MOINEAUX SANS NID N° 111
MichelLabeille ?LepèredeValérie,c’étaitarrêtéàParisenrentrantdesEtats-Unis.
Son immense chagrin et sa tristesse avaient fortement ébranlé sa santé.
Afin de ne plus être sans cesse torturé par ses angoissantes pensées, il avait engagé une grosse partie de ses capitaux dans une société cinématographique, se réservant la partie administrative, ce qui représentait une très lourde responsabilité et de nombreuses heures d’un travail intense. C’était l’unique moyen d’éloigner de son esprit de trop cruels souvenirs et atténuer quelque peu la douleur causée par la conduite affligeante de sa fille qui ne devait jamais revoir ... désormais morte à ses yeux.
Hélas ! Il l’avait trop aimée pour l’oublier si facilement !
Son image le hantait sans répit, aussi bien la nuit que le jour, malgré ses occupations harassantes et les distractions qu’il cherchait à prendre.
Michel Labeille s’était lié avec quelques artistes de l’écran, gais et sympathiques.
Il essayait de répondre de son mieux aux attentions dont il était l’objet sans cependant parvenir à cacher sa profonde tristesse.
Parmi ces nouveaux amis, il avait remarque une jeune femme, Estelle Marnier, âgée d’une trentaine d’années, fine, intelligente, jolie et bonne. Ayant tout de suite deviné une peine secrète chez cet homme si distingué et charmant, elle s’était, à son tour, intéressée à lui, sans nullement chercher à en profiter.
Ensemble, ils bavardaient interminablement durant des heures ; et elle lui avait confié les nombreuses aventures sentimentales de sa vie.
D’origine belge, elle appartenait à une famille très connue de Bruxelles, ruinée, hélas ! Par un père, joueur enragé.
Estelle avait, depuis l’enfance, désiré faire du théâtre, tout d’abord, elle avait été danseuse, puis avait dansé dans diverses opérettes à Paris, dans des rôles secondaires. La chance lui avait finalement souri avec le cinéma.
Les souffrances endurées par sa mère n’avaient à jamais dégoûtée du mariage.
Michel Labeille s’attacha à cette aimable femme. Tout homme, jeune ou vieux, à souvent besoin d’une présence féminine pour adoucir sa vie en lui témoignant les délicates prévenances dont, seule, la femme est capable. Aussi Michel appréciait-il sa nouvelle compagne ; il l’invitait souvent à dîner chez lui et aimait également sortir avec elle ; Si bien qu’ils partirent ensemble pour Barcelone ou elle devait tourner.
Un jour, tandis qu’ils dînaient dans une petite auberge des environs, la jeune femme ne put s’empêcher de le questionner.
— Pourquoi, Michel, êtes-vous toujours tellement triste ?
— Moi, chère amie ? Mais vous faites erreur.
— Je constate avec chagrin que vous n’avez pas aussi confiance en moi que moi en vous, murmura-t-elle, l’air peiné. Vous connaissez toute ma vie, mes pensées les plus secrètes, tandis que moi, je ne sais rien de vous !
Labeille fronça les sourcils et répondit, après quelques instants de réflexion :
— Il existe certaines choses que l’on ne peut confier, même à son plus intime ami.
— Alors, pardonnez-moi ! S’écria vivement la jeune femme. Si je vous ai paru indiscrète, ce n’est nullement par curiosité, croyez-le, mais parce que je suis inquiète de vous voir toujours tellement désabusé.
Labeille baissa la tête gardant le silence, puis la releva et fixa mélancoliquement son interlocutrice en avouant :
— Oui, Estelle, vous avez raison ; j’ai un chagrin si profond qu’il finira certainement par me faire mourir !
— Je ne veux pas vous poser de questions, Michel. Parlez seulement si vous croyez que cela peut vous soulager car, parfois il suffit d’un mot d’une personne amie pour vous faire voir les choses cruellement ; et il n’est rien d’aussi terrible que de ce torturer l’âme avec une peine secrète.
— La mienne, répondit-il d’une voix sourde, est de celles qui sont sans remède, et je vous affirme que je n’exagère rien !
— Qui sait ? Les apparences sont tellement trompeuses quelquefois !
— Pas dans mon cas ! Coupa-t-il avec brusquerie.
Un lourd et pénible silence suivit, le père de Valérie avait cependant été très frappé par les dernières paroles de la jeune femme : « Parfois les apparences sont tellement trompeuses ».
— Et si elle disait vrai ?
Il évoquait Valérie bébé, jeune fille. Elle avait toujours été une enfant adorable, franche, bonne, souriante. Comment aurait-elle pu changer de la sorte ?
Son désespoir fut sans bornes lorsqu’il apprit, par les journaux, son arrestation et l’accusation qui la désignait comme la complice de Marigny dans le vol des bijoux. Le malheureux frisa alors la folie ; avait-il engendré un monstre ?
Ce fut alors qu’Estelle s’installa à son chevet, car son cas était grave ; la fièvre montant sans cesse, le faisait délirer. Il prononçait des mots sans suite, mais se rapportait toujours à son drame.
Estelle l’écoutait, très inquiète, mais ne pouvait même de loin, imaginer la tragédie qui torturait l’esprit de son infortuné ami.
Comme l’état du malheureux s’aggravait, le médecin ne cacha pas à la jeune femme qu’il craignait une issue fatale.
— Michel, lui dit sa nouvelle amie après le départ du praticien, j’ai l’impression que je ne sais pas vous entourer suffisamment de soins, et comme je suis également souvent forcée de vous quitter à cause des « tournages » je pense qu’il faudrait à une de vos parentes de venir auprès de vous.
— Je comprends, Estelle ce que signifient vos paroles, répondit le malade d’une voix basse ; je suis en danger de mort et vous tenez à prévenir ma famille.
— Jamais de la vie ! Essaya de protester Estelle.
— Ne niez pas, mon enfant, murmura-t-il en lui adressant un faible sourire ... Oui, j’ai une fille, une fille qui vit à Paris une fille indigne qui est la cause de tous mes maux !
— Si indigne qu’elle soit, elle est votre enfant, répliqua Estelle, et vous devez l’appeler à vote chevet où la faire prévenir de votre état.
— Je ne peux pas ! Gémit le malade, épuisé par l’effort qu’il venait de faire sur sa couche ; sa vue hâterait ma fin !
— Allons, allons, ne soyez pas aussi intransigeant, dit-elle, essayant de le calmer. Il faut savoir pardonner ...
— Je ne veux pas la voir ! S’écria Labeille en se soulevant, furieux. Elle a commis une faute trop grave !
— Sigravequ’ellepuisseêtre,unpèredoitsemontrerindulgent,compréhensif,assuralajeuneartiste.
Il ferma les yeux quelques secondes, puis les rouvrit et la fixa d’un air égaré.
— Vous ignorez ce qu’elle a fait ! Fait-il dans un souffle.
— Elle a sans doute « fauté » ? Demanda Estelle. C’est ce qu’il y a de plus grave pour une jeune fille. Mais elle peut avoir été aussi la victime innocente d’un homme sans scrupules.
— Il s’agit de pire encore ! Dit Michel d’une voix sans timbre.
Estelle le fixa, effrayés cette fois.
— De ... de quoi s’agit-il donc ? Demanda-t-elle.
Il étreignit de sa main brûlante de fièvre, celle de l’artiste, l’attirant tout près de lui.
— Ehbien !Estelle,reprit-ilhaletant,jevaistoutvousconfieretpeut-êtrepourrez-vousm’aideràapaiserlesdoutesterriblesquimetorturentparmomentsetqu’ontaugmentésvosparolesdetoutàl’heuremefaisantdouterdelaculpabilitédemafille,melaissantsupposerqu’elleapuêtrelavictimed’uneterriblefatalité ...MonDieu !Sicelapouvaitêtrevrai !
— Aussi vous prierai-je de m’écoutez avec la plus grande attention et de me donner ensuite très franchement votre avis, ainsi qu’un conseil si vous le pouvez.
— Je vous écoute, mon ami, répondit affectueusement Estelle.
Alors Michel Labeille lui narra, d’une voix qui, souvent, se brisait d’émotion, toute l’histoire de sa vie et l’affreuse tragédie qu’il avait découverte en rentrant de son voyage aux Etats-Unis, sans omettre le moindre détail.
Lorsqu’il eut achevé sa lamentable histoire, il fit lire à sa compagne les articles des journaux concernant sa fille. Enfin, il se tut, épuisé, respirant avec difficulté.
Estelle, bouleversée, ne pouvait retenir ses larmes. Après un silence qui dura encore quelques instants, elle murmura :
— Michel je suis certaine que vote fille est innocente et que tout ce qu’elle vous a dit devait être vrai, car il est impossible de trouver une telle perversité chez une personne qui a toujours été pure et bonne. Je pense que vous l’avez jugée trop vite dans un moment de colère, d’ailleurs très compréhensible à cause des apparences. J’admets qu’une femme se laisse séduire par amour, cela peut arriver à n’importe laquelle d’entre nous, mais ne puis croire qu’elle ait été la complice d’un aussi abject personnage.
— Mon Dieu ! Je crois à présent que vous avez raison ! S’exclama Labeille les yeux remplis à la fois d’angoisse et d’espérance. Ma fille ne peut avoir agi que contrainte par ce misérable.
— N’en doutez plus ! Affirma Estelle avec élan, et je connaît certains cas d’envoûtement inouïs. Je vous prêterai des livres traitant de ce sujet où un malheureux est complètement hypnotisé et croit aimer son bourreau, subissant entièrement – et à son insu – sa volonté était donc tout à fait irresponsable de ces actes.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! S’exclama avec désespoir Michel Labeille, j’ai certainement été trop dur avec ma petite fille que j’aime pourtant plus que tout au monde !
— C’est absolument certain, déclara Estelle, mais vous pouvez réparer le mal que vous avez fait, Michel. Ecrivez immédiatement à votre fille, appelez-là à votre chevet et dites-lui surtout qu’au font de vous-même vous n’avez jamais pu admettre sa culpabilité.
— Vous avez raison, Estelle, répondit Labeille. Je vous supplie de lui télégraphier de ma part et de lui apprendre ma maladie, en ajoutant que j’ai un besoin urgent de sa présence.
— C’est tout ! Demanda-t-elle. Ne craignez-vous pas qu’elle puisse se dire que vous agissez ainsi uniquement par égoïsme, parce que vous vous croyez en danger ?
— C’estjuste,reconnutlemalheureux,deplusenplusbouleverser.Dites-luialorsaussiquejecroisàsoninnocence,quejedésireenavoirlaconvictionabsolue ...etqueDieuluipermettedenepasarrivertroptard !
— Très bien ! Vous voyez, Michel, que j’avais raison en disant qu’il ne faut pas toujours garder pour sois seul ses tourments. Si vous vous étiez confié à moi, un peu plus tôt, je vous aurais déjà, depuis longtemps poussé à agir ainsi, fit observer affectueusement la jeune artiste.
— Je ne le crois pas, car c’est en lisant les articles de ces ignobles journaux que j’ai réalisé l’exagération des accusations formulées contre Valérie et j’ai alors commencé à me dire qu’elle ne pouvait être capable de tant de perfide ... C’est mon sang et celui de sa mère, une véritable sainte, qui coule dans ses vaines ! Valérie a hérité de la bonté et de la délicatesse de ma pauvre Suzanne ... J’étais tellement sûr d’elle, de sa droiture que je n’ai pas craint de la laisser seule à Paris. Lorsque je suis parti aux Etats-Unis, pour essayer de redresser mes affaires.
La jeune femme lui sourit pour essayer de le réconforter un peu.
— Je suis certaine murmura-t-elle, que vous pouvez avoir confiance en votre fille, Michel. Mais ne perdons plus de temps et rédigeons vite la dépêche que vous voulez lui envoyer, acheva-t-elle en prenant une feuille de papier, sur laquelle elle traça :
ValérieLabeille,118quaideParis,Pantin...Suismalade,croisàtoninnocenceetregrettemadureté.ViensmerejoindreàBarcelone,collaPican°117 ...Baisers,Père.
Elle relut le texte, à haute voix à Labeille dont le regard s’éclaira.
— C’est parfait, approuva-t-il (Puis, se souvenant brusquement de la situation précaire de sa fille au point de vue financier, il ajouta) : Je la crois dans la gêne, il ne doit plus lui rester d’argent ...
Estelle le dévisagea, incrédule.
— Oh ! s’écria-t-elle, indignée, comment avez-vous pu vous montrer si dur envers votre propre fille ?
Il soupira et son visage livide en teinta d’une rougeur pénible ; l’observation de la jeune femme l’avait touché et il répondit, évitant de croiser son regard :
— J’étais fou ! J’ai presque failli la tuer ! Ne me jugez pas trop sévèrement, Estelle ; songez à l’horrible état de mon âme et de mon esprit, alors. N’importe qui, à sa place, aurait également perdu la tête. Si je me suis trompé, je m’en repens amèrement mais avant de juger, il vaut mieux être sûr ... Je vous supplie de me croire, Estelle ; j’ai été certainement trop sévère mais mon aveuglement a été causé par mon atroce déception. Jamais je n’aurais pu penser ma fille capable de faillir ! Me comprenez-vous ? Et je ne pouvais non plus, imaginer qu’une canaille pourrait avoir une telle emprise sur Valérie et la pousser au déshonneur, au crime !...
— C’est ce qui m’a rendu fou, car je ne pouvais admettre une aussi horrible réalité ! Enfin, cessons de parler de cela ! Je préfère oublier le moment de cette cruelle révélation, car j’ai vécu alors des heures que je suis incapable de vous décrire.
— Toutefois, je regrette ma dureté et je pense que les événements se sont déroulés d’une façon tout à fait différente de ce que je me suis imaginé ... Bref, passons ... A présent j’ai hâte de revoir ma fille, de l’entendre s’affirmer son innocence ... Je suis sûr que sa présence me guérira !
Il acheva ces mots en souriant à la jeune femme assise auprès de lui, puis, levant la main, il conclut :
— Je vous prie, Estelle, d’expédier tout de suite ce télégramme avec un mandant de cent mille francs.
Et, cette nuit-là, Michel Labeille put enfin trouver un peu de sommeil paisible.
( A SUIVRE LE 22 FEVRIER )
