choses se sont passées, mon petit Georges, depuis les jours si heureux d’autrefois ! Reprit-il d’une voix brisée par les larmes qu’il ne parvenait plus à retenir. Tes pauvres sœurs sont mortes si tragiquement !... J’ai été ruiné ... Ensuite, la faute de ma fille ... Ah ! Si seulement je pouvais la retrouver !

— Mais elle est à Paris.

— Je le sais, mais où ? Questionna anxieusement le malheureux. Je lui ai télégraphié, mais la dépêche est revenue ; elle n’est plus dans notre petite maison de Pantin. J’ai su qu’elle l’avait hypothéquée et elle a certainement du être saisie.

  — C’est cela même, reconnut Bertil. Valérie a été expulsée.

MonDieu !Sexclamalemalade.Tusaisdoncquelquechose ?Tulasrevue ?Luidemanda-t-ilenlefixantattentivement.

Devant l’extrême agitation du pauvre homme, le misérable pensa qu’il pourrait certainement en tirer quelques avantages et ne lui fit, tout d’abord, que d’assez vagues réponses, réfléchissant à ce qu’il devait dire. Finalement il se décida :

— En effet, j’ai revu Valérie et nous nous sommes longuement parlé, Monsieur.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite ? Reprocha Labeille.

— Notre entretien fut si lamentable que je ne savais comment vous le rapporter, afin de ne pas trop vous faire de peine expliqua l’ignoble individu. J’étais venu vous voir, poursuivit-il non pour vous parler de votre fille, mais pour vous demander de me secourir, car je suis sans ressources et j’ai besoin urgent de gagner ma vie ...

— Bon, bon, nous en reparlerons dans un instant, trancha Michel Labeille, impatient d’en savoir davantage sur son enfant. Tu peux compter sur moi, Georges. Mais, auparavant, donne-moi des nouvelles de Valérie. Comment était-elle ?

— Oh ! Bien à plaindre, je viens de vous le dire, soupira Bertil. Elle était souffrance, à l’hôpital, sans argent, tout à fait désespérée par tout ce qui lui arrivait ... Pardonnez-lui, Monsieur, je crois qu’elle le mérite ...

— Que t’a-t-elle dit ? Continua le pauvre père, très ému. Parle vite et ne me cache rien !

— Elle m’a juré et répété sans cesse qu’elle est innocente, poursuivit le misérable ; elle m’a également confié que Marigny l’avait hypnotisé et ...

— Je sais déjà tout cela, interrompit Labeille, fort énervé. Toi qui l’as vue, t’a-t-elle semblé sincère ?

— Oh ! Oui, Monsieur, affirma-t-il sans hésiter, et j’ai la certitude que rien n’a pu changer en Valérie. Elle est restée la même jeune fille pure et bonne que nous aimions tous tellement. Elle m’a fait beaucoup de peine, car je pouvais bien peu pour elle. Je lui ai cependant remis quelques misérables billets, ainsi que les dernières photos prises de mes sœurs qui lui ont fait un immense plaisir ... Elle se sentait si seule, si abandonnée, la pauvre !

— Tous la croient coupable et ses meilleures amies lui ont froidement tourné le dos. Je me demande même ce qu’elle a pu devenir depuis ...

— Est-elle toujours à l’hôpital ? Demanda Labeille bouleversé

— Non.

— Sais-tu où elle se trouve en ce moment ? Pourrais-tu la découvrir ?

— Je n’en sais absolument rien, répondit le triste personnage. Certainement, j’arriverais vite à la dénicher si j’étais à Paris, mais ...

— Peux-tu repartir dès ce soir pour Paris ? Coupa Labeille. Je suppose que c’est possible, puisque, n’as-tu dit, ta situation ici n’est pas sûre ...

— Comment ? Tout de suite ? Mais je n’en ai pas les moyens, murmura-t-il en baissant la tête, jouant l’embarras.

— Ce détail est ans importance ; je te donnerai tout ce dont tu auras besoin, assura vivement Labeille.

— Dans ce cas, fit Georges, je peux vous jurer que vous pouvez compter entièrement sur moi.

— J’ai déjà envoyé à Paris une de mes amies, raconta le père de Valérie, mais j’ai beaucoup plus confiance en toi, car tu connais bien mieux la capitale que cette charmante belge, et, en plus, tu es un ami d’enfance de ma fille.

— C’est entendu, Monsieur, je partirai ce soir par le rapide et je serai demain matin à Paris, et je commencerai immédiatement mes recherches.

Un peu plus tard, Labeille lui remettait un chèque important en le prévenant en outre qu’il venait de faire virer sur Paris une somme d’argent assez rondelette au nom de sa fille.

— Peut-être pourrais-tu rencontrer à la gare mademoiselle Estelle Marnier. Tu te présentes à elle et vous pourrez faire ensemble vos investigations.

— Ce n’est sans douter plus la peine qu’elle se déplace puisque je vais le faire, proposa Bertil.

— Non, non, protesta Labeille, il vaut mieux que vous partiez tous les deux. Les femmes s’entendent souvent mieux entre elles. A ton retour, je m’occuperais de la situation. J’arriverai bien à te caser dans ma société.

Une demi-heure après, Georges Bertil quittait le malade, tout heureux du chèque qu’il avait en poche. Ainsi, momentanément, il sortait d’une situation plutôt catastrophique. Sa première idée fut d’oublier tout à fait Labeille et sa fille !

Mais il comprit bien vite qu’il lui serait difficile de retrouver d’aussi précieuses relations, et il pense qu’il avait à portée de la main un véritable filon ...

Mais comment l’exploiter ?

Il envoya à plus tard la solution de ce problème et se dirigea immédiatement vers la banque afin de toucher le chèque remis par le père de son amie d’enfance.

Ensuite, la vie se dessinant à ses yeux sous un tout autre aspect, il se dirigea, le sourire aux lèvres, vers un petit café situé sur le port où l’attendait quelqu’un que nous connaissons fort bien malgré qu’il ait subi une totale transformation, possédant à présent barbe et moustaches et tirant de longues bouffées de fumée d’une pipe d’écume : Jean Marigny !

— Alors ? S’exclama-t-il en remarquant immédiatement l’expression satisfaite du visage de Bertil.

— Nous n’avons plus à nous tourmentez, mon vieux ! Lui annonça son comparse d’une voix triomphante ; nous possédons pas mal d’argent et une fort agréable perspective pour l’avenir.

— Ainsi, notre ...

— Cela n’a pas été nécessaire, interrompit Bertil en riant.

— Comment ? S’écria Marigny, tu veux dire que, de lui-même ?...

— Oui, répondit Georges. Il m’a remis spontanément un gros chèque que je suis allé toucher séance tenante, avec en plus la promesse d’une gentille situation dans son affaire.

— C’est magnifique ! Et je te fais tous mes compliments !

— Mais il existe cependant un petit inconvénient, marmonna Georges Bertil.

— Je le pensais bien. Il y a une condition, n’est-ce pas ?

— Oui, je dois partir ce soir même pour Paris, explique l’autre.

— Et pourquoi ?

— Pour aller à la recherche de sa fille.

Jean éclata de rire en entendant cette réponse.

— Tu appelles ça un inconvénient ? Mais s’il est vrai que cette femme t’est tellement attachée, tu pourras obtenir beaucoup d’elle.

— C’est que, pour le moment, je n’ai nulle envie de quitter Barcelone grogna Bertil.

— Pourquoi donc ? S’étonna Marigny.

— Des raisons personnelles ... Ne pourrais-tu prendre ma place ?

Jean refusa et ...

Un long silence suivit durant lequel les deux hommes se fixèrent comme s’ils cherchaient réciproquement à deviner leurs pensées. Ce fut Georges qui le premier, rompit le silence.

— C’est réellement décidé : tu refuses ?

— Je t’ai déjà expliqué que l’air de paris ne me convient guère pour certaines raisons. D’ailleurs, je crois que c’est un peu la même chose en ce qui te concerne.

— Pour moi, avoua Georges, j’y ai laissé » des dettes et des créanciers exigeants.

— Il y a de ça aussi pour moi, admit tranquillement Marigny.

Ils se connaissaient depuis peu, mais ignoraient tout l’un de l’autre. Ils venaient de se rencontrer ; de mêmes ennuis pécuniaires les avaient rapprochés et ensuite fortement liés.

Bertil avait parlé à Marigny de sa vieille amitié avec le directeur de la firme de cinéma et ce dernier lui avait vivement conseillé de le revoir pour lui demander une aide financière et des emplois pour tous les deux.

— Que me conseilles-tu, Lucien ? Reprit Bertil auquel Marigny s’était présenté sous ce nom. Dois-je vraiment y aller à la recherche de cette jeune femme ?

— Certainement. Cependant, il vaudrait mieux pour toi ne pas la découvrir tout de suite, répliqua l’autre avec un sourire bizarre ;

Et pourquoi ? S’étonna Bertil.

— Ne comprends-tu pas qu’en la retrouvant tout de suite, ton filon serait trop vite tari ! Expliqua le soi-disant Lucien. Car, vois-tu, si cet homme ne retrouve pas sa fille, il sera capable de verser des sommes considérables pour continuer les recherches. Nous inventerons alors des tas d’histoires ; par exemple qu’elle a quitté Paris pour une destination inconnue.

— Dans ce cas, tout serait vite fini, objecta Georges.

— Ne sois donc pas stupide ! Nous retrouverons cette destination, nous suivrons une piste, mais nous aurons pour cela à payer des détectives, leurs déplacements etc... etc...

— Magnifique ! Je comprends ! S’écria Bertil en adressant un regard plein d’admiration à son interlocuteur.

— Nous pourrons de cette manière, lui faire débourser pas mal d’argent, poursuivit Marigny. C’est pourquoi je crois que tu dois te rendre à Paris, y rester quelques jours, puis revenir en disant au vieux que sa fille est partie pour Berlin, Rome ou Londres « ad libitum »

— Parfait !

— Tu lui diras également qu’il ne te reste presque plus d’argent et il te donnera alors ce qu’il te faudra, parce qu’il est immensément riche et très généreux.

— Tu le connais ?

— J’en ai beaucoup entendu parler et je le connais un peu de vue.

— Je crois qu’il vaut mieux agir correctement, observa Georges après un instant de réflexion, et je suis sûr que, si j’arrive à lui ramener sa fille, il ne me refusera plus rien.

— Pourquoi ne part-il pas lui-même à sa recherche ? Demanda Marigny.

— Il est très malade et ne peut quitter la chambre ;

— Il se peut que tu aies raison, reprit Marigny, songeur. Va donc chercher cette chère enfant, si tu n’as pas de motifs très sérieux qui t’empêchent de rentrer en France.

— Hélas ! C’est là où tu te trompes, soupira Bertil, mais tant pis, c’est un risque à courir et je vais partir ce soir même pour Paris, dit-il en quittant son siège.

— Et moi, qu’aurai-je à faire ?

— Je vais te laisser assez d’argent pour te permettre d’attendre mon retour sans avoir à te tourmenter. Nous avons décidé de nous aider réciproquement. Je n’ai qu’une parole avec mes amis !

En achevant ces mots, Georges Bertil lui remit dix mille pesetas et ils se dirigèrent ensemble vers la gare. Tout en marchand, Marigny se disait que la venue de Valérie à Barcelone pouvait lui être très utile, et que, avant de la revoir, il essayerait de profiter lui aussi de Labeille.

Evidemment ce projet était imprudent, mais il faut parfois savoir courir les risques ...

 

( A SUIVRE LE 25 FEVRIER )

 

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