LE LION ÉCHAPPÉ
Dans mon adolescence, fit Jean Dalgarves, j'avais la passion des ménageries. Il n'en passait guère à ma porte, sans que j'y allasse voir dompteurs ou dompteuses aux prises avec des lions, des tigres, des panthères, des léopards, des jaguars, des hyènes, des serpents, des ours bruns, noirs, gris ou blanc. Je n'étais pas seulement guidé par l'attrait qui poussait les Romains au cirque, mais encore par une curiosité plus saine, par une curiosité psychologique de la mentalité des fauves, et cela est si vrai que je prenais presque autant de plaisir à voir manœuvrer des chèvres, des chiens ou des singes que des bêtes plus farouches. Quoi qu'il en soit, j'étais un fervent des ménageries, et c'est Bezons surtout qui m'attirait, parce qu'il déployait plus d'ingéniosité que les autres belluaires, parce qu'il obtenait par des trucs plutôt aimables, ce que d'autres obtenaient part la terreur ou par les stupéfiants. Je l'admirais surtout dans ses manœuvres avec son grand lion, Annibal, à qui il faisait exécuter des tours de chien et des travaux de cheval.
Cet Annibal était encore jeune, il répondait parfaitement à son nom, de même qu'il obéissait strictement à certains ordres parlés, sans qu'il fût nécessaire de les souligner par des gestes. Les séances de Bezons et d'Annibal étaient fixés dans ma mémoire et le sont encore ; je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir distinctement tous les exercices de cet énorme félin, pour entendre toutes les rauques inflexions du dompteur. Vers une vingtaine d'année, la vie sentimentale attiédit fortement mon goût pour les ménageries ; je passai un bon lustre sans revoir l'excellent Bezons ni le gigantesque Annibal. Je les revis l'un et l'autre dans des circonstances qui méritent d'être rapportés.
J'étais alors frénétiquement amoureux de Mme Gerbeuse, que se disputaient assidûment une vingtaine d'hommes de tous âges et de tous poils. Mme Gerbeuse méritait tant d'amour par une beauté servie par la plus fine et la plus flexible élégance. Le sieur Gerbeuse était un assez sale type, qui la trompaient depuis le surlendemain de son mariage, et qui n'avait d'autre qualité qu'une parfaite indifférence à l'égard des actes de sa femme, pourvu qu'elle sauvegardât les convenances. Néanmoins la jolie créature n'avait pas encore profité des dispositions libérales de son propriétaire. Ce n'est pas qu'elle fut bégueule et qu'elle ne crût liée par des devoirs envers qui se piquait de n'en pas reconnaître vis-à-vis d'elle ; mais elle ne tenait pas à la galanterie ; l'amour la tentait. Elle l'attendait, ne croyant pas qu'on le put le chercher, et le hasard, peut-être la méfiance, ne lui avaient pas fait reconnaître encore celui par qui elle pourrait être heureuse. Je crois que je lui déplaisais point ; j'étais à cet égard logé à la même enseigne, qu'une demi-douzaine de mammifères de ma sorte. Lorsque je lui dépeignais ma passion, elle avouait en être touchée, mais pas plus que de la passion de certains de mes rivaux ; lorsque je décrivais mes souffrances, elle répondait qu'un air pensif :
— Vous m'inspirez une pitié véritable... Mais que faire ? X, Y et Z n'existent pas moins ce sentiment dans mon âme !... S'il me faut succomber par compassion, tiendrez-vous pour juste que je succombe également avec d'autres... j'attendais le coup de la grâce !
Je l'écoutais avec désespoir, je commençais à me demander s'il ne serait pas expédient de enter une cure par le voyage, lorsqu'il se produisait un événement grave.
C'était un soir où les Gerbeuse donnaient un grand dîner. Nous étions une trentaine à table. Les maîtres d'hôtel servaient le rôti, lorsqu'il se fit une rumeur dans l'avenue et ans le bas de la maison. Un domestique alla voir ce qui se passait. Nous entendîmes des cris d'épouvante, puis les pas perdus de la valetaille qui fuyait à travers les chambres, tandis qu'un maître d'hôtel clamait :
— C'est un lion !... un lion !... un lion !...
Nous nous levâmes en tumulte. Avant qu'aucune explication fut possible, le fauve se dressa dans la baie, fixant sur nous ses grands yeux couleur d'ambre. C'était un magnifique animal, un vrai « seigneur à la grosse tête » à la poitrine profonde, les pattes faites pour terrasser les buffles, une épaisse crinière blonde, des crocs de dix centimètres. Ah ! Ce ne fut pas long ! En un clin d’œil tout le monde avait fui, y compris deux duellistes émérites et un explorateur ; je restai seul avec trois femmes, toutes rois évanouies, parmi lesquelles Mme Gerbeuse. J'ignorai toujours pourquoi je n'ai pas partagé la terreur générale. Peut-être fût-ce un pur instinct , quelque chose qui me dit que je me trouvais en pays de connaissance et que je courais aucun danger. Pendant une demi-minute je demeurai à considérer ce colossal félin. Et tout à coup, il me sembla le reconnaître, c'était bien lui, Annibal, le grand favori de la ménagerie Bezons que le vieux dompteur chevauchait si allègrement à la fin des séances... oui c'était bien son port, sa crinière presque pareille à une chevelure blonde, le rictus perpétuel de sa lèvre supérieure qui lui donnait un air redoutable. Je ne sais quelle confiance me remplit l'âme. Je m'avançai doucement vers le carnivore, et me souvenant des scènes de la ménagerie.
— Annibal ! M'écriai-je.
Si j'avais pu avoir un doute, il se serait dissipé à l'instant même. A l'ouïe de son nom, le grand lion se dirigea vers moi d'un air soumis que je connaissais bien.
Je n'hésitai guère sur le plan à suivre. Il s'agissait tout simplement d'enfermer Annibal dans le fumoir, pièce qui attenait à la salle à manger et où personne n'avait eu l'idée de se réfugier, vu qu'elle se trouvait trop près de la baie par où était venu le lion.
J'ouvris la porte du fumoir, puis :
— Annibal, fis-je en contrefaisant de mon mieux l'accent et la voix du vieux Bezons, nous allons faire « le tour du monde »
Annibal à ces paroles bien connues, plia légèrement l'échine, et moi, emporté par la situation, j'enfourchai la bête, je la guidai gentiment, je réussi sans trop d’encombré à la faire entrer dans le fumoir. Là, descendant prestement du dos de ma formidable monture, je passai la main dans la crinière jaune et je murmurai :
— Nous sommes fatigués, Annibal... il faut nous reposer !... couche-toi !
Annibal se coucha docilement, mais au lieu de me servir de lui comme d'un oreiller, ainsi que Bezons avait coutume de le faire, après le « tour du monde » je fis trois pas en arrière, sortis vivement et enferma le brave fauve à double tour.
Tout cela n'avait pas duré trois minutes en sorte que je trouvais les dames encore évanouies. Je ne m'occupai guère que de Mme Gerbeuse. Quoique je m'y puisse moins adroitement que je n'avais fait avec Annibal, je parvins assez rapidement à la ranimer. Au bout de quelques temps, elle ouvrit ses beaux yeux, parut étonnée de me voir penchée sur elle mais le souvenir lui revint, ses traits se couvrirent d'épouvante.
— Le lion ! Gémit-elle.
— Ne craignez rien, madame, fis-je avec tranquillité, je l'ai emmené dans le fumoir... où il est enfermé à double tour !
— Vous l'avez emmené ? S'écria-t-elle stupéfaite.
— Eh ! Oui, madame... j'ai pensé que sa présence vous sera désagréable.
Elle s'était redressée. Elle regardait maintenant la porte du fumoir avec un frisson.

— Ne craignez rien, fis-je... les lions ne sont pas mécaniciens. Si celui-ci avait l'idée de se sauver par quelque endroit, ce serait pas la fenêtre. D'ailleurs, je vais vous conduire ans une chambre lointaine... ainsi j'enverrai chercher le propriétaire de ce visiteur indiscret !
J'avais l'air si tranquille qu'elle se mit à sourire. Elle n’avait presque plus peur. Néanmoins elle se laissa conduire vers sa chambre, avant même que les deux autres dames fussent revenues de leur pâmoison. Je la quitta respectueusement au seuil, transportait les personnes évanouies au salon et me mis à héler les domestiques et les convives. Comme j'avais soin que tout péril était conjuré, j'eus vite autour de moi une vingtaine d'individus. Tout en rassurant les uns, je donnais aux autres des ordres pour qu'on avertit le dompteur Bezons. Je n'avais pas fini de m'expliquer qu'une grosse voix rauque se faisait entendre ; nous vîmes le belluaire lui même qui, guidait par la voix publique et surtout par celle d'un petit groom, arrivait à l'endroit où son lion avait disparu.
— Où est-il, le pôvre ? S'écria-t-il d'un accent pathétique... J'espère bien qu'il ne lui ai pas arrivé malheur !
— Ne craignez rien, monsieur Bezons, dis-je en riant, je lui ai fait e tour du monde... et j'en ai profité pour l'enfermer là !... Nous allons si vous le voulez bien, le faire sortir ensemble.
A ses mots les assistants furent saisis d'une nouvelle panique. La salle à manger se vida en un clin d’œil, ce qui jeta le dompteur dans une crise d'hilarité inextinguible !
— Sont-ils bêtes, hein ! S'écria-t-il. Ce pôvre Annibal !
Nous trouvâmes Annibal un peu agité ; il avait renversé quelques vases et détruit une jolie petite table en marqueterie. A la vue, à l'ouïe de son maître, il reprit toute sa bonne humeur ; nous n'eûmes aucune peine à le faire descende l'escalier et à l'installer dans le fourgon dont le dompteur avait eu soin de se faire suivre.
Cette petite aventure me rendit célèbre pendant tout l'hiver, ce qui n'est que fumée — et me valut enfin l'amour de me Gerbeuse qui fut la lumière de ma jeunesse. Il serait peut-être un peu excessif d'en inférer que la fréquentation des ménageries doit faire partie de l'éducation du « struggler » pour l'amour.
REVUE NOS LOISIRS DU 26 AVRIL 1908
TOUS LES LUNDIS A 14 HEURES SERIE DE PHOTOS