LA DISPARITION DU ROUGE
LA DISPARITION DU ROUGE
Nouvelle par Francois PAFIOU
Avez-vous jamais songé aux extraordinaires modifications qui subiraient nos idées sur le monde si quelques-uns de nos éléments d'appréciations venaient à changer ? Les conséquences pourraient être, suivant le cas ou joyeuses ou tragiques ; elles ne seraient jamais indifférentes. La spirituelle fantaisie de notre collaborateur en fourni la preuve.
Lorsque l'abbé Gamma annonça en pleine Académie des Sciences l'imminente disparition du rouge, il y eut un moment de stupeur bien légitime dans la véritable assemblée. Malgré la considération dont on entourait généralement le digne astronome quelques rires se firent jour sous la coupole. On oublia les travaux si méritoires sur les aches du soleil, pour ne considérer que l'absurdité de a prédiction. Le président exprima d'un geste discret l'opinion de tous en se touchant légèrement le front du doigt.
— Vous me croyez fou, mes chers et éminents collègues ajouta alors l'abbé, et cependant vous savez comme moi, que la couleur ne réside pas dans les objets mais bien dans la lumière. Si cette étoffe paraît rouge, c'est qu'elle absorbe tous les autres rayons dont se compose la lumière blanche pour ne réfracter que le rouge qui frappe votre vue. Cela étant pourquoi ne pas admettre que sous l'influence de modifications subies pour le spectre solaire, une couleur puisse disparaître à nos yeux.
Pas un seul des académiciens , en effet, ne se leva pour protester, mais l'abbé vit bien qu'il n'avait convaincu personne.
Le lendemain, se fut un beau tapage dans toute la presse. Les plaisanteries tombèrent dru comme grêle sur l'infortuné visionnaire. Concevait-on un pareil phénomène, la disparition d'une couleur qui depuis que le monde st monde rutile et flamboie dans la nature ? Quoi les cerises, les roses perdraient leur éclat, les rosbifs saignants, gloire des restaurateurs n'allient plus être qu'un vain mot et les poètes seraient forcés de chercher de nouvelles épithètes pour célébrer les lèvres de l'aimée. Assurément , disait-on, l'abbé à tourné son télescope du mauvais côté, et au lieu de fixer l'astre de jour, il s'est perdu dans la lune ! Et Ponchon d'écrire une gazette plein de verve sur le deuil qui menaçait d'atteindre son nez.
Quelques esprits hardis essayèrent bien de défendre la cause du malheureux savant, reprirent en les développant ses arguments, firent valoir l'existence des rayons ultra-violet qui échappent à notre vue et soutinrent qu'en somme, il n'y avait rien d'impossible à ce que les ayons rouges passassent au même rang d'invisibles sans cesser d'exister. Rien n'y fit. Le siège de chacun était fait ; il n'y avait qu'à enfermer l'abbé Gamma à Charenton.
Cependant une série de catastrophes aux causes mystérieuses ne tarda pas à jeter une vive émotion dans le public. Ce fut d'abord une rencontre terrible de deux trains en pleine vitesse sur la ligne de Paris Bordeaux. Il faisait un temps splendide. Pas un nuage au ciel. Les signaux avaient fonctionné à merveille et cependant le mécanicien n'en avait tenu aucun compte. Ses dernières paroles, quand on le releva mourant parmi les autres victimes, furent pour affirmer avec toute l'énergie dont il était encore capable qu'il n'avait pas vu le disque.
Le fait n'aurait pas eu grande répercussion si, coup sur coup, des déraillements, des collisions analogues ne s'étaient produits en France, en Angleterre, aux État-Unis, sur les railways du monde entier, partout où le disque rouge est employé pour dire : on ne passe pas. En même tempos, les oculistes s'étonnaient du grand nombre de cas de daltonisme qu'ils avaient à soigner. Des peintres ne distinguaient plus sur leurs palettes l'ocre jaune du vermillon, les canuts de Lyon confondaient leurs soies.
Chose curieuse les professionnels seuls, c'est-à-dire les gens ayant besoin e savoir discerner les couleurs pour l'exercice de leurs métiers, se découvraient cette maladie. Dans la vie courante les gens absorbés par leurs affaires personnelles ne prenaient pas garde qu'ils étaient atteints du même mal.
Il fallut un article sensationnel du Petit Parisien, rappelant la communication faire naguère à l'Académie des Sciences, pour dessiller les yeux de chacun. Cet article anonyme qu'on sut plus tard être de l'abbé Gamma lui-même, rapprochait les faits que l'on sait, et citait encore d'autres cas significatifs, montrant que les animaux n'étaient pas exempts des mêmes impressions. Dans les arènes du Midi, le taureau demeurait impassible et regardait d'un œil indifférent la cape du toréador devant son mufle, pendant que dans les mares la grenouille dédaignait le petit bout d'étoffe qui jusqu'alors pour son malheur, l'avait toujours fait se précipiter sur l'hameçon.
Le doute n'était pas permis, une modification extraordinaire s'était opérée dans la lumière du jour faisant disparaître complètement la couleur rouge du lever au coucher du soleil. Il n'y avait que le soir avec l'éblouissante électricité, le gaz clignotant ou la vacillante bougie pour rendre à la pourpre son éclat et sa couleur vraie.
Pendant que les savants se passionnant pour ce nouveau problème, rendaient hommage au vieil astronome dont la sagacité avait su prévoir l'événement, les télégrammes volaient d'un bout du monde à l'autre, les relations internationales s'établissaient sur de nouvelles bases. On devine par exemple quelle perturbation avait été jetée dans les signaux maritimes. Les multiples pavillons qui servent journellement dans les sémaphores ou à bord des vaisseaux devenaient incompréhensibles. Le drapeau tricolore privé du plus riche de ses tons, faisait un effet piteux. Quant au pantalon garance qui est l'apanage du tourlourou français, il acquérait des qualités d'invisibilité qu'on lui avait toujours déniées.
Le rouge d'ailleurs ne fut pas le seul à disparaître. Le violet et l'orangé dans les compositions desquels il entre s'altérèrent ; le premier devint bleu, le second tourna au jaune. Les peintres se jetaient la tête au mur. Tel maître du pinceau qui s'était fait ne spécialité des bruyères de fleurs, voyait s'évanouir son gagne-pain. Seuls quelques impressionnistes de la dernière heureuse frottaient les mains, le cobalt dont ils faisaient un usage presque exclusif, tenait bon.
Dans les villes on s'occupe uniquement de cette situation nouvelle et de ses conséquences. A la campagne ce fut autre chose. Les paysans on le sait malgré la diffusion de plus en plus grande de l'enseignement se sont toujours peu souciés de ce qui ne touche pas leurs intérêts particuliers.
Dans la plupart des provinces, la nouvelle de la disparition du rouge ne produisit pas beaucoup plus d'effet que celle du dernier vol d'aéroplane exécuté à Issy-les-Moulineaux.
Le gouvernement crut agir sagement en faisant placarder partout des affiches pour expliquer aussi clairement que possible ce qui c'était passé et renseigné les populations. Ne fallait-il pas d'ailleurs prendre d'urgence des mesures pour répondre aux nécessités du moment ?
On conçoit l'émoi que souleva, dans des pays arriérés comme la Bretagne, un placard ainsi conçu :
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REPUBLIQUE FRANÇAISE
Liberté - Égalité - Fraternité
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DISPARITION
du Rouge et du Violet
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TRANSFORMATION DU DRAPEAU
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Modification des Décorations
de la Légion d'honneur
de l'instruction publique etc.
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La politique s'en mêla. Le parti réactionnaire exploitait la crédulité des rustres, s'efforça de démontrer qu'il fallait rétablir le drapeau blanc seul garanti bon teint et l'ordre de Saint-Louis au ruban d'azur.
Ces faits se passaient en 1909, je crois en tout cas dans les premières années du XXe siècle. Les hommes vivaient alors à la surface de la Terre. Le refroidissement du soleil ne les avait pas encore forcés à se réfugier à l'intérieur du globe.
J'ai retrouvé ceci en feuilletant les vieux journaux du temps dont ma bibliothèque est pleine mais je suis étonné de voir que les gens de cette époque qui manifestaient un certain goût pour la science et surtout se figuraient savoir beaucoup, n'aient pas prévu ce qui allait arriver. Ils connaissaient bien pourtant la propriété des rayons rouges, d'être les seuls à transmettre la chaleur et eussent dû penser que leur disparition entraînement fatalement le refroidissement de la planète.
REVUE NOS LOISIRS DU 15 MARS 1908