VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
<!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
C'est un grand réconfort pour les bons Français de parcourir au mois de janvier puis au mois de juillet, les deux séries de nominations et de promotions dans nos divers ordres nationaux.
Trop de moralistes chagrins déplorent l'abaissement des caractères où la déchéance des talents. Ce ne sont ni les talents ni les caractères qui manquent ; près de vingt mille personnes, chaque année sont reconnues par le Gouvernement comme des sujets distingués ; une rosette ou un turban rouge, violet, vert en témoigne la face du monde. A la suite des vingt mille décorés ou palmés s'avance une autre liste, celle des ajournés, qui compte dix fois plus de noms. Le mérite de ceux-là n'est guère moindre ; le ruban seul a fait défaut.
Comment désespérer d'un pays qui produit en telle abondance des hommes éminents et des femmes remarquables, animés d'un sentiment si démocratique ?
Un docteur éminent de l'École médicale de Chicago suggère un moyen d'utiliser les criminels qui sont une lourde charge pour le budget des honnêtes gens ; il propose de les libérer aux vivisecteurs afin que l'expérience acquise à leurs dépens profite à la collectivité humaine.
Cette motion n'aurait pas grande chance de succès chez nous ; la grâce de Soleilland qui avait à peu près vivisecté son innocente victime, prouve que nous répugnons les scélérats. Nous n'autorisons jamais que la vivisection des bêtes qui n'ont fait de mal à personne ; la vivisection des chevaux, des chats, des chiens, qui donnent la patte à leurs bourreaux pour demander grâce ; ou des singes qui offrent dans la souffrance une expression de désespoir quasi-humaine.
Les véritables savants ont prouvé depuis longtemps que la vivisection des animaux n'ont jamais rien appris aux chirurgiens et aux médecines. Les quelques découvertes qu'on a cru faire en déchirant de la chair palpitante et en prolongeant des semaines l'agonie d'une pauvre créature ont été réfutées dans la suite ; ou ben elles avaient été faites auparavant.
La vivisection n'est pas une branche de la science médicale, mais la forme la lus atroce de sadisme. L'idée de disséquer des hommes vivants reste bien américaine ; il est déplorable que l'idée de disséquer des bêtes vivantes soit encore admise en France.
A livre Amérique affirme de plus en plus sa conception originale de la liberté ; le conseil des échevins de New-York City a rendu un arrêté pour interdire aux femmes de fumer sur la voie publique.
De savoir s'il est bon, s'il est hygiénique, s'il est convenable que les femmes fument dans la rue, c'est une question qui regarde « l'opinion publique » et qui ne regarde pas les conseillers municipaux. L'acte de fumer comme en Occident, ou de chiquer le bétel comme un Orient, n'a rien d'immoral et d'indécent ; il est permet aux hommes ; la femme a les mêmes droits que l'homme ; la femme américaine à des prétentions particulières à l'égalité, pour ne pas dire à la supériorité; voilà qu'on la traite comme une petite fille ! Quelle humiliation ! Quel échec pour le féminisme.
Il est a supposer que toutes les dames new-yorkaises paraîtront dans les rues avec un fort havane aux lèvres, en manière de protestations.
Que des ligues privées fassent une propagande contre l'abus et même contre l'usage du tabac rien de mieux. Que les pouvoirs publics se mêlent de prescrire ceci, d'interdire cela, rien de pire. En souffrant des intrusions dans leur existence privée. Les citoyens d'Américaine ou d'Europe se résigneraient à la servitude.
REVUE NOS LOISIRS DU 16 FEVRIER 1908