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LE NUMERO 6666

17 Août 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

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David Pommier huissier retiré, achevait lentement son bol de café au lait, quand Léontine sa femme, une jeune brunette, fit irruption dans la salle à manger, puis rouge et confuse, se mit à tortiller le coin de son tablier en regardant son maître.

Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a, Tine ?

M. Pommier avait adapté cette abréviation par économie de temps.

Je voudrais... je voudrais prier monsieur de me remettre... vingt francs sur mes gages.

Vingt francs ! Et pourquoi faire, s'il te plaît ?

Voilà ! Répond la jeune femme enhardie par le sourire qui se dessine sur la bouche du personnage, je veux acheter un billet de loterie de l'Hôpital.

Mais c'est une idée folle !... Autant jeter les vingt francs dans la rue.... Crois-moi, Tine, laisse ton argent où il est, tu t'en trouveras mieux. Crois-tu gagner le lot de cent mille francs ?

Et le gros homme se mit à rire.

Enfin ? Pourquoi pas... j'ai rêvé un numéro.

Ah ! La bonne histoire... tu as rêvé un numéro ? Et peut-on savoir lequel ?

Les quatre six.

Bon ! Le numéro 6666.

Tout juste !

Et tu crois à cette faribole pareille... Dieu ! Faut-il que tu sois dinde, ma pauvre fille.

Mais enfin, monsieur, si je veux risquer ces vingt francs... après tout...

Quoi donc ?... après tout...

Dame ! C'est mon argent.

Ah ! C'est comme ça que vous le prenez, mademoiselle ?

Et, se levant vivement l'ancien huissier ouvrit un bureau dans lequel il prit quatre pièces de cent sous qu'il jeta sur la table avec humeur.

Prestement, Léontine empocha l'argent avec un « bien merci » et disparut de la chambre.

Dieu ! Qu'elle est bête cette fille, murmurait le bonhomme en cherchant son livre de dépenses, vraiment, le gouvernement à tort d'autoriser ces machines-là, même sous couleur de charité.

Puis, ayant ouvert son registre, il écrivit rageusement :

« Remis à cette bécasse de Tine vingt francs pour un billet de loterie de l'Hôpital n° 6666 » Après quoi, son bureau étant ouvert, l'ex-huissier se mit à examiner les billets d'ordre contenus dans un grand portefeuille de chagrin noir.

Veuf, sans enfant, ayant vendu son étude à bon prix, M. Pommier avait commencé à faire la petite banque ; il prêtait aux gens solvables, momentanément gênés, des sommes quelconques à un intérêt raisonnable. De cette façon, il entrait un peu dans la vie de ses clients.

Ce négoce lui rapportait en l'occupant. En outre, les personnes qu'il obligeait pour la plupart gens de la campagne, lui faisaient parfois hommage d'une volaille grasse ou d'un quartier de porc en hiver, attentions que prisait fort l'ancien officiel ministériel aussi connu pour son amour du gain que pour son goût pour la bonne chair.

Petit de taille, ventre bedonnant et cou d'apoplectique on le voyait trottinant en ville où à la campagne, toujours à l'affût d'une bonne affaire, où même simplement d'une invitation à dîner.

La mère de Tine, longtemps au service de feu Mme Pommier, s'était retirée dans son village en proposant sa fille pour la remplacer, et c'est ainsi que cette jeune personne, fort gentille ma foi ! Prenait soin du ménage du veuf, en tout bien, tout honneur, s'entend !

Pendant les semaines qui suivirent l'entretien rapporté plus haut, Tine ne fit aucune allusion au billet de loterie, et son maître n'en parla pas davantage.

Mais un beau jour, comme il lisait son journal il fit un bon sur sa chaise et, la figure décomposée, il regarda la jeune bonne d'une façon étrange.

Celle-ci qui desservait la table avec son calme habituel, remarqua l'émotion de M. Pommier.

Vous sentez-vous mal, monsieur ? Dit-elle avec inquiétude.

Ce n'est rien... une crampe seulement, répondit celui-ci ; va, laisse-moi, ma fille.

Tine sortit sans ajouter un mot.

Resté seul l'ex-huissier se mit à arpenter vivement sa chambre, le journal à la main.

Elle ne se doute de rien... de rien du tout, ajouta-t-il en froissant l'innocente gazette, et pourtant c'est là, imprimé en gros caractère... premier gagnant 100 000 francs le n° 6666. Allons vérifier le fait.

Après avoir soigneusement replié la feuille qu'il mit dans sa poche, M. Pommier but un grand verre d'eau et se rendit à l'Hôtel de Ville.

Là, le fait lui fut confirmé Et cette étourdie qui ne s'était pas même informée : elle ne songeait même plus à son billet !... C'est inconcevable, mais cela était.

En attendant, une foule de billets de banque se livraient à une sarabande dans la cervelle du petit homme qui se dirigeant vers la promenade des Marronniers, s'assit sur un banc où il se pris à méditer profondément.

Le résultat de ses réflexions fut que pour rentrer chez lui, il passa par les Halles, où il acheta une truite superbe, oubliant de la marchander, pour la première fois de sa vie.

En arrivant dans sa maison, M. Pommier s'empressa de porter son acquisition à la cuisine.

Oh ! Le beau poisson ! S'écria Tine.

Oui, c'est une truite saumonée... tu la mettras au bleu... Tine et soigne-la bien.

Monsieur a donc quelqu'un à dîner ?

Oui et devine qui ?

Comment deviner ? Je donne ma langue aux chiens.

Eh bien ! Tu sauras que je dîne avec Mlle Léontine Durut.

Léontine Durut !... mais c'est moi !

En personne.

Monsieur veut rire ?

Jamais de la vie, chère enfant, tu dîneras avec moi et... nous causerons.

Léontine Durut, la fille de l'ancienne bonne de mme Pommier, apparaissait à l'huissier sous un aspect entièrement nouveau.

On ne saurait croire combien dans la vie ordinaire, 100 000 francs en bons et beaux louis d'or bien sonnants présentent de charmes, même au visage le plus ordinaire.

Sans doute la jeune fille était plutôt jolie ; mais de cette beauté campagnarde qui tire ses attraits de la jeunesse d'abord, ensuite de l'éclat des couleurs, enfin de cette robustesse paysanne qu'apprécient seulement les véritables villageois.

Ses instructions sans avoir été absolument négligés, ne dépassait pas le niveau des études très élémentaires de la petite école primaire où elle n'était restée que jusqu'à l'âge de douze ans Quand à son éducation, elle s'était bornée à la connaissance des usages que l'on peut attendre d'une bonne et honnête domestique ; du reste, parfaitement ignorante des formules de la société, même de la société bourgeoise.

M. Pommier se répétait tout cela dans son fort intérieur ; d'autre l'auréole de la fortune lui donnait une vision plus raffinée de la personne de Tine ; la taille de celle-ci lui semblait plus svelte, ses doigts plus allongés, ses grosses joues fermes moins rouges. Enfin, se remémorant ses réparties originales, le tour enjoué de son esprit, il songeait qu'avec quelques leçons de diction et de maintien elle pourrait tenir sa place dans le milieu restreint mais respectable où s'écoule la vie d'un ex-officier ministériel.

S'il faisait de Tine sa seconde femme ?

Cette idée audacieuse venait de surgir comme un éclair dans le cerveau surexcité de M. Pommier.

Mas songeait-il aussitôt que vont dire les divers ménages où il avait l'habitude de fréquenter.

Et cette excellente Mme Pommier qui reposait tranquillement à l'abri du frêne pleureur que la tendresse de son mari avait fait planter pour couvrir de son feuillage épais la pierre de granit sur laquelle étaient gravés les innombrables qualités de la défunte... et le malheureux qui avait signé toutes ces belles choses : « Ton époux fidèle au delà de la tombe !! »

Oui ! Mme Pommier née Duvillard, ne se retournerait-elle pas d'indignation dans son cercueil en chêne au moment où la parjure introduirait dans le sanctuaire nuptial la fille de Marianne, sa cuisinière !

Horreur et profanation !

Cependant, comment faire autrement pour attirer à sois les bienheureux cent mille francs ?

Dès que les gens auraient connaissance de la fortune de Tine, les amateurs de dot et Dieu sait s'il en trouve, allaient poursuivre la jeune fille de leurs déclarations ; la gagnante du gros lot n'aurait qu'à choisir dans le tas.

L'huissier voyait déjà l'heureux élu dans la personne d'un godelureau à moustache noire ou blonde, fier de sa bonne mine, de sa taille et de ses vingt cinq ou trente ans.

Non ! Cela ne devait pas être... elle n'aurait pas lieu !

C'est pourquoi piétinant sur les préjugés d'un monde étroit, égoïste, envieux, M. Pommier devait prendre une résolution virile.

Impossible !

Hé ! Pourquoi pas, ma fille ? Répétait le malin huissier ; j'ai appris à te connaître, je suis trop jeune pour vivre en garçon. Cinquante ans à peine et de la santé à revendre... et tiens ? Veux-tu que je te dise : il y a longtemps que je pense à ça.

Et l'honnête homme lâcha ce gros mensonge avec une conviction qui troublait le cœur de Tine. Ce n'est pas que l'idée de s'unir à ce gros petit homme déjà vieux, lui sourit beaucoup. Cependant sur les instances de celui-ci, elle consulta sa mère qui, à cette nouvelle, faillit étouffer de joie : sa fille... cent mille fois oui ! Qu'il fallait accepter.

Ainsi chapitrée, Tine finit par donner son consentement et les choses ne traînèrent pas.

Ah ! Non, elles ne traînèrent pas... Un homme qui sait abréger les formalités, quinze jours plus tard. M. Pommier conduisait Léontine à la mairie et à l'église.

Avant cette double cérémonie, le nouvel époux n'avait pas manqué de faire établir un contrat aux termes duquel il se mariait sous le régime de la communauté, la fortune devant revenir au survivant après le décès de l'un des époux. Cette générosité avait fait déborder la joie de la mère de Léontine, et touché vraiment le cœur de la jeune fille qui n'envisageait pas, ans une certaine angoisse, cette union avec un homme qui aurait pu être son père.

Pour des raisons de convenance, M. Pommier n'avait invité que très peu de monde à sa noce ; les témoins, la mère et l'oncle de sa femme, ainsi qu'un vieux camarade qui faisait d'ordinaire sa partie de billard, assistèrent à cette fête intime.

Mais si l'assistance était peu nombreuse, la chère n'en fut que meilleure, et le dîner chez le restaurant en vogue ne laissa rien à désirer.

Après le dîner, les convives s'étant séparés avec les compliments d'usage, les deux nouveaux époux prirent simplement le chemin de la maison conjugale, légèrement animée mais vaguement inquiète, lui tout à fait rayonnant.

Dans la voiture qui les reconduisait l'ex-huissier le teint excessivement coloré, grâce au vieux pomard qui avait arrosé d'excellentes choses, pris sa petite femme et lui desserrer quelque peu sa cravate ; et pendant que celle-ci se prêtait avec complaisance à son désir, il lui donnait un tendre baiser sur le front.

A ce contact, Tine eut un frisson qui ne se rapprochait en rien du sentiment délicieux que de nouveaux époux éprouvent en pareil cas. Malgré les avantages de sa nouvelle situation, elle se demandait si elle avait bien fait de troquer et libéré et jeunesse contre...

A peine eurent-ils pénétré dans la maison bien connue que monsieur conduisit madame dans son bureau. Et là, la faisant asseoir en face de lui, sans même lui laisser le temps d'ôter son chapeau :

A présent, Tine, ma chère femme, laisse-moi te dire que tu es une petite oublieuse... Va promptement me chercher ton billet.

Quel billet ?

Quel billet !!! Parbleu le billet de loterie, e numéro 6666.

Mais je ne l'ai pas !

Comment ! Mugit-il le pauvre homme dont la face cramoisie devient aussitôt violette... tu n'as pas pris le billet de loterie ?

Eh bien ! Non, dit la pauvrette toute tremblante, j'ai pensé que vous aviez raison, que c'était de l'argent jeté au lac et... avec les vingt francs je me suis acheté six chemises.

Six che...!

Pommier n'acheva pas, car du coup il sen alla dans un monde meilleur où il put dé »verser le trop plein de son indignation.

De cette catastrophe il n'en résulte pas moins que la jolie veuve se trouva en possession d'une fortune rondelette.

Une manière comme une autre de gagner le gros lot !

 

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