MOINEAUX SANS NID N° 13
13 –BONTE ET SYNISME
Monsieur Labeille avait été plus touché qu’il ne le croyait par la visite de l’abbé Louis. Il ne doutait pas de la bonté d’âme de sa fille mais en matière d’honneur et de devoir, il n’admettait pas de défaillance.
Mis en faillite, il avait eu à cœur de payer tous ses débiteurs, nos lecteurs le savent. Il avait ensuite émigré au Canada pour refaire fortune et il avait employé ses premiers gains à solder ses ultimes dettes. Puis, revenu en France pour prendre quelques mois de repos. Il avait remis à sa fille la fortune regagnée. Un homme de cette trempe ne pouvait être que fort intransigeant en matière d’honneur.
Cependant resté seul après le départ du prêtre, il laissa couler ses larmes… Et quelle ne fut pas sa surprise quand son valet de chambre vint lui annoncer qu’un monsieur désirait le voir !
— Je ne reçois personne, déclara-t-il.
— Ce monsieur affirme qu’il doit discuter avec vous d’une affaire très importante.
— Demandez-lui sa carte de visite, décida monsieur Labeille.
Le domestique sortit et revint peu après avec le bristol. A peine Michel y eut-il jeté un coup d’œil qu’il poussa un cri de stupeur et de colère. Il sortit d’un tiroir un pistolet automatique qu’il glissa dans la poche de son veston.
— Faites entrer ! dit-il au valet de chambre.
Quelques instants plus tard, Jean Marigny entrait dans la pièce et saluait respectueusement Labeille. Sans répondre au salut, celui-ci alla à la porte et la ferma à clé. Puis, il toisa de la tête aux pieds le séducteur de sa fille et lui jeta d’un ton glacial :
— Vous êtes venu me voir pour que je vous tue, afin d’éviter la guillotine ?
Jean Marigny eut un léger sourire et répondit avec un calme parfait :
— Si vous voulez me tuer, monsieur Labeille, faites-le. Je ne me défendrai pas. Je vois que vous savez qui je suis.
Labeille fit un geste de colère.
— Oui, répliqua-t-il d’une voix sifflante de mépris, vous êtes la plus vile canaille que j’aie jamais connue !
Jean haussa les épaules sans se démonter. Puis il reprit fixant son interlocuteur dans les yeux :
— Très bien ! Cependant je vous prie de m’écouter d’abord ; souvenez-vous qu’on ne doit tuer personne avant de le juger. La vie d’un homme, Monsieur, est une chose importante !
Un sourire sarcastique apparut sur les lèvres de Michel Labeille qui lança :
— Et la vie d’une femme ? Non, à ce qu’il parait !
Insensible à cette cinglante ironie, le jeune homme continua :
— Je vous avertis que je viens de me présenter au juge d’instruction qui n’a pu faire autrement que de me laisser en liberté. C’est une plaisanterie de m’accuser de ce crime ! J’ai pu me montrer léger, dans ma jeunesse, mais j’ai toujours été un homme d’honneur.
— Permettez-moi d’en douter, riposta le vieil homme.
Jean sourit et déclara, conciliant :
— Vous êtes le seul qui ayez le droit de m’insulter. Pourtant, je suis disposé à réparer ma faute après que mon innocence aura été prouvée dans cette histoire de crime.
Une telle preuve de cynisme laissa le vieux Labeille sans voix, Jean en profita pour ajouter :
— Avant toute chose, je dois vous dire que votre fille n’est pas responsable. Je l’ai trompée, j’ai abusé de son innocence, de la triste solitude dans laquelle elle vivait, je l’avoue humblement.
— Expliquez-vous, dit Labeille, sentant renaître dans son cœur un rayon d’espoir, à la pensée que sa fille pouvait ne pas être responsable de sa faute, comme l’avait dit le prêtre. Pourquoi Valérie n’est-elle pas coupable ?
— Quelle responsabilité voulez-vous donner à une pauvre jeune fille élevée sans mère, seule au monde, et qui à la malchance de s’éprendre d’un homme connaissant à fond la vie et l’âme féminine ? J’ai tendu mes filets amoureux, aidé par ma séduction et habitué à emporter les cœurs. Ajoutez qu’avec Valérie, mes mots avaient un bien plus grand pouvoir qu’auprès des autres femmes, parce que je l’aimais vraiment, elle !
— Misérable ! jeta Michel Labeille, recommençant à caresser la poche dans laquelle se trouvait son revolver.
Mais, pas plus en cet instant que précédemment, Marigny ne parut troublé. Il continua calmement :
— Je suis venu vous parler en toute franchise, Monsieur. Votre fille est d’une nature profondément honnête.
— A quoi prétendez-vous maintenant, après avoir confessé votre infamie ? demanda le père meurtri, en scrutant attentivement son interlocuteur.
— Oui, une infamie, répéta Jean. Mais c’est une de celles qu’on comment fréquemment ; rendre une femme amoureuse ! Qui ne l’a fait, le pouvant et sachant s’y prendre ? Je vous ai déjà dit que je ne suis pas un saint ; en outre, une puissante raison m’empêchait d’épouser votre fille.
Il fit une pause et jeta un regard furtif sur son interlocuteur, comme pour s’assurer qu’il l’écoutait avec attention. Il parut satisfait de cet examen et reprit, non sans avoir laissé échapper un soupir pathétique :
— J’étais marié – pas légalement – mais je vivais avec une femme depuis de nombreuses années, et moralement, je me jugeais lié à elle. En outre, j’aurais gaspillé ma fortune et je n’aurais pas pu entretenir une maison.
Labeille serra les poings et dit avec colère :
— Et vous n’avez pas hésité à abuser de l’innocence d’une pauvre enfant ?
— Je vous l’ai déjà dit loyalement, Monsieur ; je n’essaie pas de me disculper. Je vous ai dit, également, que vous pouvez me tuer, si vous le voulez, c’est votre droit ! Mais sachez auparavant que je ne suis pas un assassin et que je suis prêt à rendre l’honneur à votre fille en la faisant ma femme.
— Vous êtes indigne d’elle ! cria Labeille, s’abandonnant à la colère qu’il avait réussi à contenir jusqu’ici. Je ne consentirai jamais à ce mariage !
— Pensez à ce que vous dites, monsieur Labeille, conseilla Jean paisiblement. D’abord, Valérie est majeure et peut se marier sans votre consentement.
— Et puis ? demanda le malheureux père sur le point d’éclater de colère.
— Et puis, à la suite de ce maudit crime, nos relations ont été rendues publiques. Pour réhabiliter votre fille, je ne vois guère d’autre moyen que des noces… publiques également. Quand je me suis vu accuser comme un criminel, il s’est opéré en moi un changement radical ; j’ai eu honte de mon poassé, d’un genre de vie qui a pu me faire suspecter d’un crime horrible.
— Tout vous accuse ! s’écria Labeille, fronçant les sourcils et regardant Jean avec sévérité.
Le jeune homme eut un geste négatif.
— Rien ne m’accuse ! riposta-t-il. Mon innocence est flagrante et il faut un juge inepte et une police entêtée pour ne pas la voir. De plus, ils ont laissé échapper le vrai coupable.
— Comment le savez-vous ?
— C’est facile à comprendre, poursuivit le coquin sur un ton de supériorité. Toutes les portes , les fenêtres et les balcons de la maison du crime étaient fermés de l’intérieur. Cela prouve que, lorsque la police est entrée, l’assassin était encore dans l’appartement. Il en est sorti en se mêlant aux gens accourus et aux policiers eux-mêmes. Un aveugle verrait cela !
— Et cela prouverait que ce n’est pas vous, l’assassin ?
— Naturellement ! Quand on a découvert le crime et quand la police est arrivée, j’étais à Marseille, je peux le prouver. Enfin, je vous assure que cette accusation ne me trouble pas du tout et que au contraire, elle m’a aidé en me faisant changer complètement. Que vous me croyiez ou non, je saurai faire mon devoir en offrant à votre fille en réparation, un nom aristocratique. Si vous n’acceptez pas, je m’en laverai les mains, mais cela me déplaira beaucoup, parce que j’aime Valérie.
— Et l’autre femme ?
— Elle a disparu de ma vie. Je ne sais rien et ne veux rien savoir d’elle. Pour terminer, Monsieur,n je vous confesse que je suis pauvre mais que je suis capable de travailler, ce qui me permettra de rendre votre fille heureuse. Je vous demande de lui pardonner. Quand à moi, je ne peux rien vous dire tant que ce soupçon stupide qui pèse sur moi ne sera pas chassé.
Le père de Valérie baissa la tête et réfléchit pendant un long moment. Enfin, il releva le front et déclara :
— Eh bien ! Vous pouvez disposer… Revenez après-demain à cette même heure.
Jean fit un bref et respectueux salut et laissa le vieil homme qui repensa à tout ce qu’il venait d’entendre. D’autres minutes longues et pnibles, passèrent encore, puis le père de Valérie soupira douloureusement « Si tout cela était vrai, se dit-il, il pourrait encore y avoir une solution… »
Sans bien s’en rendre compte, il allla vers la fenêtre et regarda au dehors, la grande place et la colonne Vendôme devant le luxueux hôtel. Il ne cherchait pas à se distraire, car l’obsédante pensée ne sortait pas de son cerveau. « Il est dur de devoir marier ma fille à un pareil individu, songeait-il mais le déshonneur serait pire encore puisque le scandale à éclaté maintenant… »
(A SUIVRE LE 01 MAI)