MANA
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M A N A Nouvelle dramatique par Léon FRAPIÉ
C'était une grande chienne. Les forains la possédaient depuis leur mise en ménage et elle avait vu naître les quatre enfants dont l'aîné avait sept ans. Elle faisait partie de la famille : réellement les forains la considéraient comme une sorte de parente pauvre tenue de rendre tous les services possibles.
Rien ne manquait à son rôle ; on l'aimait et on la maltraitait, on l'injuriait et on la consultait.
— Si nous prenons cette route-là de préférence, hein ! Mana ? Demandait-on sérieusement.
Mana, attelée à la roulotte disait son opinion ; aboyant pour acquiescer tournant la tête d'un air maussade pour dissuader selon de mystérieux renseignements flairées dans l'air.
Gardienne terrible, elle était de force et de bravoure à combattre vigoureusement plusieurs hommes réunis.
Son office préféré était de surveiller de soigner e de protéger les enfants ; supérieure à une mère nourrice, elle leur servait en outre de jouer et de souffre-douleur ; comment jouer avec une bête vivante, si ce n'est en la tourmentant ?
Quand elle avait des petits, on les vendait, elle pleurait ans bruit, à l'écart, comme une grande personne et pendant des semaines, elle jouait, travaillait, pâtissait avec le même dévouement qu'auparavant.
Cette année là, au printemps, des pluies continuelles firent le plus grand tord aux nomades.
Un jour, ils se trouvèrent dans un complet dénuement, arrêté sur une route, loin de toute habitation par une rupture d'essieu à la carriole. La femme n'avait pu placer aucun de ses articles d'osier, les enfants avaient mendié sans résultat, nulle récolte dans les champs n'offrait prise à la maraude et les petits de Mana tétaient encore.
On pouvait jeûner un certain temps, mais il fallait absolument de l'argent pour payer les services d'un charron.
Et voilà qu'apparut sur la route un chasseur à la figure maigre, colorée, d'une expression joviale, faunesque ; il était grand avec de longues jambes guêtrées de cuir fauve. Sa barbiche rousse et son vêtement couleur de rouille le faisaient ressembler à quelque ancienne image de messire Satan.
Mana, entourée de ses petits qui folâtraient était attachée à un arbre par une grosse chaîne, elle adressa un grognement au chasseur qui marchait en sifflant un refrain.
Celui-ci surpris, s'arrêta examinant l'animal redoutable et sa progéniture. Brusquement il poussa un grand éclat de rire :
— Hé ! L'homme combien les petits chiens ? Dix francs pièce, bon. Écoutez ; je veux essayer un amusement très curieux, dont j'ai vu l'exemple dans une foire à l'étranger ; il s'agit de tuer les petits à coup de fusil sous les yeux de la chienne. Attendez laissez-moi parler ; vous avez justement l'attirail nécessaire ; nous enfermons les victimes sous ce cageot à poulets, placé à distance pour que la chienne dans ses bonds désordonnées, en demeure séparée. Et tenez pour les quatre, au lieu de quarante francs, je donne le contenu de ma bouse, quatre louis.
Les nomades — l'homme, la femme, les enfants — se récrièrent contre un divertissement de barbare. En cet instant ils seraient profondément leur affection. Mana qui gémissait d'inquiétude comme si la crispation l'eût aussitôt avertie d'un danger.
Le chasseur était un original ; son plaisir s'augmentait de désespoir de la famille ; il s'entêta ; l'on avait tant besoin de cette aubaine que l'on finit par accepter ces conditions.
Le forain se décida subitement et il reçu les pièces d'or avec un ricanement auquel le féroce amateur eut le tort de ne pas accorder plus d'attention qu'aux paroles de pitié.
L'attachage de Mana fut vérifié soigneusement et les petits chiens furent emprisonnés sous le cageot à claire-voie. La chienne lança une menace terrible et tira sur sa chaîne, ce qui permit de marquer la bonne distance ; l'extrême bout de son nez effleurait l'osier.
La femme courut s'enfermer dans la roulotte en se bouchant les oreilles, afin de ne pas voir et de ne pas entendre.
Le chasseur arma son fusil.
— Attendez ! Attendez ! Cria le forain.
Il alla vers ses gamins groupés à quelques pas. Sans un mot, il saisit l'aîné, l'amena près de la roulotte e lui lia solidement les pieds et les mains. Sage précaution car l'enfant serait dans son poing, de grosses pierres dont il savait faire un usage dangereux avec une adresse sauvage.
L'affreuse exécution dura longtemps. Le chasseur voulant tirer d'assez loin, rata plusieurs fois les toutous qui s'agitaient en appelant leur mère et même faute de munitions, l'on espéra qu'il serait forcé d'en épargner un ; mais juste, il tira le dernier avec sa dernière cartouche.
Mana donna vraiment un spectacle d'une terrifiante beauté. Les poils sont hérissés, écumante pendant que le chasseur visait, elle exhalait une succession de cris, de râles, de sanglots qui étaient du langage humain.
Puis, c'était le paroxysme de la révolte et de l'effort ; des élans furieux, aveugles, d'animal voulant tout briser, voulant se tuer, voulant atteindre l'ennemi de la projection de ses membres arrachés. Puis, un hurlement sinistre : « Ahouh ! » se prolongeant au loin dans la campagne et tel que les enfants et la femme, harponnés aux entrailles, étaient forcés de le répéter à chaque coup : « Ahouh ! »
— Quelle bête admirable !c'est une tigresse, c'est une lionne, dit le chasseur après avoir remis son fusil en bandoulière.
— Vous trouvez ? Ricana le forain. Dans tous les cas, vous avez fini ; j'ai rempli les conditions et nous sommes quittes, n'est-ce pas ?
Il fit une pause et reprit avec une grimace implacable.
— Eh bien ! Je vous engage de détaler car moi maintenant, je détache ma chienne. C'est mon droit, je suppose !
Le chasseur tressaillit et bégaya d'épouvante :
— Quoi donc ! Quoi donc ! Au secours ! C'est un un assassinat ! je... vais vous signer un papier... cent francs... mille francs...
— Non, dit le forain, inébranlable, j'ai assez de votre argent et vous m'avez appris à ne pas céder.
Mana tournait au bout de sa chaîne avec un rugissement de rancune impatiente.
Le chasseur sautait sur place, s'arrachait les cheveux, faisant mine de s'accrocher au forain. Celui-ci les sourcils froncés, prononça une parole définitive.
— Eh bien ! Écoutez ma seule concession, je vous laisse prendre trois cent mètres d'avance jusqu'au tournant là-bas... mais courez bien... Ah ! Ah ! Courez bien ! Et puis en voilà assez, je n'attends pas.
L'hésitation n'était pas possible ; le chasseur ayant jeté un dernier regard d'horreur sur la bête écumante s'élança comme un fou.
Quand il eut pris son avance, Mana lâchée partit à sa poursuite par bonds énormes qui soulevaient la poussière.
Les forains montés sur leur carriole virent bientôt diminuer l'espace entre les deux coureurs et ils entendaient à mesure la voix formidable de la bête devenir de plus en plus aiguë, frénétique et semblable aux râles féroce de la curée.
Le fuyard aussi percevait l'approche, se sentait perdu. Alors tout en courant, il se mit à pousser des cris de bête. Ce fut un hennissement funèbre, insensé, si effrayant qu’un marmot assis à garder les moutons voulut se sauver ; il se jeta de côté et tomba dans une tourbière qui bordait la route.
Au même instant arrivait la chienne à peine séparée de son ennemi par quelques mètres ; elle changea de voix aussi vite et aussi nettement que si elle eût été précipitée dans une fournaise.
Elle se releva, hurlant d'être brisée par un invisible et infranchissable obstacle ; il fallait faire grâce au tueur de ses petits ! Il fallait ! Elle ne pouvait plus avancer ! Elle ne pouvais pas laisser l'enfant sans secours ; nulle force au monde ne l'aurait contrainte à,passer, nulle barrière ne l'aurait mieux arrêtée.
Tout de suite elle fut à l'eau, elle saisit l'enfant et le hissa sur l'herbe. Elle demeura léchant à grands coups haletants son front pour le débarrasser des cheveux collés jusque dans ses yeux, léchant son visage, tirant ses vêtements et ses bras.
Quand il fut debout, elle eut un vague regard dans la direction ou fuyait le chasseur et vite, vie, elle s'en retourna vers ses bambins de la roulotte, vers son esclavage et sa peine, avec l'inquiétude des accidents et le remords d'avoir abandonné son service — avec de petits gémissements humains de douleur et d'amour.
ON CHASSE LE LAPIN A PARIS
Savez-vous que l'on chassait le lapin à Paris ? Savez-vous qu'il existe à Paris un fonctionnaire dont la seule mission est de chasser le lapin. C'est un industriel qui a passé un marché avec la Ville aux termes duquel il doit exterminer tous les lapins qui infestent, dit-on les cimetières parisiens. Seul, le cimetière de Père Lachaise où un service d'extermination en fait par les gardes eux-mêmes, n'est pas compris dans cette macabre chasse réservée. C'est égal, nous préférons encore les lapins de la forêt de Compiègne et des grands bois de Villers-Cotterets.
REVUE NOS LOISIRS DU 13 SEPTEMBRE 1908