LE GRAIN DE BEAUTÉ
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LE GRAIN DE BEAUTE
Nouvelle par Léon LARGUIER
Une semaine avant la foire du 24 août un de ces orages d'été si violent dans les parages du Sud où il ne pleut presque jamais, ravagea l'esplanade de Brignon-Grézan.
Chaque année à la même époque, en face de l'antique cité patinée de poussière et de soleil sous les arceaux de platanes où s'exaspéraient les cigales, s'élevait en quelques heures, du Pont-Vieux à la Pierre-Plantée du mail, une autre cité de toile brillante, curieuse et complète, une cité qui possédait des musées pleins de phénomènes et des hippodromes plein d'écuyères et de clowns ; et c’est cette miraculeuse ville de toile qui a eut à souffrir e la bourrasque, cette semaine avant le 24 août. La pluie avait commencé , les grêlons avaient sonné sur le trottoir, des grêlons si prodigieux que l'épicière de la Haute Place s'était amusée à le peser, et le mistral, un mistral enragé, comme le pont d'Avignon lui-même en voit rarement, avait terminé le sabbat. Nous regardions la tourmente derrière les vitres du « Gambrinus ». Il y avait là Max Lindet le jeune peintre qui fume à cette heure sa pipe sous les pins parasols et les térébinthes de la villa Médicis ; quelques amis de collège que l'on retrouve aux mois de vacances, et M. Gaspard de Tocquebien, hobereau célibataire et maniaque, à peu près ruiné que nous appelons le Vidame.
Il vivait seul et nous lui avions jamais connu la moindre histoire.
Il prétendaient chercher partout un idéal féminin qu'il ne rencontrait nulle part et nous l'avions accusé, tout un été, d'être amoureux de la caissière. Au fond un brave homme assez toqué, et démodé, suranné vieillot, sentimental et terriblement naïf et timide.
L'orage s'apaisait peu à peu. Le tonnerre se retirait en grondant sourdement du côté des Cévennes rocailleuses et sévères, et le mistral ne soufflait presque plus.
Avec Max Lindet nous sortîmes un moment.
Le vent furieux avait déblayé le ciel, des troupeaux de nuages blancs couraient comme pris de panique sur le front de la nuit à présent claire et dix heures sonnaient aux deux horloges de la ville.
Le mail était semblable à un campement arabe dévasté par le simoun, et sauf le manège et le cirque mieux montés et plus lourds, toutes les baraques avaient terriblement souffert.
Des branches cassées pendaient aux platanes ; la belle Aïda habituellement voilée comme une sultane de Constantinople, la belle et mystérieuse Aïda qu'il fallait payer afin de la voir, se prétendait ruinée sur ce qui restait sur son seuil, et se lamentait aux yeux de tous.
Un support de fer avait assommé sa gazelle !
La lune montait derrière l'épaule ronde d'un coteau en vaporisant la scène.
Des forains couraient après un étrange animal, boitant et sautillant. En nous approchant nous vîmes que c'était le veau à cinq pattes qui s'était échappé. Un singe affublé d'une culotte rouge et coiffé d'un béret blanc croquait des berlingots emportés par le vent dans les herbes du square ruisselant, et un immense oiseau que l'on ne pouvait reconnaître, mais qui était certainement un grand rapace, aigle ou vautour, perché sur la tête de bonze du chevalier de Florian.
Nous aperçûmes encore par une déchirure de la toile, près de la ménagerie une belle fille que l'orage n'avait pu réveiller et qui dormait sur un matelas, exactement moulé e dans un maillot rose.
Elle reposait longue et souple, sous la tente chaude, sa tête aux cordes boucles blondes et frisées sur son robuste bras nu ; et à des sortes de mâts étaient accrochés des fouets flexibles, des cordages bariolés, des jupons pailletés de strass et des cerceaux garnis de papier doré.
Lorsque nous retournâmes au « Gambrinus » il était déjà trop tard, et nous ne trouvâmes que Gaspard de Tocquebien qui, par extraordinaire, buvait un second café en compagnie de deux dames.
La grosse majestueuse d'une majesté de mauvais aloi, tenait de la caissière de cirque et de la tireuse de cartes ; l'autre, sa fille sans doute était une élégante jeune personne, très brune.
Le Vidame avait eu involontaire mouvement de dépit en nous apercevant et discrètement, nous allâmes nous asseoir au fond de la salle commandant une fine et de quoi écrire.
Nous sortîmes, notre verre bu, en saluant l'étrange groupe et Max Lindet qui mieux que moi avait regardé la jeune femme demeurait rêveur.
— Où diable, me dit-il ai-je rencontré cette tête ? Car c'est certainement une foraine chassée de sa baraque par le mauvais temps, et qui est venue se réfugier là avec a mère. Est-ce une équilibriste, une dompteuse, une écuyère, et le Vidame se débauche-t-il ?
As-tu remarque cette tâche rouge qui n'est pas une envie et qui n'est pas non plus un grain de beauté près de sa lèvre ? Elle est souple et mince avec quelque chose de félin dans l'allongement et l'ondulation de la taille. Elle a des dents splendides, un teint de nacre et de sauvages yeux de velours. Vraiment c'est un être curieux et je plains cet idiot de Vidame. Tiens, asseyons-nous ici, nous allons les guetter.
La nuit était immensément pure et la pierre du banc ne se souvenait plus de l'orage. Nous apercevions l'intérieur du « Gambrinus » les tables blanches, les murs peints en bleu, l'or du plafond dans la rousse lumière du gaz. Enfin nous vîmes Gaspard de Tocquebien se lever avec les deux femmes, hésiter au seuil du café, les accompagner jusqu'à l'hôtel du Lion d'Or et saluer jusqu'à terre en prenant congé.
Seul il se dirigea du côté de son château à dix minutes de la ville ; il se retourna plusieurs fois et la nuit l'avala.
Les jours suivant personne de l'aperçut.
Au bout d'une semaine le « Gambrinus » s'impatienta et parlait d'envoyer une délégation à Tocquebien lorsque le peintre Max Lindet nous donna de ses nouvelles.
Il travaillais, abrité derrière un taillis au sommet de la côte des Roussilles, il peignait la descente de la route brûlée, pelée, jaune comme un ruban d'amadou, lorsqu'il vit arriver la berline du Vidame.
Au pas de ses deux rosses blanches, elle n'allait pas vite et il put admirer Gaspard de Tocquebien au fond de la calèche et, devant lui, une brune infante et d'une épaisse duègne, jouant de l'éventail et pelant des mandarines.
Il était même très bien ce farceur de Vidame et avait quelque allure, rasé de frais, cravaté de clair dans le coffre safran de sa patache. Il avait l'air d'un personnage d'une autre époque, désuet et vieillot, il devait ressembler à son grand-père lorsque celui-ci rentrait à Tocquebien dans la même voiture, venant de présenter ses hommages à la duchesse d'Angoulême. Sûrement la belle devait lui tenir la dragée haute, le croyant riche ; elle se décolletait à cause de la chaleur et montrait une nuque fraîche et moite plus dorée qu'un brugnon, au célibataire plus tenté qu'un ermite.
La foire eut lieu, une de ces dernières foires rappelant un peu les grandes assemblées de Beaucaire, un de ces derniers marchés annuels attirants tous les paysans avec leurs troupeaux, tous les maquignons avec leurs chevaux, tous les saltimbanques, tous les routiers de la mer aux Cévennes. Septembre passa et le Vidame était toujours invisible.
Moi-même je revins à Paris, lorsque à la fin d'octobre, je reçue une lettre de Max Lindet.
Il avait eu une aventure avec la belle fille que nous surprîmes le soir de l'orage, dormant pareille à une déesse dans le maillot rose qui la moulait des chevilles au col. C'était la nièce du dompteur et le peintre avait découvert ce qu'il cherchait.
Il m'avertissait que le Vidame avait épousé l'étrangère du « Gambrinus » et qu'on le voyait plus.
Il se demandait ensuite le secret et me racontait que l'oncle de la dompteuse avait acheté à eux dames, une baraque dont l'enseigne manquait. Mais la jeune femme avait trouvé une photographie dans un tiroir de la roulotte et la lui avait montrée.
L’image un peu fanée représentait la femme de Gaspard en toilette extravagante.
Par la fente de sa jupe ouverte sur le côté on voyait sa jambe nue, une adorable jambe mince, nerveuse et fine, couverte de tâches rousses semblables à celle que nous avions remarquée près de ses lèvres.
Et mon ami achevait sa lettre ainsi : « Gaspard Marie Godefroy Adhémar de Tocquebien s'est laissé rouler encore une fois, il a épousé Félina, la femme panthère de la foire ! »
REVUE NOS LOISIRS 19 JANVIER 1908