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LES ALLUMETTES

26 Novembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

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LES ALLUMETTES

Le père du petit Gabriel aime le vin, il est au cabaret. Sa mère aime la danse, elle est à l'assemblée. Aussi ce soir-là dans la maison déserte et sombre, le petiot est resté seul à pleurer.

En passant dans le chemin pour se rendre à la fête avec sa coiffe de dentelle et sa jupe à galon d'argent, Aliette la petite voisine a entendu les sanglots de l'enfant. Elle est entrée et maintenant assise sur l'escalier, elle fredonne en berçant Gabriel.

 

               Dors vite, mon petit cœur

               Au bercement de ta sœur,

               Dors vite, mon petit enfant,

               Au chant de ta petite maman.

 

Qui pourrait dire, depuis combien de temps la bonne petite Aliette chante et berce Gabriel ? Il n'y a pas d'horloge dans le pauvre logis ; mais l'entre-bâillement de la porte, on voit la route, la haie et la campagne déjà toutes noires.

Voici que dans la nuit silencieuse, d'abord lointain, le trot d'un cheval se rapproche, puis s'arrête, et un homme, recouvert d'une longue pèlerine brune, le feutre rabattu sur les yeux, franchit le seuil et dit d'une voix grave que trouble un peu d'émotion.

— J'ai entendu chanter et je suis entré... par e que la lanterne de ma carriole vient de s'éteindre. Je crains une contravention si je rencontre les gendarmes . Pouvez-vous me donner des allumettes petite chanteuse ?

— Je ne suis pas chez moi, répond Aliette d'une voix encore plus émue que l'étranger. Je ne suis que l'amie du petit Gabriel, mais je viens souvent ranger le logis de mes voisins. Vous trouverez, je crois, les allumettes sur le rebord de la fenêtre.

L'homme à la pèlerine va lentement vers la fenêtre et, tout en tâtonnant le rebord, il dit de nouveau :

— Combien vous avez soin des enfants, petite voisine, et combien les chansons sont jolies.

Aliette lui réplique :

— C'est que j'aime beaucoup les enfants et les chansons.

— Cependant toutes les filles de votre âge sont à la danse ce soir.

— Les garçons ne m'invitent jamais. J'ai froid et je m'ennuie de demeurer sur le banc toute seule à me à ne rien faire. C'est pourquoi je me suis arrêté ici sans aucun regret de l'assemblée.

— Quand à votre tour vous aurez des enfants, petite voisine, vous ne serez guère embarrassée pour les élevée et les tenir sage.

— Ah ! Monsieur, ce temps-là n'est pas venu et il ne viendra pas. Parce que je ne suis ni riche, ni gaie, je n'aurai pas d'époux et je n'aurai pas d'enfant à moi. Qu'est-ce que ça fait d'ailleurs puisque j'aime les enfants des autres ?

Il y a un grand silence où Aliette s'aperçoit que l'étranger ne cherche plus. Elle questionne :

— Ne trouvez-vous pas les allumettes, monsieur ?

— Non, petite voisine, il n'y a pas d'allumettes sur le rebord de la fenêtre.

— C'est qu'elles sont sur la planche au-dessus de la cheminée. Voulez-vous que je vous les donne monsieur ?

— Non, non, petite voisine, bercez toujours l'enfant. S'il s'éveille et se met à pleurer, nous ne pourrons plus causer. Je découvrirai bien les allumettes tout seul. D'ailleurs rien ne me presse ; ma jument est patience.

L'homme à la pèlerine  va lentement à  la cheminée et, tout en tâtonnant la planche, il redemande :

— Pourquoi n'êtes-vous pas gaie, petite voisine ?

— Parce que je suis orpheline, monsieur. Je sais ce que c'est que de sangloter toute seule dans un berceau. C'est ce souvenir-là qui me fait entrer dans les maisons tristes et silencieuses, chaque fois que j'y entends un petit enfant qui pleure.

— Je ne suis pas gai non plus, dit l’étranger. S'il ne faisait pas si noir, vous auriez vu que je porte encore mon deuil, quoiqu'il soit achevé. Plus qu'aucune autre, ma demeure est triste et silencieuse. J'ai un petit garçon, Johic, un orphelin aussi car je suis veuf. Mes affaires m'appellent bien souvent au dehors et, sans que personne s'occupe de l'endormir, il doit pleurer tout, seul dans son berceau. Quand vous passez devant ma porte, petite voisine, entrez pour lui chanter ces chansons si jolies dans votre voix si douce ! J'essaye bien quelquefois mais je ne sais ni les mots qui consolent, ni les chants qui endorment les peines.

— Il n'y a que les femmes qui savent, dit Aliette. Toutefois si vous voulez que j'entre bercer votre petit, il faut me dire quelle est votre demeure.

— C'est au tournant de la route, une grande maison blanche, près du calvaire.

— Oh ! Je sais. Je passe devant chaque jour. C'est une belle maison, la maison du notaire. Serez-vous le notaire, monsieur Fernand ?

— Oui je suis le notaire.

— Au trot de votre cheval je m'en étais doutée ; seulement ans le noir, je n’étais pas certaine de vous avoir reconnu.

— Oh ! Ma petite Aliette même dans le noir, je vous avais reconnu, rien qu'à votre voix si douce ! Quand viendrez-vous ?

— Je n'oserai plus, monsieur, c'est trop riche chez vous.

— Vous viendrez quand même, petite Aliette, parce qu'il y a des larmes dans la maison du riche comme dans celle du pauvre.

— On m'avait dis aussi que ce mariage auquel votre vieux père vous avait contraint par intérêt, vous gardiez une humeur si morne et si sauvage que vous ne voudriez plus recevoir de femmes chez vous.

— Parce que toutes les femmes ont des langues babillardes qui effarouchent la douleur. Mais vous, petite voisine, vous faites si peu de bruit même quand vous chantiez que vote présence est un apaisement.

Il se ai un nouveau silence puis Aliette demande :

— Est-ce que vous ne trouver pas les allumettes, monsieur ?

— Si cette fois, je les tiens. Mais je veux vous dire ceci ; mon Johic une fois consolé, s'il vous reste du temps, Aliette, vous me consolerez aussi.

— Oh ! Vous êtes trop grand vous, monsieur ; je ne sais pas les chansons qui consolent les hommes.

 

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— Quand les hommes ont le cœur en peine, Aliette, ils redeviennent semblables à de tout petits enfants. Je sis sûr que mon chagrin s'endormira quand vous me chanterez ces chansons si jolies dans votre voie si douce !

— C'est que j'ai à endormir beaucoup d'autres petits enfants qui pleurent.

— Il faut donner la préférence à ma maison, petite Aliette, car c'est je vous l'affirme, la plus triste du village.

— Ce mot-là me suffit, monsieur Fernand, j'irai mais votre jument a beau d'être patiente, puisque vous tenez les allumettes, allumez votre lanterne et partez, il est tard.

— Je l'allumera tout à l'heure, petite, car c’est bon de se parler dans l'ombre. Et puis je veux vous dire encore ci ; ne vous inquiétez pas ; on ne jasera pas de vous voir entrer dans la maison d'un veuf car j'ai le meilleur moyen d'imposer silence aux commérages.

— Et quel moyen si bon, monsieur Fernand ?

— Je vous épouserai, Aliette et, devenue ma femme, vous pourrez consoler mon Johic et moi-même sans que personne au monde y trouve matière à médisance.

Ici, M. Fernand gratte une allumette toute droite la petite voisine s'exclame d'un ton craintif.

— N'allumez pas encore, monsieur Fernand, n'allumez pas tout de suite votre lanterne, c'est si bon de se parler dans l'ombre !... Et puis je ne voudrais pas que vous vissiez mon visage en ce moment.

— Exprime-t-il donc une si grande répugnance pour un homme que le malheur, avec l'âge rend songeur et rêveur.

— Votre air songeur et sérieux ne me déplaît pas, monsieur Fernand, bien au contraire.

— Est-ce donc ma richesse, Aliette, qui vous fait peur ?

— Elle me ferait très peur si vous étiez avare monsieur ; mais je sais que que vous aimez à donner.

— Est-ce parce que je suis veuf ?

— Oh ! Non monsieur Fernand car, vous le savez j'adore les petiots. Or, mariée à n'importe quel jeune homme, qui pourrait m'assurer que j'aurais des enfants ? Tandis que vous épousant je suis certaine , le jour même de mes noces d'en avoir un de vous ; votre petit Johic ! Maintenant monsieur Fernand grattez votre... allumette ; ma rougeur est passée.

— Chère Aliette mignonne pour ce que vous me dites, de si joli, dans votre voix si douce. J'ai donc droit d'annoncer à mon petit Johic que j'aimerai bientôt dans la grande maison blanche près du calvaire, une jolie petite mariée.

— Ne lui dites pas cela, monsieur, dites plutôt que vous ramènerez une petite maman. Cela vaudra mieux, et ce sera plus vrai.

— Ce sera aussi vrai, petite voisine. Au revoir !

— Au revoir, monsieur Fernand. Hé quoi ! Vous sortez sans allumez votre lanterne ?

— Pardonnez-moi, Aliette, ce n'est qu'un prétexte, avoue enfin le notaire, légèrement confus. Je ne suis pas venu en cabriole, mais à cheval. Vos allumettes ne me serviraient à rien... Je n'ai pas de lanterne !

REVUE NOS LOISIRS DU 16 FEVRIER 1908

 

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