LENDEMAIN DE BATAILLE * LE MOULIN
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LENDEMAIN DE BATAILLE
Napoleon sur le champ de Bataille d'Eylau
La bataille d'Eylau fut une des plus sanglantes et des plus inutiles de l'épopée impériale. L'irrésistible charge des quatre vingt escadrons de Murat parvint à briser l'infanterie russe. Mais Ney parcourant le lugubre champ de bataille sur lequel gisait 22 000 hommes pouvant s'écrier : « Quel massacre ! » Nous empruntons à un récent historien, M. Édouard Gachot quelques détails sur cette journée.
Il est neuf heures du soir. Le canon ne gronde plus. A gauche d'Eylau, seule la fusillade des fantassins de Ney se prolonge. Deux lignes de feu jalonnent l'emplacement des régiments français . Ceux-ci sont las d'avoir marché et frappé. Une grande rumeur se lève du champ de neige, arène blanche, ponctuée des corps étendus.
Alors Napoléon quitta le cimetière d'Eylau. Deux tentes avaient été dressées entre le double mamelon qui couvre Ziegelhof, à l'Est.
Napoléon trouva dans la plus grande, un service de bouche et de chambre. Aux lueurs de trois lampes garnissant une table carrée et du grand feu dévorant un cube de mélèze, sa face apparut glabre. Brusquement il remit gants et cravache au domestique. Un maneluk prit son chapeau. Il voulut garder la redingote grise qui manquait, en bas une tache de sang.
Un mot immobilisa Berthier, major général :
— Restez !
Le monarque soupa debout ; pain bis, poisson salé, cuisse d'oie rôtie, concombre au sel, grand gobelet de vin, biscuit de marine composaient le menu. Puis César, se chauffant le dos à sa coutumière façon écouta la lecture des rapports que venaient d'envoyer les maréchaux. Ensuite, il dicta des ordres, en précautionneux qui prépare une seconde bataille. Tâche qui s'achevait à minuit. Berthier pouvait gagner sa tente. Dans ces abris élevés par deux bataillons de la Garde couvrant leur « chef » les aides de camp allaient goûter du repos.
Napoléon assis sur une chaise paillée, le bras droit plié au dos du siège, les bottes portées près du foyer ardent, un mouchoir serré dans la main gauche avait fermé les yeux.
Il ne se réveilla qu'au moment où parurent les premières lueurs de l'aube. Vite il secouait sa torpeur et se faisait lire des rapports. Le doigt levé traçait un demi-cercle, indiquait l'étendue du terrain que les combattants avaient foulé la veille. Du Nord, un aide du camp venait pour annoncer : « Les Russes se retirent »? Le vainqueur éprouvait la plus vive joie. Pousser une reconnaissance lui semblait nécessaire.
Mais un travail forcé ajourna le départ. Après avoir reçu Soult et Davaut, à lire les dépêches de Varsovie qu'apportait le comte Lankorniski garde d'honneur, il dépensait quelque temps. Son fidèle Duroc l'entretenait des mesures administratives. Hugues Maret l'informait que le « Courrier de Paris était de nouveau en retard » puis de la joie causée, en Pologne, par une victoire remportée à Bergfried, le 4 février enthousiasme relaté dans ce rapport.
Enfin la nouvelle si désirée et si importante vient d'arriver. L'armée invincible a cueilli de nouveaux lauriers. Tous les cœurs sont pénétrés de cette joie qu'un patriotisme vivement senti peut uniquement faire naître. C'est avec le plus grand enthousiasme et la reconnaissance la mieux manquée que le public apprend que Sa Majesté Impériale et Royale a remporté une victoire signalée et complète. L'attaque a commencé à sept heures du matin. A midi toute la ligne de l'avant-garde a été enfoncée et l'armée victorieuse poursuivait l'ennemi, la baïonnette dans les reins, dans une retraite qu'il faisait dans le plus grand désordre. Maintenant on ne désire plus que d'avoir des détails d'une journée si importante. Tout intéresse lorsque le salut et l'indépendance de la patrie en font l'objet.
A onze heures seulement, Napoléon montait à cheval. Il portait la grande tenue. Son escorte, où trois maréchaux, des écuyers, un maneluk, se trouvaient réunis, piquait droit sur Serpallen et de ce village au bois masquant Klein-Saugarten. Sans hâte elle allait traverser les routes de de Donau et de Kœnigsberg, entre les bataillons restés l'arme au pied et qui acclamaient l'empereur. Devant Schmoditen, on trouvait le valeureux Ney au bivouac ; Ney qui regardait les dernières vedettes russes s'éloigner assez lentement. Et, des lignes avancées, bien vues jusqu'à Eylau où il allait prendre logis, Napoléon inspectait le champ du carnage et s'arrêtait plusieurs fois à regarder des amoncellements de corps.
C'est cette revue qu'Anderloni a peinte d'après un croquis fait sur place. Il avait dramatisé le spectacle, osant représenter, sur sa toile, des morts dépouillés de leurs vêtements, et avec une telle expression de vérité qu'en voyant plus tard son œuvre, l'empereur n'avait pu se défendre d'une réelle émotion et qu'il avait confessé :
― Cela me rappelle l'un des plus mauvais jours de ma vie.
Le Moulin
Tout au fond de la plaine où mûrit le froment
Parmi les saules bas dont la tête s'incline
Le vieux moulin qu'assiège un barrage écumant
Dresse au bord du pré vert ses murs blancs de farine
La rivière en chantant, de l'aube jusqu'au soir,
Fait grommeler la meule et grésiller le crible
Et jette le grain tiède au tic-tac des blutoirs
Sous le toit où roucoule un pigeonnier paisible.
Et de tout ce labeur on ne voit en passant,
Sur la pierre moussue où le soleil poudroie
Qu'une roue au vieux bois qui tourne lentement
Sous un glissant éclair de liquide courroie.
Charles Dornier
REVUE NOS LOISIRS DU 15 MARS 1908
