LE PORTIER MALGRÉ LUI
LE PORTIER MALGRE LUI
Nouvelle par Léon TINSEAU
Maurice de Chateaugué revenu du service militaire s'imagina qu'il avait la vocation de la peinture.
L'appartement de sa famille qui n'est pas bien riche, étant trop petit pour qu'il pût y faire un atelier, Maurice loua une grande pièce tout en haut d'une maison des Batignolles et y passa les après-midi peignant quelquefois, fumant toujours, lisant par intervalles, quand il ne jouait pas sur le piano fatigué, de ces musiques incompréhensibles qui feront l'étonnement des générations futures.
Cette maison dont l'appartement le plus cher coûte cent cinquante francs par mois, possédait un concierge qui gagnait sa vie à réparer les montres car s'il n'avait eu pour l'alimenter que les étrennes des locataires, il serait mort de faim, et non pas seulement mais aussi sa vieille mère, sourde et infirme, incapable de quitter son fauteuil d'où elle suivait d'un œil éteint, le travail minutieux de son Ernest.
Il arriva sur la fin de décembre que Maurice de Chateaugué arraché à la peinture par la correspondance obligatoire à cette époque terrible, s'avisa qu'il avait besoin d'un mandat. Or, si ce brave garçon détestait une chose au monde, c'était la queue d'un bureau de poste. Gardant son costume d'atelier, il descendit chez Ernest et lui donna sa commission, promettant de protéger contre les voleurs jusqu'à son retour, quatre ou cinq savonnettes d'argent étalées sur l'établi.
Ernest n'était pas au coin de la rue qu'un coupé à deux chevaux s'arrêta devant la porte de l'immeuble.
Un valet de pied sauta sur le trottoir et ouvrit la portière. Une jeune fille remarquablement jolie, non point remarquablement habillée en descendit, après avoir conféré avec une femme âgée qui resta dans la voiture.
— Concierge, demanda l'inconnue allant droit au fait, vous avez chez vous deux dames américaines, la mère et la fille du nom de Huntington ?
Elle semblait si sûre de son fait que Maurice n'hésita pas à répondre — puisqu'il remplaçait le concierge :
— Huntington mademoiselle ? Parfaitement. Elles demeurent ici. Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir ?
La belle visiteuse étonnée de cette rare politesse accepta la chaise de l'horloger et continua tout en dévisageant Maurice qui valait qu'on prit cette peine ?
— Elles ont écrit au New-York Herald qu'elles voudraient vendre une vieille pendule. On devine qu'elles ont besoin de cet argent. Pouvez-vous leur demander le prix et me le faire savoir ? Rendre service à des compatriotes me serait agréable ; mais je crains que ma visite ne les gêne. Puisque vous vous occupez de travaux d'horlogeries, qui vous empêche de dire qu'un de vos clients est acheteur de la pendule ? C'est une commission un peu délicate, mais vous avez l'air intelligent.
— Ce n'est pas l'ais de mon instructeur quand j'étais aux cuirassiers, avoua Maurice. Enfin je ferai de mon mieux.
Stella Parker sourit, et la loge fut illuminée. Tendant sa carte et une pièce d'or, elle conclut par ces mots :
— Voici mon adresse : écrivez-moi. J'enverrai prendre la pendule.
Maurice accepta la carte et désignant du doigt la vieille infirme.
— Donnez-lui l'argent ; ça lui fera plaisir. Elle n'a pas souvent de si belles étrennes.
— Vous êtes un bon fils ! Déclara la belle américaine en regagnant sa voiture qui s'éloigna au bon trot.
Ernest revint sur ces entrefaites. Maurice lui demanda quelques renseignements sur les dames Huntington qui vivaient juste sous son atelier. Puis sans autre explication, il regagna son étage pendant que l'horloger reprenait sa loupe et son tournevis.
Le lendemain Chateaugué, toujours en chapeau mou et veston fripé, sonnait à la porte de Mme Parker (escalier de service) ayant sous son bras la fameuse pendule. Stella en train de peindre, le fit entrer dans son atelier, plus élégant que celui de Maurice.
—J'ai pensé, dit cet audacieux coureur d'aventures qu'en apportant la pendule je gagnerais deux ou trois jours —et cela vaudra mieux pour la vendeuse. Nous avons traité à deux cent francs. Voici le reçu de mme Huntington.
Stella fit une mine désapprobation.
—Pourquoi un reçu ?
—Dame ! Je pourrais avoir... grossis le chiffre pour profiter de la différence.
—Quelle idée ! Vous n'avez pas une figure à faire de vilaines choses. Voici vos deux cent francs et une petite récompense pour votre temps perdu.
—S'il vous plaît, mademoiselle, ne me payez pas pour vous avoir aidée dans une bonne œuvre. Et Chateaugué devenu très rouge.
Non moins rouge était Stella, toute malheureuse d'avoir blessé un concierge d'âme si délicate et de si bonne mine.
—Cependant, dit-elle, je voudrais vous témoigné ma reconnaissance.
Alors, la voyant jolie et fraîche comme une rose, Maurice trouva que l'affaire de la pendule avait fini trop vite.
—Si vous aviez, suggéra-t-il quelque travail à me donner.
—Mais certainement ! S'écria-t-elle ravie d'avoir ce moyen de s'acquitter.
Elle sortit de l'atelier, et revint aussitôt portant une petite boule et brillante qui était une montre microscopique.
—Elle a été faite à New-York expliqua-t-elle. Depuis quelques jours elle ne marche plus. Sans doute elle a besoin d'être nettoyée. Mais je suis si négligente !
Maurice d'un air connaisseur, ouvrit l'objet, inspecta le mécanisme, fit marcher les aiguilles.
—Simple comme bonjour, prononça-t-il. Pour un nettoyage c'est trois francs. Je vous rapporterai la montre dans huit jours.
—Comme tout est bon marché en France. Ben fit Stella, plus amusée qu'étonnée de ce sans-gêne qui lui rappelait son pays natal. Venez à la même heure, c'est le moment où je travaille.
Ces mots rappelèrent à Maurice qu'il était dans un atelier de peinture. Jusque-là il n'avait songé qu'au peintre. Mais, en ce moment, il oublia son rôle d'horloger et de concierge. En regardant l'étude placée sur le chevalet, il ne put retenir une légère grimace.
—Oui ! Soupira la jeune artiste. Le raccourci est manqué. Mais vous savez donc le dessin, en plus de l'horlogerie.
—Oh ! je... Nous avons un peintre dans la maison et... j'ai posé quelquefois pour lui quand les clients sont rares. Il faut bien vivre !
—Pauvre garçon ! Pensa l'Américaine. Sa vieille mère est une lourde charge. Et il répare les montres pour trois francs.
Maurice pendant ce temps-là songeait à faire un pas de plus dans la voie coupable de l'artifice. Il demanda :
—Vous employez beaucoup de modèles ?
—C'est bien difficile d'en trouver qui ne soient pas stupides et ne sentent pas mauvais. Seriez-vous bien aise de poser pour moi ?
Le lendemain, Maurice posait la tête son képi de cuirassier mis de travers, l'air juste assez soudard pour plaire aux femmes en général, à Stella Parker en particulier, voire même à la mère de celle-ci qui assistait à la séance comme il était convenable.
—Beau garçon ! Et si propre ! Dit la vieille dame en anglais.
Maurice commit l'infamie de ne pas laisser voir qu'il comprenait cette langue à peu près comme la sienne.
—J'aime beaucoup sa figure, convint Stella. Vous savez, maman, si jamais je me marie, je n'aurai pas d'objection à ce que mon fiancé lui ressemble —même au moral. C'est un si brave homme ! Je suis contente de lui faire gagner un peu d'argent.
Et ma montre ? Demanda-t-elle n français. Regardez-moi donc, je fais vos yeux en ce moment.
—Le travail est commencé, assura Maurice.
Il n'ajouta pas que ce travail lui coûtait quarante sept francs. Le matin il avait porté la montre chez Tiffany qui prend dix dollars pour nettoyer ces montres bijoux.
—Toutes mes amies vous donneront leur pratique, si je suis satisfaite promit Stella.
—Entre nous, j'aime encore mieux le métier de modèle.
—Je pourrai sans doute vous procurez des poses. Vous voulez bien ?
—Cela dépend. Je suis difficile pour le peintre comme vous pour le modèle.
—Tâchez de conserver cette expression de physionomie, commanda l'artiste.
Mme Parker dit à sa fille, en anglais :
—Quel charmant peuple ! Même les Français de la classe inférieure savent dire de jolies choses. Figure-toi un ouvrier américain, ayant l'adresse de faire comprendre à une jeune fille du monde, sans la froisser, qu'il la trouve jolie ?
Elle reprit la lecture de son volume de Tauchnitz sans s'apercevoir que Maurice « changeait de couleur »ni plus ni moins qu'une princesse de Racine. Mais Stella ne put manquer de s'en apercevoir. Aussi bien les manières, voire même les mains, de ce « Français de classe inférieure » commençaient à l'étonner un peu.
Le lendemain comme pour la première fois, elle pénétrait seule chez le concierge des Batignolles, et y trouvait non plus Maurice, mais Ernest qui semblait stupide, qui avait les mains salles et qui était presque bossu.
—Mme Huntington ? Demanda-t-elle sans autre observation.
—Cinquième à droite, répondit Ernest. Mais si vous venez pour la pendule montez pas. Elle est vendue.
—Vous en êtes sûr ?
—Mais oui. C'est le vicomte de Chateaugué, un autre locataire qui l'a acheté. Vous êtes la quatrième qui vient pour la même chose.
—Ce vicomte n'est-il pas un grand jeune homme blond, avec des moustaches, qui a servi aux cuirassiers ?
—Et qui fait de la peinture. Il travaille dans son atelier en ce moment.
—Il en vous remplace quelquefois.
—Bonjour, madame ! Criai de son fauteuil la vieille femme sourde.
—Ah ! Fit Ernest, c'est p't'être bien vous qu'est venue l'autre jour et qui a donné dix francs à la vieille ?
—En voilà dix autres, à condition que le vicomte ne saura pas ma visite.
—Convenu, promit Ernest en clignant de l’œil. Mais vous savez, ma petite dame faut pas vous faire du mauvais sang pour lui. Jamais de femmes pour la pose sauf des pauvresses que vous n'en voudriez pas pour cirer vos bottines. C'est pas comme le locataire d'avant lui. Quand il faisait chaud, il ouvrait sa porte, et l'on voyait en passant des Vénus tout en vie... même qu'on s'a plaint !
Stella s'enfuit sans demander son reste. Elle était furieuse. Toutefois, l'absence des Vénus tout en vie rendait Maurice un peu moins infâme.
Quand l'infortuné vint prendre la pose le lendemain, il fut surpris de voir qu'on l'introduisait au salon de Mme Parker. Sa fille l'avait mise au courant de la situation et l'avait prévenue de ce qui allait suivre. Elle dit à Chateaugué en lui désignant deux ou trois louis posé sur le coin d'une table, l'injure préméditée :
—Voici l'argent de vos séances. Ne revenez plus.
Stella Parker en prononçant ces paroles avant dans les yeux une flamme qui doublait sa beauté. Maurice la regardait, sans perdre son temps à questionner, car l ne comprenait que trop bien la cause de cette colère. Stella frappa du pied.
—Qu'attendez-vous pour partir ? Que je vous chasse ?
—On n'en veut pas au condamné à mort s'il se faire dire deux fois qu'il est temps de monter en voiture. J'ajoute qu'on l'a entendu avant de le condamner.
—Je n'ai rien à entendre. Vous ne nierez pas. J'imagine la supercherie honteuse pratiquée à mon égard ?
—Mais, mademoiselle , vous ne m'avez pas demandé mon nom. Vous m'avez donné vos ordres ; je les ai exécutés. Je vous assure que mon intention n'était pas de voler votre argent ou vos bijoux. La preuve, c'est que voici votre montre.
—Alors que voulez-vous? Dit Stella avec une impression délicieuse.
—Gagnez ma vie comme modèle, répondit gravement Chateaugué. Entre nous mes pinceaux ne sauraient me nourrir. S'il vous plaît, madame, me sauriez-vous engager mademoiselle votre fille à ne pas me renvoyer avant d'avoir finir son étude. J'ai bien le temps de subir ma peine et, comme dit votre proverbe : As well to be hanhed for a sheep as a lamb. (Autant être pendu pour un mouton que pour un agneau)
—Il sait l'anglais ! S'écria Mme Parker. Et nous avons causé devant lui !... Certes, monsieur, vous méritez fort d'être pendu !
—Par le fait, conclut l'ami de qui je tiens l'histoire , cet heureux Chateaugué a la corde au cou ; mais c'est une jolie corde, il a épousé miss Parker. Le métier de concierge mène à tout.
—C'est vrai, répondis-je. Mais le destin est injuste. Il y a des concierges qui méritent la corde sans l'obtenir.
REVUE NOS LOISIRS 14 JUIN 1908