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MOINEAUX SANS NID N° 33

30 Juin 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

33 L'ODIEUSE TROMPERIE CONTINUE

 

Bien que Mireille éprouvât un très vif désir de connaître sa vraie mère, elle ne cessait de se préoccuper du sort de Valérie, sa protectrice.

Ainsi demanda-t-elle sans soupçonner la vilenie d’Alice :

— Ma maman sera longue à venir ?

La jeune femme fit un signe affirmatif.

— Oui ! Cela peut demander un certain temps… plusieurs jours peut-être.

— Je vous demandais cela parce que je voudrais aller prévenir mademoiselle Valérie, expliqua-t-elle. Je serais navrée qu’elle se fasse du souci.

— Ne pense pas à cette personne. Que dirait ta mère si, arrivant à l’improviste elle apprenait que tu n’as pas eu la patience de l’attendre chez moi ?

Ce disant, elle fixait la petite avec sévérité.

— Elle penserait, ajouta-t-elle, que tu ne l’aimes pas beaucoup et que tu lui préfères cette autre dame qui ne t’est rien !

— Non, répliqua la gamine, parce que je dirais à maman que cette dame est très bonne et que je l’aime et maman l’aimerait certainement elle aussi !

— Mais ta mère désire beaucoup que je te garde ici jusqu’à son arrivée, dit Alice que l’insistance de l’enfant au sujet de Valérie commençait à agacer.

— Je reviendrais tout de suite, assura Mireille qui, dans son ingénuité n’arrivait pas à découvrir ce qui pouvoir s’opposer à un désir si naturel. Je voudrais seulement aller la rassurer !

— Ce n’est pas possible ! Je ne veux pas que ta mère me désapprouve ! fit la jeune femme irréductible. Ce que nous pouvons faire c’est lui envoyer un domestique avec un billet, pour la tranquilliser.

— Très bien ! approuva Mireille… Mais, s’il ne la trouvait pas ?

— Alors, j’irai moi-même, décida Alice, convaincue que la question serait ainsi réglée. (Puis elle reprit) : Oui, c’est ce qu’il y a de mieux à faire ! Tu resteras ici au cas où ta mère arriverait et, moi, je vais là-bas et je reviens tout de suite !

— Bon, approuva la gamine, rassérénée. Alors, dites-lui que ma mère est sur le point d’arrivée, mais que je lui garde à elle, toute mon affection, que je suis contente et que je l’embrasse à grands bras !

— Je le lui dirai ! Au revoir ! Sois sage, ne touche à rien ! lui recommanda Alice en se levant.

Elle sortit de la pièce, satisfaite de la facilité avec laquelle elle venait de faire renoncer l’enfant à son idée. Elle avait bien l’intention de se rendre chez Valérie, non pour la tranquilliser sur le sort de Mireille, mais parce qu’elle désirait connaître et affronter sa rivale présumée.

Elle voulait savoir si elle était en mesure de lutter avec elle et avec sa beauté et, aussi, quelles étaient au juste les relations de Valérie avec Robert. Enfin – et cela ne se l’avouait pas à elle-même – elle se sentait un irrésistible besoin de faire du mal à la jeune femme.

Elle sortit de la maison, monta dans sa voiture, et, une demi heure plus tard, elle en descendait devant la ville de Valérie Labeille.

Mais, au lieu d’y voir sa rivale, elle y trouva une vieille femme inconnue en compagnie d’un individu à la mine renfrognée ; c’étaient madame Picquet et Paul Macaire.

Il faut ici ouvrir une légère parenthèse pour expliquer comment l’usurière se trouvait ainsi chez Valérie.

Lorsque Robert Montpellier s’était présenté pour sauver la jeune femme, l’Araigne ne se trouvait pas avec l’huissier et son clerc, mais en compagnie de deux comparses à qui l’ignoble femme avait demandé de jouer ce rôle, afin d’éviter les frais d’une vacation. Pas plus que sa malheureuse amie, le peintre ne s’était douté de la supercherie et il avait remis l’enveloppe à la mère Picquet, sans exiger le moindre reçu.

Or, la vieille et ses complices étaient restés non loin de là, épiant ce qui allait se passer dans la petite maison ; ils avaient assisté à la brève et tragique entrevue avec le père de Valérie, puis au départ de Robert dont l’air déçu disait assez qu’il prenait un congé définitif…

Aussitôt un diabolique projet avait germé dans l’esprit de la mère Picquet ; elle était revenue peu après accompagnée, cette fois d’un véritable huissier, et lorsque Valérie avait fait allusion au remboursement effectué par Robert, madame Picquet avait nié effrontément ! Malgré la pitié que lui inspirait Valérie, en larmes, incapable – et pour cause ! – de montrer le moindre reçu, l’huissier avait dû instrumenter.

Vaincue par ce nouveau coup du sort, comprenant trop tard que la scène de la veille n’avait été qu’une ignoble comédie, la malheureuse avait dû abandonner sa gentille villa à celle qui l’avait odieusement exploitée…

— Mademoiselle Valérie Labeille n’est pas ici ? demanda alice en les considérant avec surprise.

— Non, Madame, cette maison ne lui appartient plus !

— Savez-vous où je pourrais la trouver ? J’ai besoin de la voir ?

— Pourquoi voulez-vous la voir ? interrogea madame Picquet, avec sa curiosité habituelle.

— Pour une raison personnelle, répliqua sèchement Alice qui ressentait une antipathie instinctive pour la mégère.

— Oh ! fit la vieille en écartant les bras, ce que je vous en dis, c’est pour que vous me preniez pas la peine de la chercher au cas où elle vous devrait quelque chose !

— Que signifie ? s’étonna Alice.

— Elle n’a pas un centime et elle ne vous paiera pas !

— Cela ne regarde que moi ! Savez-vous où elle habite ?

— Si je le savais, je serais déjà allée lui arracher les yeux ! s’écria la mégère d’un ton vibrant de haine.

— C’est la seule chose que vous lui ayez laissée… pour pleurer, intervint Paul Macaire, ironique.

— C’est bien suffisant pour gagner sa vie, à moins qu’elle ne veuille vivre aux crochets de Mireille.

Alice tressaillit en entendant ce nom, mais la vieille reprenait, en grommelant :

— Seulement, elle se trompe, si elle a cette idée, parce que moi, je la lui enlèverai !

— Expliquez-moi donc cette histoire ! dit Alice. J’aimerais beaucoup connaître la vie de Valérie.

— C’est une coquine ! assura la sorcière, heureuse de trouver quelqu’un à qui elle pouvait dire du mal de Valérie. Elle m’a enlevé une enfant que j’avais adoptée, elle ne paie pas ses nombreuses dettes… J’ai été obligée de la faire expulser de sa maison parce qu’elle ne voulait pas me régler. C’est pour me venger qu’elle m’a pris la petite ! Mais elle ne sait pas encore à qui elle à affaire.

— Cependant j’ai appris que quelqu’un lui a envoyé de l’argent pour vous payer, fit Alice froidement.

— Pour me payer ? protesta la vieille. Je n’ai pas eu un centime !

Alice comprit qu’elle n’apprendrai rien de plus. Elle sortit de son portefeuille une carte de visite et la tendit aux deux complices en disant :

— Eh bien ! Si vous appreniez son adresse, ayez l’amabilité de me la faire connaître.

A peine eut-il lu le nom imprimé, que les yeux de Macaire brillèrent d’une étrange lueur. Et il pensa : « Mais, c’est la nièce de Julien Delorme, la riche héritière d’un homme à la vie orageuse ! Ce pourrait être une bonne cliente… »

Puis il déclara à haute voix :

— J’aurai beaucoup de plaisir à vous rendre service, Mademoiselle. Vous pouvez être certaine que je ferai l’impossible pour vous procurer cette adresse.

— Merci, dit-elle avec un aimable sourire, et si je rencontre Valérie, j’essaierai de la convaincre de vous rendre cette enfant.

Madame Picquet haussa les épaules :

— Merci, Mademoiselle, mais ce n’est pas nécessaire. Qu’elle le veuille ou non, elle devra me la rendre.

Sans répondre, Alice s’éloigna, déçue de ne pas avoir rencontré sa rivale. Mais elle pensait, cependant : « Il me semble que j’ai trouvé là les gens qui seront bien utiles à la réussite de mes plans… »

Pendant ce temps, fatiguée d’attendre, Mireille était sortie de la chambre d’Alice et elle errait dans la grande maison comme une âme en peine. Les domestiques la regardaient avec surprise et curiosité, mais aucun d’eux ne lui adressa la parole.

Tout ce qu’elle voyait autour d’elle, la remplissait de stupeur. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il put exister une demeure si splendide, des meubles si beaux et si riches, couverts de marqueterie… et tous ces tableaux, aux murs !

Par-dessus tout, une table dorée, de style Louis XV la laissait perplexe ; elle la croyait d’or massif ! Quel abîme entre tout cela et l’immonde magasin de la marchande d’habits, dans laquelle elle avait été élevée ! Elle était en contemplation devant la table dorée, quand une toute jeune fille, portant un tablier blanc coquet, s’approcha et lui demanda avec un sourire de sympathie :

— Elle te plait cette table ?

— Elle est en or, n’est-ce pas ? interrogea la gamine.

La jeune fille se mit à rire.

— Non, petite, c’est du bois doré. Tu n’en as jamais vu de pareille ?

Mireille haussa les épaules et répondit, franche et ingénue :

— Non, Mademoiselle ! Que voulez-vous que j’ai vu moi ? Des guenilles et des mégots, c’est tout !

— Tu as donc été élevée dans un bric-à-brac ?

— Exactement, Mademoiselle ; dans une baraque de brocante.

L’autre l’examina avec surprise, émue et demanda :

— Et… que fais-tu ici ?

— J’attends ma mère qui, à ce que m’a dit la dame, doit venir me voir.

— Ta mère ? … La brocanteuse ?

— Non ! Celle-là n’est pas ma mère, ni ma tante, ni… rien !

— Alors, qu’est-ce qu’elle est pour toi ?

La jeune femme de chambre ne quittait pas la porte des yeux craignant d’être surprise à bavarder avec l’enfant.

— Mais alors, qui est ta mère ? Comment s’appelle-t-elle ?

La gosse reste silencieuse pleine de honte parce qu’elle ne savait que répondre.

— Tu ne sais pas comment s’appelle ta mère ? insista la femme de chambre.

Mireille fit « non » de la tête et soupira.

— Non, Mademoiselle, je ne sais pas…

L’autre leva les yeux au plafond et s’exclama :

— Il se passe des choses étranges dans cette maison !... Qui t’a amenée ici, petite ?

— Un monsieur.

— Pourquoi faire ?

— Pour voir Pierrot.

La surprise de la jeune fille de chambre croissait.

— Qui est ce Pierrot ?

— Mon ami presque mon frère. Je ne peux pas le voir, mais il paraît que je vais retrouver ma mère.

— Cela aussi c’est bizarre, murmura la jeune fille, l’air perplexe.

Elle alla à la porte, regarda avec soin à droite et à gauche, puis revint vers Mireille et lui murmura à l’oreille :

— Ecoute ma petite, ne te fie pas trop à ces gens…

La fillette jeta un regard déconcerté à son interlocutrice et s’enquit :

— Pourquoi ? Ils sont méchants ?

— Ils battraient même le diable ! affirma la sympathique domestique. Je suis persuadée qu’ils t’ont amenée ici, avec de mauvaises intentions, parce qu’ils sont incapables de faire quoi que ce soit de bien ! Ne t’y fie pas, petite, ne t’y fie pas !

La gosse restait pensive.

— Pourquoi dois-je me méfier ? demanda-t-elle. J’ai vu de mes yeux la lettre de ma mère et la dame me l’a lue.

— Et qu’est-ce qu’elle disait, cette lettre ?

— Que ma mère allait venir me voir et que je devais l’attendre ici… Regardez, elle est sur ce bureau.

La domestique s’empara de la lettre et lut :

 

Chère Alice,

Je suis ennuyée d’avoir à te dire que ce que tu me demandes est absolument impossible. Ni moi, ni personne ici ne pouvons actuellement disposer d’argent liquide, car tu n’ignores pas les malheurs que nous avons subis ces derniers temps.

De toutes façons, je m’étonne fort que, dans les ennuis où tu te trouves, tu n’aies pas pensé à recourir à ton oncle Julien, qui a beaucoup plus d’argent que nous et moins de charges.

Tu me dis que tu n’oses pas lui avouer que vous êtes ruinés. Cela ne me semble pas raisonnable puisque en fin de compte, tout ce qu’il possède vous reviendra. Ne sois pas sotte, chère Alice ; confie-toi à lui, c’est la solution la plus raisonnable et la plus sûre, autant pour toi que pour tes frères.

Je t’assure que je suis navrée de ne pouvoir t’être utile en cette circonstance. Crois en tout cas à toute mon affection.

Ta Jeannette

 

La petite écoutait, le souffle suspendu et quand la lecture fut terminée, elle demanda :

— Elle ne dit rien d’autre ?

La jeune fille secoua la tête.

— Rien d’autre. Mais tu es certaine que c’est cette lettre que la demoiselle t’a lue ?

La pauvre gamine répondit par un déluge de larmes ; tout cela n’était que mensonge ! On s’était moqué d’elle ! Elle ne verrait jamais sa mère !

Sans comprendre, la femme de chambre – ignorant l’espoir que les mensonges d’Alice avaient fait naître dans le cœur de Mireille – se rendit compte de l’immense désolation de la charmante créature et devina qu’une infamie en était la cause. Elle s’approcha de l’enfant et, la caressant :

— Ne pleure pas, petite, ne pleure pas ! lui dit-elle affectueusement.

— Pourquoi m’ont-ils trompée ? se lamentait la petite. Qu’est-ce que je leur ai fait, moi ?

La jeune fille apitoyée s’alarmait devant un tel désespoir, mais elle n’osait appeler les autres domestiques de peur qu’ils ne viennent à savoir ce qui s’était passé. Elle calma la petite, comme elle le put, la supplia de ne rien dire.

— Je veux partir de cette maison ! fit soudain Mimi. Pourquoi m’a-t-on amené ici ? Ce qu’on m’a raconté de Pierrot doit être aussi un mensonge !

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit de Pierrot ? demanda l’autre avec sollicitude.

La petite expliqua de son mieux ce qu’Anselme lui avait raconté et le moyen qu’il avait employé pour la persuader de le suivre.

< Qu’est-ce qu’ils se proposent de faire de cette enfant ? se demandait la femme de chambre. Pourquoi nous ont-ils donné l’ordre, à tous, de ne pas la laisser sortir, de ne pas lui parler et de ne dire à personne qu’elle est ici ! >

A ce moment, on l’appela et elle s’enfuit en courant laissant Mireille seule. Mais la gamine qui, maintenant n’avait plus confiance en personne, s’élança derrière la jeune fille.

Un homme en livrée, à la stature imposante, lui barra brusquement la route, disant d’un ton sévère :

— Où vas-tu ?

— Dehors, dans la rue ! répliqua l’enfant. Je ne veux pas rester dans cette maison.

— Tu ne dois pas sortir ! Si tu fais la méchante, je t’enferme dans un cabinet noir jusqu’à ce que Mademoiselle revienne !

Devant cette menace, la petite fit demi-tour et recommença à errer dans la grande maison, à la recherche d’une sortie, mais les deux portes donnant sur l’escalier étaient fermées à clé.

Il lui vint alors l’idée de se cacher derrière une tenture, près de la porte d’entrée ; si la porte s’ouvrait pour laisser entrer ou sortir quelqu’un peut-être que, grâce à un moment d’inattention, elle réussirait à s’enfuir…

Elle était à peine cachée que la sonnette se fit entendre. Un des domestiques alla ouvrir. Une femme entra, qui avait l’air d’une paysanne et la porte fut refermée bien vite, toujours à clé.

— Vous avez peur ? demanda la femme. On n’a pas idée de fermer à clé à cette heure-ci !

— Cela ne te regarde pas, Juliette ! Qu’est-ce que tu viens faire ici !

— Cela ne te regarde pas davantage, rétorqua-t-elle. Il faut que je vois Monsieur le marquis.

— Il n’y a personne à la maison.

— Alors, j’attendrai. Je dois absolument lui parler… Et comment va le malade ? Il va mourir ou non ?

— Il mourra un jour ou l’autre, répliqua le domestique en haussant les épaules, mais il a l’air d’avoir sept vies, comme un chat !

— Tu parles comme si tu désirais le voir mort !

— Je ne souhaite la mort de personne ! assura l’autre d’une voix acide. Mais s’il doit mourir…

— Que ce soit le plus vite possible, n’est-ce pas ! conclut Juliette avec un sourire complice.

Le domestique soupira et reprit :

— C’est l’unique espoir qui nous reste de toucher ce qui nous est dû à tous. Ils ne vous doivent rien, à vous autres ?

La femme haussa les épaules répondant à la question par une autre :

— Alors, c’est vrai ce qu’on dit ? Ils sont ruinés ?

— Réduis à la pire misère ! On doit de l’argent à tout le monde ici !

— Et pourtant, ils dépensent…

— Tu parles ! Seulement, je ne sais pas où ils le prennent.

— Pourquoi restes-tu, s’ils ne te paient pas ?

— Parce que j’ai peur de perdre ce qu’ils me doivent ! Et puis, je sais qu’à la mort de l’oncle, nous toucherons l’arriéré et un cadeau en plus.

La femme regarda autour d’elle et demanda :

— Pourquoi tenez-vous la porte fermée ?

— On nous l’a ordonné, expliqua le domestique. Ils ont amené ici une petite fille… Il parait qu’ils veulent l’empêcher de s’enfuir.

— Un autre enfant ? s’écria la campagnarde surprise.

— Comment un autre ? Il n’y a que cette petite !

— Je me comprends.

Et elle pensait : « Ces gens ont l’air de passer leur temps à voler des enfants ! Le jeune garçon qu’ils nous ont amené n’est donc pas le seul… Il en avait laissé des enfants par le monde, ce bon Monsieur ! Et si je m’étais trompée ? »

La sonnette de la porte résonna de nouveau et peu après, le marquis apparaissait.

— Que fais-tu ici, Juliette ? demanda-t-il alarmé.

— Je suis venue vous parler, Monsieur le marquis, à propos de ce que vous savez.

Il fronça les sourcils et interrogea :

— Il est arrivé quelque chose ?

— Non, non ! Mais je veux vous parler.

Alors Anselme la fit entrer dans la pièce la plus proche, séparée de l’antichambre par la portière derrière laquelle Mireille était toujours cachée. Il ne ferma pas la porte et l’enfant resta immobile tendant l’oreille pour écouter ce que ces deux-là avaient à se dire.

— Eh bien ! Que veux-tu ? demanda le Marquis.

— Savoir la vérité, Monsieur le marquis ! répondit Juliette d’une voix nette. Nous ne voyons pas clair dans cette affaire du jeune garçon !

— Tais-toi idiote ! Tu veux que tout le monde t’entende ?

— Vous voyez ? Vos propres paroles me font douter. Pourquoi cacher que vous nous avez confié cet enfant, alors que vous dites que votre seul but est de le protéger ?

— Mais c’est vrai ! Que veux-tu qu’il y ait d’autre ?

— Je n’en sais rien, moi ! Pourtant nous n’y voyons pas clair comme je vous l’ai déjà dit !

Anselme d’Evreux eut un geste d’insouciance et reprit, très sec :

— C’est bien simple ; si vous n’êtes pas d’accord, allez-vous-en ! Il ne manque pas de gens pour prendre votre place !

La femme écarquilla les yeux.

— Vous nous renvoyez ? Monsieur le marquis.

— Non, mais je n’admets pas que mes domestiques doutent de moi et me posent des conditions !

— Bien… et que devrons-nous faire de l’enfant, si nous partons ?

— J’entends que vous ne quittiez pas la maison avant que je ne vous aie envoyé des remplaçants.

Juliette secoua énergiquement la tête.

— Rien à faire, Monsieur le marquis ! affirma-t-elle. Ni mon mari ni mon beau frère, ni moi n,e resterons un jour de plus dans une maison dont on nous chasse !

— Mais comme je ne vous chasse pas, vous n’avez pas lieu de vous presser, répliqua Anselme, avec un calme souverain.

— Vous ne nous renvoyez pas, c’est vrai ! fit Juliette avec amertume, mais vous nous obligez à traiter un enfant comme un prisonnier. Et cela, comprenez-le, Monsieur le marquis, ce n’est pas bien !

— Qu’est-ce que tu veux, alors ? Parle clairement ! Tu commences à me fatiguer !

— Ne vous fâchez pas ! Nous voulons savoir qui est ce jeune garçon et pourquoi vous le tenez enfermé dans le pavillon de chasse. Est-ce que je suis assez claire ?

Derrière la tenture, Mireille ne perdait pas un mot de cette conversation. En entendant parler d’un garçon enlevé elle pensa tout de suite que ce pouvait être Pierrot. Pendant ce temps, Anselme restait silencieux ; il cherchait une bonne excuse pour clouer le bec de cette femme trop curieuse. Enfin, il dit :

— Ce garçon n’a ni père, ni mère et je me propose de faire de lui un honnête homme car il est très intelligent.

— Cela s’appelle une bonne action, Monsieur le marquis ! fit observer Juliette aussitôt. Alors, pourquoi tant de mystère ? En général ceux qui font œuvre charitable s’arrangent pour que tout le monde le sache. Inutile de me raconter des histoires, Monsieur, je sais fort bien que vos raisons sont tout autres !

Anselme la regardait, les yeux mi-clos.

— Que veux-tu dire par là ? demanda-t-il d’une voix sourde et chargée de menaces.

— Que vous ne m’en faites pas accroire ! se hâta de répondre la femme. A bon entendeur, salut…

Un sourire ironique apparut sur les lèvres d’Anselme d’Evreux.

— Allons répliqua-t-il, je dois être un mauvais « entendeur » car je ne comprends pas, Juliette !

Un éclair de malice illumina les prunelles de la femme.

- Je veux dire, Monsieur le marquis, répondit-elle insolemment qu’il arrive parfois qu’un héritage vienne on ne sait d’où…

Anselme fronça les sourcils

— Juliette ! s’écria-t-il indigné. Une telle insolence est intolérable ! A partir de cette minute, toi et ta famille, n’être plus à mon service ! Je vous chasse !

— Très bien, Monsieur le marquis ! Je cours faire part de cette nouvelle aux « hommes »… Dans deux heures au plus tard, nous aurons quitté la maison. Adieu et bonne chance !

— Vous de même, grogna-t-il.

Juliette était déjà sur le seuil quand elle se retourna et demanda avec ironie :

— Nous emmenons le gamin avec nous, n’est-ce pas ?

— Non, laissez-le dans la maison et surtout fermez bien la porte !

— Vous ne pensez pas qu’il vaudrait mieux que je l’amène chez monsieur Delorme ? dit-elle d’un ton chargé de sous-entendu. Il pourrait bien se faire qu’il m’en soit reconnaissant… Et puis, il y a cette petite fille que vous retenez ici… Vous êtes la Providence des enfants perdus, ma parole !

Le marquis tressaillit et la regarda avec un intense étonnement.

— Qui vous a mise au courant ? demanda-t-il.

Juliette haussa les épaules.

— Monsieur le marquis, il est absolument inutile de me mettre au courant de quoi que ce soit, puisque de toutes façons, j’arrive à savoir, répondit-elle très fière d’elle-même. Mais puisque vous tenez tant à le savoir, je vais vous le dire ; je l’ai vue entrer et je lui ai parlé !

— Alors, attendez ! dit le marquis en allant fermer la porte.

Mireille ne put entendre la suite de la conversation. Au même instant Alice rentrait.

                                                                                                                                         (A SUIVRE LE 3 JUILLET)

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