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LE PIERROT NOIR

1 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

LE PIERROT NOIR

Conte de Noël par Jean RAMEAU

— Hop! Monte, Jasmin

Jasmin monta.

Jasmin — un sobriquet — était un moricaud naturellement.

Un petit enfant de six à sept ans acrobate de naissance et ramoneur à ses heures perdues.

En ce moment, il était ramoneur et montait dans la large cheminée d'un château, le long d'une corde raide avec l'élégance d'un singe bien dressé.

Celui qui avait dit : « Monte Jasmin ! »était un homme de taille moyenne, de grosseur moyenne, d'âge moyen, moyen des pieds à la tête et qui pouvait être le père, l'oncle, le tuteur ou le simple imprésario du petit ramoneur acrobate. De fait, Jasmin ne savait pas au juste laquelle de ces attributions était celle de l'homme moyen. Et nous devons ajouter qu'il s'en inquiétait pas.

C'était un grand événement, pour ce château perdu ans la campagne, que le ramonage d'une cheminée.

Depuis quelques jours les domestiques s'en entretenaient à la veillée ; monsieur oubliait presque la nouvelle maladie de la vigne, et madame avait rêvé Savoyards trois nuits de suite.

Mais le plus impatient c'était Ju, l'enfant de céans.

Aussi lui permit-on quand arriva le grand moment de rester dans la salle dont on ramonait la cheminée.

Ju — Julien pour les étrangers —qui avait l'âge de Jasmin, s'intéressa vivement au travail du petit moricaud. A la fin, il poussa même un cri d'enthousiasme. Noir, vague, informe, ayant des piquants aux genoux et aux pieds et aux bras, un être bizarre était tombé à terre, comme une bête imprévue qui aurait dégringolé par la cheminée.

— Voilà c'est fait ! Dit cette bête en montrant un large sourire sur sa face de nègre raté.

Et Ju fut tellement impressionné par cette apparition bizarre qu'il remua vainement ses lèvres pour dire quelque chose.

Jasmin ne se troubla pas ; sentant l'effet qu'il produisait sur Ju, il se disposa gravement à gagner la porte, les pieds en l'air, en marchand sur les mains.

Ju fut étonné.

Tout à coup il eut une idée.

— Oui, il faut lui montrer que je sais aussi faire des tours ! Pensa-t-il.

Et il se mit à imiter le chant du perroquet qu'il rendait d'une façon supérieure. Mais jasmin riposta par une imitation magistrale du cri du canard et Ju se sentit battu à plate couture dans cet art d'agrément.

Alors l résolut d'éblouir le marchand par d'autres procédés et, s'étant assuré qu'aucun de ses parents ne le voyait, il ouvrit discrètement la porte d'un placard et pour jouir de son triomphe considéra Jasmin.

Le triomphe était inespéré.

Le petit ramoneur était resté bouche béante. Ce qu'il voyait là grand dieux ! Ce qu'il voyait là ! Quelque chose d'éblouissant, de merveilleux de féérique ! Un grand Pierrot tout blanc, tout soyeux, tout reluisant, un grand Pierrot en carton pâte plus beau qu'un homme ! Et grand ! Et riche !... quel joujou !...

— C'est le petit Jésus qui va me l'apporter cette nuit en passant par la cheminée ! Souffle le glorieux Ju ; c'est la Noël demain.

— Le petit Jésus ?

— Chut ! Maman va nous entendre... elle croit que je ne sais pas.

— Le petit Jésus ! Bredouillai Jasmin les yeux arrondis.

— Oui, tu connais bien ? Le petit bonhomme qui la nuit de Noël se promène dans les cheminées pour aller déposer les jouets dans les chaussures... Tu connais bien ?

Jasmin ne connaissait pas ; on ne lui avait jamais parlé du petit Jésus, à lui.

Alors il va porter des choses comme cela à tous les enfants ?

— Mais oui !

— Par les cheminées ?

— Mais oui !

— Ah !

Jasmin réfléchit un instant.

— Et pour... pour les enfants qui... n'ont pas de cheminée ?

Mais une porte claque tout près et Ju se hâta de refermer le placard.

— Tu m'appendra à faire le canard, dit ? balbutia-t-il à l'oreille de Jasmin.

Celui-ci s'en alla, grave en songeant à des choses et rejoignit l'homme moyen.

● ● ●

C'était un jour très froid avec un brouillard humide ; les arbres pleuraient sur les routes.

L'homme moyen se dirigea vers un groupe de maisons basses et arriva sur une place. Une voiture jaune, grande comme un wagon, était dételée au milieu.

L'homme et jasmin entrèrent dedans. C'était leur maison roulante. Ils allaient avec elle, de village en village, ramonant des cheminées en faisant de l'acrobatie, suivant les goûts artistiques des populations.

— Je crois que nous pouvons organiser une représentation pour ce soir, annonça tout haut l'homme moyen.

Mais Jasmin n'entendit pas ; il avait l'air préoccupé.

— Pourquoi n'y a-t-il pas de cheminée à la voiture, dis ? Risqua-t-il d'un air bizarre.

Puis, voyant qu'il n'obtenait pas de réponse, pas plus que les autres fois où il posait des questions étranges pour d'autres peut-être, mais très claires pour lui, il sortit.

Le jour finissait. Il faisait très triste. Là-bas toute droite, une cheminée d'usine fumait. Une cheminée énorme, large, fière, haute, plus haute que le clocher du village. Cela troublait Jasmin.

Sournoisement, il se dirigea vers cette cheminée et supputa l’œil les dimensions du joujou que le « petit Jésus » pourrait faire passer par là.

Puis la tête basse il s'en retourna, remarqua d'autres cheminées, pensa à d'autres joujoux et eut envie de pleurer en revoyant dans sa mémoire le grand Pierrot blanc, merveilleux, féérique que le « petit Jésus » devait apporter à un enfant riche, cette nuit-là en passant par la chem...

— Ah !... s'écria tout coup Jasmin, illuminé par une idée de génie.

Et il se mit à courir vers la voiture jaune.

Il se lava, se peigna, sortit ses loques, revêtit son beau maillot noir, ses beaux brodequins vernis, passa sa tête dans sa belle perruque rousse aux trois mèches bien raides et bien pointues, se rougit les lèvres, se blanchit le visage, peignit sa meilleure grimace au coin de ses lèvres et, attifé comme pour les plus belles représentations, il se dirigea vers le château dont il avait ramoné une cheminée, quelques instant auparavant.

Vers les dix heures la fumée ayant cessé, Jasmin grimpa sur le toit, sortit une corde courte mais solide de sa poche, entra dans la cheminée bien comme et, se suspendant à dix mètres environ du sol, attendit avec calme en repliant sous lui sa jambe gauche de certaine façon, comme il avait fait cent fois sur les places publiques.

— Maintenant le « petit Jésus » peut venir, se dit-il, je lui ferai toujours donner quelque chose au passage !

● ● ●

Et les heures sonnèrent, sonnèrent au loin à un clocher invisible ; et Jasmin les entendit s'envoler, sonores et lentes, tandis que ses yeux regardaient là-haut le rectangle de ciel qui s'apercevait au-dessus de sa tête, et dans lequel il cherchait l'approche lumineuse du « petit Jésus »

— Oh ! Il ne va pas tarder, sans doute !

 

LE-PIERROT-NOIR-01.jpeg


Et Jasmin, les yeux impatients, changeait de position au bout de sa corde, et restait là, le cou tendu, la tête renversée en sentant ses mains gourdes s'abêtir sous le froid. Et il pensait :

Oui, c'est un Pierrot comme cela qu'il aurait voulu ou quelque chose d'approchant ; un beau monsieur en carton à qui il pourrait raconter des histoires toute la journée, sans courir le risque d'être battu, comme par l'homme moyen ; un beau monsieur qui l’emmènerait avec lui dans ses tournées ; un monsieur bon et raisonnable qui serait son petit ami, avec lequel il pourrait jouer à toutes sortes de choses, comme font les autres enfants.

Et, ce pensant il mettait son plan irrésistible sourire sur sa figure, pour que le « petit Jésus » s'il survenait à l'improviste, fût généreux.

 

LE PIERROT NOIR 02

 

Il faisait de plus en plus froid. Il y avait là-haut des étoiles fines qui semblaient de petites fleurs gelées. Et Jasmin changea de jambe, au risque de ne plus retrouver sa pose gracieuse. Et il resta sur la nouvelle jambe longtemps. Et puis, il dut s'appuyer contre le mur et se salir les mains.

Et puis, il dut laisser sa perruque de travers n'ayant plus les doigts assez habiles pour la rajuster.

Et puis, il pleura, en pensant que le « petit Jésus » ne le trouverait pas beau dans cet état et qu'il lui refuserait peut-être même un Polichinelle de deux sous.

Et alors ce fut lamentable.

Jasmin songea à des choses tristes aux coups que lui donnait l'homme moyen, aux enfants riches qui ont des cheminées chez eux, et au paradis dont parfois il avait entendu parler, et qui doit être un endroit plein de poupées roses, dans lequel lui, Jasmin, aurait à ramoner tout au plus des cheminées blanches et cela le remplit d'une tristesse infinie.

— Est-ce qu'il ne pas va venir ? Larmoya-t-il en détrempant tout le fard qui était sur sa figure.

Mais peu à peu il se sentit dans le corps quelque chose de doux, ou de douloureux, il ne savait trop. C'était peut-être le froid, ou la faim, ou le sommeil, ou un grand bonheur qui entrait en lui. Et en fermant les yeux à demi il sourit lentement.

Car il venait de découvrir la-haut, oui ! Oui ! Le « petit Jésus » Ah ! C'était lui qui venait ! Il le sentait bien ! Il venait. Et c'était très beau à voir, très doux à penser. Il était joli, il dégageait de la lumière par toute sa personne et ses petits pieds, en marchand, faisaient crier les étoiles comme les grains de sable d’une allée. Il venait ! il avait sous le bras de grandes grappes de pierrots blancs, de soldats rouges, d'arlequins multicolores. Et tout cela était pour lui, le ramoneur ! Pour lui Jasmin.

Oui, oui car voyez : le « petit Jésus » approche approche encore, aperçoit le moricaud dans la cheminée, sourit de son bon sourire qui semble faire le jour et lui, parlant de sa bonne voix qui semble réveiller tous les oiseaux des champs :

— Prends, Jasmin ! Lui dit-il.

Et Jasmin ébloui par son rêve, au bout de sa corde, se haussa sur ses jambes, tendis les mains et dégringola.


● ● ●


Et, à l'aube, la mère de Ju, son Pierrot blanc ans les bras, se dirigeait vers la cheminée où son fils avait mis un soulier, quand tout à coup, elle poussa un cri.

— Maman !qu'y a-t-il ? Demanda Ju réveillé en sursaut.

— Oh ! Vois donc ! Dit la mère bouleversée.

Et elle montra dans les cendres un vague pierrot noir étendu.

— Jasmin ! Oh ! Jasmin ? C'est toi ? S'écria Ju.

Mais Jasmin ne répondit pas à Ju.

Il était mort.

Et quoiqu'il eût la tête fendue, il souriait toujours, sans doute en voyant les beaux pierrots blancs et les beaux arlequins multicolores au milieu desquels son âme se promenait, là-haut dans un paradis merveilleux, dans un paradis éblouissant comme un bazar à trois sous.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 22 DÉCEMBRE 1907

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