LES CHASSES DU PRÉSIDENT ROOSEVELT
LES CHASSES DU PRÉSIDENT ROOSEVELT
La chronique du monde entier a rapporté ces derniers temps, que le Président Roosevelt venait de commencer ces chasses d'hiver dans les lointains États de l'ouest. Ce que sont de telles parties de plaisir qui durent des semaines en ces contrées sauvages où se poursuit un gibier dangereux, le chasseur John B. Goff de Meeker (Colorado) lequel accompagne habituellement le Président dans ces occasions, va vous le raconter.
M. Roosevelt peut être considéré comme un parfait professeur d'énergie. C'est sans contredit un sportsman et un sportsman américain dans toute l'acception du mot. Il travaille journellement avec une ardeur colossale, fatiguant ses secrétaires ; il apporte dans la conduite des affaires de l'État la même fougue qu'il mettrait à lancer contre l'ennemi son célèbre escadron desRouges-Riders ; et quand il est fatigué , quand il est las de sa besogne officielle, il ne connait d'autre manière de se reposer que de changer de fatigue. Voilà pourquoi pendant l'hiver j'ai l'honneur de voir débarquer chez moi le Président, comme débarquerait tout autre chasseur sans aucun apparat ni cérémonie.
Du reste toute pompe officielle serait déplacée dans les montagnes du Colorado. Elles forment une région sauvage, sans guère de chemins, où l'on est contraint de mener la vie des primitifs trappeurs d'avant l'indépendance. M. Roosevelt aime cette existence. Il s'y adapte parfaitement. Il revêt un costume très simple, très précaire mais commode ; blouse et pantalon de peau, guêtres solides et toque de fourrure. Ainsi on le prendrait pour quelque pauvre diable à ma recherche des mystérieuses poches d'or que les légendes indiennes placent dans les hautes vallées. Son lorgnon seul qu'il ne quitte jamais, révèle en lui le gentleman. Mais nul ne pourrait deviner l'élu de tous les États confédérés de la libre Amérique.
Notre point de rayonnement c'est Keystone Ranch ma ferme, située près de Meeker. De là nous excursionnons vers la White-River au Nord dans le voisinage du bassin du coyote et sur les contreforts de Colorwo-Moutain. Nous partons à cheval aussi chaudement vêtus que possible, car dès la fin de septembre, le pays est très froid, bien que la neige y soit peu abondante. Généralement nous partons avant le jour et nous ne rentrons au Ranch qu'après la tombée de la nuit ; nous sommes donc obligés de nous nourrir en route et ces repas se font de la manière la plus sommaire ; je prépare le thé pendant que M. Roosevelt et ses amis (quand parfois il en emmène mais c'est rare) ouvrent les boites cornetibeef et autres conserves. On mange debout en battant la semelle car le froid mort les orteils.
La contrée est éminemment giboyeuse ; comme elle enferme beaucoup de lapins et de cerfs-wavipitis, les couguars, les jaguars, les chats tigres et les ours grizzly abonde. Ce sont ces derniers animaux féroces que nous attaquons ; chasser les autres plus
petits inoffensifs nous paraitrait un crime. J'ai des chiens très supérieurs j'élève et entraîne toute l'année en vue précisément des chasses d'hiver ; car ma ferme n'a de raison d'être que a poursuite du gibier pour en obtenir la peau ; le pays affreusement aride, se refuse de toute culture.
M. Roosevelt préférence le couguar à l'ours. La chasse de ce félin qui, en somme, est un gros chat exige de la ruse, de l'adresse et de la ténacité. Le couguar grimpe aux arbres. Il faut pouvoir le forcer sur les cimes des sapins ; le couguar saute les canyons c'est-à-dire les ravins escarpés et profonds mais relativement étroits, il faut pouvoir les sauter derrière lui. L'homme comme le chien doit être rompu à cet exercice qui est extrêmement fatigant. Tandis que l'ours se force et s'attaque de front parfois même e couteau à la main. C’est d’octobre à janvier que nous poursuivons l'ours et de janvier à mars que nous chassons le couguar et le chat-tigre.
Raconter en détail les prouesses de M. Roosevelt exigerait plusieurs volumes. Comme chaque sortie a lieu dans une contrée dont en Europe on n'a aucune idée, tant elle est magnifique et grandiose, comme la poursuite de chaque bête est accompagnée de circonstances palpitantes ce serait une suite ininterrompue d'aventures formant de petits romans. Ce que je dirai seulement c'est que le Président, par son énergie et son sang-froid, m'a sauvée la vie, l'an dernier, très simplement mais avec un courage au dessus de tout éloge. Nous attendions un ours, à l'affut tandis que les chiens le forçaient dans un taillis ; j'étais sur un rocher qui n'avait rien de très ordinaire, le Président se trouvait non loin, derrière un arbre ; nous étions seuls. L'ours sort du taillis , je vais pour le tirer quand je me sens renversé en arrière et serré violemment à la gorge. J'entendis alors deux coups de feu ; c’était M. Roosevelt qui tirait puis je sentis l'étreinte autour de mon cou se desserrer. Un couguar sur la tanière duquel je m'étais placé, exaspéré par les aboiements des chiens, était sorti et m'avait sauté sur le dos. M. Roosevelt s'était aperçu du double danger ; il avait abattu l'ours d'abord et puis il avait couru à moi et d'un coup de couteau (bowieknife) il m'avait débarrassé de mon adversaire. J'en fut quitte pour quelques égratignures un peu profondes. Mas j'estime que je ne me suis pas libéré avec notre courageux Président par l'énergique shake-hand que je me permis de lui donner.
REVUE NOS LOISIRS DU 1er DÉCEMBRE 1907
