MOINEAUX SANS NID N° 83
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83 – LE PORTRAIT
Robert Montpellier se trouvait dans son atelier en compagnie du petit Guy, le fils de son pauvre ami Julien Delorme. L’enfant maintenant convalescent, ne tarderait pas à partir avec lui vers un ciel plus clément que celui de Paris.
L’artiste commençait à s’attacher au garçonnet. Durant sa maladie, relayant Alice et sa mère, il s’était souvent trouvé à son chevet.
Lorsque Guy fut rétabli, Alice décida qu’il fallait lui révéler son identité. Et en présence de Robert et d’Anna, de sa plus douce voix, elle lui dévoila son extraordinaire histoire ; il n’était pas le fils de ceux qu’il avait pris jusqu’ici sans parents, mais celui d’un homme de bien, immensément riche, et mort depuis très peu de temps.
Le petit garçon déclara alors qu’il aimerait toujours Anna comme si elle était réellement sa mère et qu’il ne voulait pas se séparer d’elle.
— Tu obéiras à ce monsieur, mon chéri, dit Alice en désignant Robert, parce qu’il est le tuteur désigné par ton père sur son lit de mort.
— Je ne comprends pas tout ce que vous me dites, répondit l’enfant. Je ferai ce que maman me dira.
Il nous faut ouvrir ici une petite parenthèse pour apprendre à nos lecteurs qu’Anna Carel avait raconté ce qui suit à son fils :
— Tu es réellement mon fils, mon trésor, et tout ce que te révèleront ces gens ne sont que des mensonges, mais cela nous permettra d’entrer en possession de beaucoup d’argent, comprends-tu ?
— Oui, maman, avait-il répondu.
— Cet état de choses ne durera pas toujours, avait-elle continue et, plus tard tu redeviendras mon fils aux yeux de tous, lorsque nous auront reçu suffisamment d’argent.
— Et pourquoi, alors, avait demandé Guy, après quelques minutes de réflexions, pourquoi me faudra-t-il passer pour le fils de ce monsieur qui est mort, et non le mien, maman ?
— C’est trop long à t’expliquer et tu ne pourrais le comprendre maintenant avait répondu Anna Carel. Agis comme je te l’ai dit et ne te soucie de rien. Pour le moment, fait semblant d’aimer beaucoup ce monsieur, ainsi que mademoiselle Alice, et essaye de gagner leur affection. Ne les contrarie pas, et, s’ils te séparent de moi, pleure un peu, mais ne t’en effraie pas, car ce sera momentané.
Doué d’une nature malléable, égoïste et assez peu aimant, l’enfant obéit scrupuleusement à sa mère. Il témoigna une nette préférence à Robert, le seul qui pouvait être facilement trompé.
Guy agissait ainsi plus par instinct que pour obéir à sa mère ; il savait que ces gens possédaient une grosse fortune et ceci suffirait pour qu’il les flattât.
Le petit intrigant sut, de la sorte, apprivoiser le jeune peintre par ses marques de tendresses, allant jusqu’à l’appeler « mon petit papa » . Et comme le jeune homme protestait, il lui répondait :
— Vous êtes si bon avec moi, et j’aimerais tant avoir un papa comme vous ... Je l’adorerais !
Cette petite comédie toucha le cœur de Robert, assoiffé d’affection. Les mots de Guy atténuaient un peu la blessure faite ppar Valérie, celle qu’il était incapable d’oublier ...
Alice avait magnifiquement réussi !
Les dernières formalités achevées, elle entra en possession du fameux héritage, ainsi que ses frères. Aussitôt après, elle fit rédiger par devant notaire, l’acte de donation de la moitié de sa part en faveur du petit Guy, disant qu’elle remédiait de la sorte à la négligence de son oncle. Toutefois elle prit la précaution de faire mentionner que, au cas où le petit garçon ne serait pas le véritable fils de Julien Delorme, sa donation serait nulle. De plus il était également spécifié que Robert serait le tuteur de l’enfant, ainsi que l’administrateur de ses biens jusqu’à sa majorité.
Emu par une telle confiance, le peintre avait accepté et se considérait un peu, désormais, comme le père spirituel du petit garçon.
Maintenant, il n’était plus seul au monde !
Le médecin ayant ordonné du soleil et de la chaleur au jeune malade, Robert Montpellier renonça à son projet de départ pour Londres, et loua une magnifique villa à Biarritz. Ils devaient s’y rendre le lendemain avec Alice.
Avant de quitter la capitale, Robert était occupé à ranger son atelier ou Guy l’avait suivi et regardait avec émerveillement les toiles de l’artiste. Puis il le pria de peintre devant lui pour lui montrer comment il s’y prenait.
Robert sourit, pris es pinceaux, plaça une toile neuve sur son chevalet et commença à y poser les premières touches de couleur ...
Petit à petit, un visage de femme apparut, un doux et très beau visage ; celui de Valérie. Valérie l’aimée qui était entrée si profondément en son âme.
Robert exécuta ainsi la meilleure œuvre de toute sa vie. Emporté par le souffle sublime de l’inspiration, il lui semblait avoir devant lui son et gracieux modèle.
Lorsqu’il s’éloigna de la toile pour juger de l’effet, il fut ahuri par son travail. Il nettoya vivement ses pinceaux ; son tableau était terminé et il ne fallait plus y toucher.
Comment s’y était-il pris pour venir à bout, en si peu de temps, de ce portrait, sans modèle, en essayant uniquement de distraire son jeune compagnon ?
Se rendant compte soudain de la parfaite ressemblance avec Valérie, il ne put retenir une exclamation de joie, de rage aussi !
— Dire que j’ai fait cela sans presque m’en rendre compte. Je ne cesse de penser à elle !... A elle ! Impossible de l’oublier ! Murmura-t-il accablé.
Sous le pinceau de Robert Montpellier, Valérie, sur la toile, semblait vivre, et avec son regard si doux et si tendre, reprocher au jeune homme sa froideur.
— Qui est cette jolie dame ? Demanda soudain le petit garçon.
Robert tourna la tête vers lui mais ne répondit pas et se replongea dans la contemplation de son œuvre en marmonnant entre ses dents :
— Décidément, art, amour, tout se tient ! Après une telle réalisation, je ne devrais plus toucher à un pinceau. Jamais je ne serai capable de faire une œuvre pareille ! Celle-ci suffit pour m’assurer la gloire ... Valérie, comme tu as changé toute ma vie, désormais § Pourquoi m’as-tu menti ainsi ? Pourquoi ?
Debout devant le chevalet il lui parlait comme si elle pouvait l’entendre, lui répondre.
— C’est vraiment terrible, reprit-il avec une profonde amertume, je crois que je t’aime autant que je te méprise !... Non, non, je ne puis t’aimer !... Tu es indigne de mon cœur ! Cette expression angélique de ton visage, quelle duperie ! Dire que tu es capable de trahir et que je me refuse presque encore à l’admettre !
Tu es la plus perfide, la plus odieuse des femmes et je dois détruire ceci !...
Il saisit le même couteau qui avait déjà servi à lacérer son précédent travail et s’approcha du chevaler. Mais, à cet instant précis, la porte de l’atelier s’entr’ouvrit et une claire voix enfantine demanda :
— Puis-je entrer, monsieur Robert ?
Le son de cette voix le fit tressaillir et il laissa tomber le couteau sur le tabouret où il posait ses tubes de couleur, puis il s’élança vers la porte qu’il ouvrit toute grande en criant :
— Que veux-tu toi aussi ? Pourquoi es-tu venue ?
Effrayée par cet accueil, Mireille recula en le fixant avec stupeur.
— Réponds, pourquoi viens-tu ? reprit-il avec violence, c’est « elle » qui t’envoi, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur Robert, murmura l’enfant d’une voix tremblante.
— Eh bien ! Tu lui diras qu’elle me laisse n paix désormais ! Répliqua-t-il avec rage, et que je ne veux plus jamais entendre parler d’elle !
— Oh ! S’exclama Mireille indignée, comment osez-vous dire de telles méchancetés, monsieur Robert ?
Pierrot qui, jusqu’ici, s’était tenu à l’écart, intervint en voyant l’accueil réservé à sa petite compagne.
— C’est donc vous que l’on dit si gentil et si bon ? s’exclama-t-il furieux.
Mireille pleurait, déçue et peinée.
— Monsieur Robert, s’écria-t-elle à travers ses larmes, aucun de nous, je vous le jure ! N’as jamais fait der mal à personne ! Nous voulons vous voir pour vous parler de mademoiselle Valérie et aussi pour vous demander quelques conseils au sujet de ... de nous deux.
— Je n’ai pas de conseils à vous donner ! Répliqua durement Robert.
— Ne parlez pas si vite. Vous ignorez encore qui je suis reprit Pierrot avec une telle assurance que la colère injustifiée du jeune homme tomba d’un seul coup.
— Tu es un gamin, c’est tout ! fit Robert, ne pouvant s’empêcher de sourire.
— C’est juste, admit l’enfant, mais je suis aussi le fils de votre ami Julien Delorme, celui que vous n’avez cessé de rechercher depuis bien longtemps. Et maintenant, qu’avez-vous à dire à cela, Monsieur ,
Robert le fixa, au comble de la stupéfaction ; puis, portant une main à son front, il s’écria, indigné :
— Tu ne manques pas de toupet, mon garçon ! Et c’est pour m’apprendre cela que cette femme t’a envoyé chez moi ?
— Oui, Monsieur ! Répondirent en chœur les deux enfants.
Le visage de Robert rougit de colère et il hurla, de nouveau hors de lui :
— Sortez !... Sortez immédiatement d’ici !
— Mais ... mais qu’avons-nous donc fait ? S’informa Pierrot ahuri.
— Je vous ai dit de partir d’ici sur le champ ! Je ne veux jamais plus entendre parler de vous ni de votre protectrice ! Cria-t-il en les poussant hors de la pièce et en claquant la porte avec violence.
Les deux enfants se regardèrent, confus et désolés, ne sachant que penser.
— Quel fou ! Murmura enfin Pierrot. Et quel drôle d’idée vous avez eue de tant me vanter ce bonhomme, toi et mademoiselle Valérie !
— Je ne comprends pas du tout ce qui a bien pu lui arriver, répondit Mireille. Il était tellement gentil et bon autrefois.
Ils commençaient à descendre l’escalier lorsque la porte se rouvrit et Robert, sortant la tête leur cria :
— Remontez un instant, s’il vous plait !
Tout d’abord, les deux amis hésitèrent, puis s’avancèrent méfiants, jusqu’à la porte de l’atelier.
— Entrez, invita le peintre, Mireille, ajouta-t-il en la fixant avec attention, tu vas me dire pour quelle raison Valérie t’a envoyée chez moi. Je veux la vérité, as-tu compris ? Tu sais combien il est mal de mentir et tu sais aussi que le Bon Dieu punit toujours les menteurs.
— Oui, Monsieur, répondit doucement la petite fille, mais Pierrot et moi ne mentons jamais.
— Alors, dis-moi pourquoi elle t’a envoyés me voir ?
— Parce qu’elle savait que vous cherchiez Pierrot depuis très longtemps, expliqua l’enfant.
— Je n’ai jamais cherché Pierrot, affirma Robert, mais le fils de monsieur Julien Delorme. C’est ce que tu pourras dire à mademoiselle Valérie.
— Justement, intervint Pierrot, c’est moi, Monsieur, qui suis le fils de Julien Delorme.
Robert cette fois, le fixa en fronçant les sourcils, puis il se décida à rire, comme si cette boutade l’amusait :
— Tu arrives trop tard, mon vieux, et tu pourras informer la personne qui t’envoi me raconter une telle énormité, que j’ai découvert l’enfant que je recherchais.
Et se tournant vers Guy, qui, durant tout ce temps, n’avait pas bougé de son coin, un peu apeuré, Robert expliqua :
— Je te le présente ! Le voici, le fils de monsieur Delorme. Et tu diras à cette dame que, si je ne la connaissais pas déjà, ceic suffirait pour me faire comprendre de quoi elle est capable !
Pierrot regardait Guy, les yeux écarquillés, et se dernier fixait sur le gamin des rues un regard rempli d’ironie et de défi.
Une immense détresse envahit le cœur du pauvre Pierrot. Il eut brusquement la sensation que tout s’effondrer autour de lui ; il n’était donc pas le fils de Julien Delorme, de l’homme devant la tombe duquel il s’était recueilli et avait pleuré avec une sincère et profonde tendresse ? Jamais il ne connaîtrait son père !
Il éclata soudain en violents sanglots. Le peintre le dévisagea longuement et malgré lui, se senti ému.
— Tu pleures petit ? Tu avais donc cru qu’on pouvait me berner si facilement ? Quelle infamie ! Dire que j’ai pu avoir foi en cette femme.
— Mais qu’est-ce que vous imagiez donc, monsieur Robert intervint la fillette, devinant qu’il devait s’être passé un grave évènement pour que le jeune homme ait changé tellement vis-à-vis de Valérie.
— Rien, sinon la triste vérité, répliqua-t-il sèchement et ta protectrice est une ...
Il s’interrompit, n’osant prononcer le mot qui montait à ses lèvres. Il était furieux et pensait que la jeune femme, connaissant la mission dont l’avait chargé son pauvre ami, lui adressait ce petit garçon pour le tromper, le rouler.
Mireille attachait sur lui des yeux attentifs.
— Qu’avez-vous contre mademoiselle Valérie ? s’écria-t-elle et pourquoi ne l’aimez-vous pas comme avant ?
— Tu le comprendras plus tard, répliqua Robert en haussant les épaules. En attendant, tu lui dira s qu’elle m’a fait beaucoup^de mal et que jamais je ne lui pardonnerai sa conduite à mon égard ... Qu’elle essaye de m’oublier ! A présent, vous pouvez vous en aller ; je ne veux plus entendre parler de cette femme ni de tous ceux qu’elle fréquente.
L’enfant remarqua soudain la toile que Robert venait de terminer et reprit :
— Alors, pourquoi gardez-vous son portrait ici ? Je suis sûre que l’on vous a trompé à son sujet. Je sais bien, moi, que vous l’aimez et qu’elle vous aime aussi.
Il sursauta à ces paroles et, pour la seconde fois, ne put maîtriser sa colère :
— Filez ! Ordonna-t-il. Que cherches-tu donc à savoir, petite misérable ? C’est elle, n’est-ce pas, qui t’a chargé de me dire tout cela, et toi si petite encore, tu es déjà aussi rouée que cette femme !
Mais les larmes de l’enfant lui firent aussitôt regretter ses propos et il se pencha vers elle, confus :
— Pardonne-moi, petite, murmura-t-il doucement ; ne fais pas attention à tout ce que je dis. Je suis hors de moi, mais ce n’est pas ta faute, et elle a eu tort de te charger d’une pareille commission pour moi. Je suis tellement furieux contre elle que je ne sais ce qui me retient d’aller la dénoncer.
Pierrot qui, pendant ce dialogue, était resté silencieux tout déconcerté, continuant à fixé Guy, s’approcha de sa petite compagne, saisit sa main et s’écria :
— Viens, Mireille, partons d’ici ! Nous raconterons à mademoiselle Valérie tout ce que ce monsieur nous a dit d’elle, et nous verrons bien si elle nous recommande encore de venir de nouveau lui, demander conseil !
Robert ne dit mot ; il sentait très vaguement que cet enfant était sincère, mais il était encore trop bouleversé pour réagir. Il ouvrit la porte de l’atelier aux deux petits, qui le quittèrent le cœur serré par une immense déception.
Ils descendirent vivement l’escalier et ils franchissaient le porche de l’immeuble lorsqu’une grosse voiture s’arrêta près d’eux. Alice en descendit avec précipitation sans les avoir remarqués.
— Tiens ! S’exclama Mireille à l’oreille de Pierrot, c’est leur sœur.
— Leur sœur ? De qui veux-tu parler ? S’enquit Pierrot étonné.
— La sœur du marquis d’Evreux, celle qui m’a si bien trompés, expliqua la petite fille.
— Ah ! fit-il en frissonnant qu’elle aille donc au diable, la mauvaise femme !
— Je me demande ce qu’elle peut bien venir faire ici ? reprit Mireille perplexe. Je suppose même que tout ce qui nous est arrivé est de sa faute.
— Je n’en sais rien, murmura Pierrot, toujours très découragé. Mais si je ne suis pas le fils de ce monsieur, pourquoi alors, ses neveux ont-ils essayé de me supprimer ? Que pouvait donc leur importer ma misérable personne ?
— Allons immédiatement raconter tout cela à mademoiselle Valérie proposa la fillette avec élan.
Si tu veux, répondit Pierrot tristement.
Et les deux pauvres petits se hâtèrent pressés de rapporter ce qui venait de se passer à leur grande amie, certains qu’elle trouverait l’explication de ces pénibles et si étranges événements.
( A SUIVRE LE 30 NOVEMBRE )