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LE TIC

15 Septembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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L E T I C

Nouvelle par Guy de MAUPASSANT

Les dîneurs entraient lentement dans la grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à leurs places. Les domestiques commencèrent le service tout doucement pour permettre aux retardataires d'arriver et pour n'avoir point à rapporter les plats ; et les anciens baigneurs, les habitués ceux dont la saison avançait, regardaient avec intérêt la porte à chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec le désir de voir paraître de nouveaux visages.

C'est là la grande distraction des villes d'eau. On attend le dîner pour inspecter les arrivés du jour, pour deviner ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. I, désir rôdé dans notre esprit, le désir de rencontres agréables, de connaissances aimables. Dans cette de vie de coudoiement, les voisins, les inconnus, prennent une importance extrême. La curiosité est en éveil, la sympathie en attente, et la sociabilité en travail.

On a des antipathies d'une semaine, et des amitiés d'un mois ; on voit avec les gens avec des yeux différents, sous l'optique spéciale de la connaissance de ville d'eaux. On découvre aux hommes, subitement, dans une causerie d'une heure, le soir après le dîner sous les arbres du parc ou bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites surprenants, et un mois plus tard, on a complètement oubliés ses nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.

Là aussi se forment des liens durables et sérieux plus vite que partout ailleurs. On se voit tout le jour, on se connait très vite et dans l'affection qui commence, se me quelque chose de la douceur et de l'abandon des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d'amitié, le souvenir de ses premières causeries par qui se fait la découverte de l'âme, de ses premiers regards qui interroge, et répondent aux questions et aux pensées secrètes que a bouche ne dit point encore le souvenir de cette première confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d'ouvrir son cœur à quelqu'un qui semble aussi vous ouvrir le sien.

Et la tristesse de la station de bains la monotonie des jours tous pareils, rendent plus complète d'heure en cette cette éclosion d'affection.

Donc ce soir-là, comme tous les soirs nous attendons l'entrée des figues inconnues.

Il n'en vint que deux, mais très étranges un homme et une femme ; le père et la fille. Ils me firent l'effet tout de suite du personnage d'Edgard Poë et pourtant il y avait en eux un charme malheureux, je me les représentai comme des victimes de la fatalité. L'homme était grand et maigre, un peu vouté avec des cheveux tout blancs pour sa physionomie jeune encore, et il avait dans son allure et dans sa personne quelque chose de grave, cette tenue austère que gardent les protestants. La fille âgée peut-être de vingt quatre ou vingt cinq ans, petite, fort maigre, aussi fort pâle avec un air las fatigué accablé. On rencontre aussi des gens qui semblent trop faibles pour les besognes et les nécessité de la vie, trop faible pour se remuer, pour marcher, pour faire tout ce que nous faisons tous les jours. Elle était assez jolie cette enfant d'une beauté diaphane d'apparition ; et elle mangeait avec une extrême lenteur, comme si elle eût été presque incapable de mouvoir ses bras.

 

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C'était elle assurément qui venait pour prendre les eaux.

Ils se trouvèrent en face de moi, de l'autre côté de la table ; et je remarquai immédiatement que le père avait un tic nerveux fort singulier.

Chaque fois qu'il voulait atteindre un objet, sa main décrivait un crochet rapide une sorte de zigzag affolé avant de parvenir à toucher ce qu'elle cherchait. Au bout de quelques instants, ce mouvement me fatigua tellement que je détournai la tête pour ne pas le voir.

Je remarquai aussi que la jeune fille gardait pour manger, un gant à la main gauche.

Après dîner j'allai faire un tour dans le parc de l'établissement thermal. Cela se passait dans une petite station d'Auvergne, cachée ans une gorge au pied de la haute montagne, de cette montagne d'où s'écoulent tant de sources bouillantes, venues du foyer profond des anciens volcans. Là-bas au-dessus de nous, les dômes cratères éteints, levaient leurs têtes tronquées au-dessus de longue chaîne. Car cette station est au commencement du pays des Dômes.

Plus loin s'étend le pays des pics et plus loin encore le pays des Plombs.

Le Puy de Dôme est le plus haut des dômes, le pic de Sancy le plus élevé des pics, et le plomb du Cantal le plus grand des plombs.

Il faisait très chaud ce soir-là. J'allais de long en large dans l'allée ombreuse écoutant, sur le mamelon qui domine le parc, la musique du casino jeter ses premières chansons.

Et j'aperçus venant vers moi, d'un pas lent, le père et la fille. Je les saluai comme on salue dans les villes d'eaux, ses compagnons d'hôtel ; et l'homme s'arrêtant aussitôt, me demanda :

— Ne pourriez-vous pas, monsieur nous indiquer une promenade courte, facile et jolie, si c'est possible et excusez mon indiscrétion.

Je m'offris à les conduire au vallon où coula la mince rivière, vallon profond, gorge étroite entre deux grandes pentes rocheuses et boisées.

Ils acceptèrent.

Et nous parlâmes naturellement de la vertu des eaux.

— Oh ! disait-il ma fille à une étrange maladie dont on ignore le siège. Elle souffre d'accidents neveux incompréhensibles. Tantôt on la croit atteinte d'une maladie de cœur, tantôt une maladie de foie, tantôt d'une maladie de moelle épinière. Aujourd'hui on attribue à l'estomac qui la grande chaudière et le plus grand régulateur du corps ce mal. Protée aux mille formes, aux mille atteintes. Voilà pourquoi nous sommes ici. Moi je crois plutôt que ce sont les nerfs. En tout cas c'est bien triste.

 

LE TIC 02

Le souvenir me vint aussitôt du tic violent de sa main et je lui demandai :

— Mais n'est-ce pas là de l'hérédité. N'avez-vous pas vous-même les nerfs un peu malades ?

Il répondit tranquillement.

— Moi ? Mais non, j'ai toujours eu les nerfs très calmes.

Puis soudain, après un silence, il reprit :

— Ah ! Vous faites allusion au spasme de ma main chaque fois que je veux prendre quelque chose ? Cela provient d'une émotion terrible que j'ai eue. Figurez-vous que cet enfant a été enterrée vivante !

Je ne trouvai rien à dire qu'un « Ah ! » de surprise et émotion.

Il repris immédiatement d'une voix émue :

— Voici l'aventure. Elle est simple. Juliette avait depuis quelque temps de graves accidents au cœur. Nous croyions a une maladie de cet organe et nous attendions à tout.

On la rapporta un jour froide, inanimée, morte. Elle venait de tomber dans le jardin. Le médecin constata le décès. Je veillé près d'elle un jour et deux nuits ; je la mis moi-même dans le cercueil que j'accompagnai jusqu'au cimetière où il fut déposé dans notre caveau de famille. C'était en pleine campagne, en Lorraine.

J'avais voulu qu'elle fût ensevelie avec ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, toux cadeaux qu'elle tenait de moi et avec sa première robe de bal.

Vous devez penser quel était l'état de mon cœur et l'état de mon âme en rentrant chez moi. Je n'avais qu'elle, ma femme étant morte depuis longtemps. Je rentrai seul à moitié fou, exténué dans ma chambre, et je tombai dans mon fauteuil sans pensée, sans force, maintenant pour faire un mouvement. Je n'étais plus qu'une machine douloureuse vibrante, un écorché ; mon âme ressemblait à une plaie vive.

Mon vieux valet de chambre, Prosper qui m'avait aidé à déposer Juliette dans son cercueil et à la parer pour ce dernier sommeil, entra sans bruit et demanda :

« — Monsieur veut-il prendre quelque chose ? »

Je fis « non » de la tête sans répondre.

Il reprit :

« — Monsieur à tort. Il arrivera du mal à monsieur. Monsieur veut-il alors que je le mette au lit ? »

Je prononçai :

« — Non, laisse-moi »

Et il se retira.

Combien s'écoula-t-il d'heures je n'en sais rien. Oh ! Quelle nuit. Il faisait froid, mon feu était dans la grande cheminée ; et le vent, un vent d'hiver,un vent glacé, un grand vent de pleine gelée, heurtait les fenêtres avec un bruit sinistre et régulier.

Combien s'écoulait-il d'heures ? J'étais là sans dormir, accablé, les yeux ouverts, les jambes allongées, le corps mou et l'esprit engourdi de désespoir. Tout à coup la grande cloche de la porte d'entrée, la grande cloche du vestibule tinta.

J'eus une elle secousse que mon siège craqua sous moi. Le son grave et pesant vibrai dans le château vide comme ans un caveau. Je me retournai pour voir l'heure à mon horloge. Il était deux heures du matin. Qui pouvait venir à cette heure ?

Et brusquement la cloche sonna de nouveau eux coups. Les domestiques sans doute n'osaient pas se lever. Je pris une bougie et je descendis. Je faillis demandé :

— Qui est là ?

Puis j'eus honte de cette faiblesse et je tirai lentement les gros verrous. Mon cœur battais j'avais peur. J'ouvris la porte brusquement et j'aperçus dans l'ombre, une forme blanche dressée quelque chose comme un fantôme.

Je reculais perclus d'angoisse, balbutiant :

« — Qui... qui... qui êtes-vous ? »

Une voix répondit :

« — C'est moi, père, ne t'effraye pas ! »

C'était ma fille.

Certes, je me crus fou ; et je m'en allait à reculons, devant ce spectre qui entrait ; je m'en allais faisant de la main , comme pour le chasser, ce geste que vous avez tout,à l'heure, ce geste qui ne m'a plus quitté.

L'apparition reprit :

« — N'aie pas peur, papa, je n'étais pas morte. On a voulu me voler mes bagues et on m'a coupé un doigt ; le sang s'est mis à couler et cela m'a réveiller.

Et je m'aperçus en effet, qu'elle état couverte de sang.

Je tombai sur les genoux, étouffant, sanglotant, râlant.

Puis, quand j'eus ressaisi un peu ma pensée, tellement éperdu encore que Je comprenais mal le bonheur terrible qui m'arrivait, je la fis monter dans ma chambre, je la fis asseoir dans mon fauteuil ; puis je sonnais Prosper à coups précipités pour qu'il rallumât le feu, qu'il préparât à boire et allât chercher des secours.

L'homme entra, regarda ma fille, ouvrit la bouche dans un spasme d'épouvante e d'horreur, puis tomba roide mort sur le dos.

C'était lui qui avait ouvert le caveau qui avait mutilé, puis abandonné mon enfant, car il ne pouvait effacer les traces du vol ; il n'avait as même pris soin de remettre le cercueil dans sa case, sûr, d'ailleurs de n'être pas soupçonné par moi, dont il avait toute la confiance.

Vous voyez, monsieur, que nous sommes des gens bien malheureux.

Il se tut.

La nuit était venue, enveloppant le petit valant solitaire et triste, et une sorte de peur mystérieuse m'étreignait à me sentir auprès de ces êtres étranges, de cette morte revenue et de ce père aux gestes effrayants.

Je ne trouvai rien à dire. Je murmurai :

— Quelle horrible chose.

Puis après une minute, j'ajoutai :

— Si nous rentrions ! Il me semble qu'il fait frais.

Et nous retournâmes vers l'hôtel.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 19 JANVIER 1908

 

 

 

 

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