MOINEAUX SANS NID N° 56
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56 – L'ENQUETE REPREND
Une grande animation régnait au Palais de Justice. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. On connaissait à présent l’auteur du crime de la rue Lakanal : Jean Marigny, que l’on avait tout d’abord innocenté !
Toute la police du pays était à sa recherche et les journalistes se tenaient à l’affût de la moindre rumeur. Chacun voulait être le premier à annoncer l’arrestation du criminel. Mais le bandit courait toujours. Cette affaire que l’on considérait comme classée, remontait brusquement à la surface. Elle faisait l’objet de toutes les conversations.
Quand, escortée par deux inspecteurs, Valérie arriva au Palais la foule se précipita dans les couloirs pour la voir passer. La malheureuse marchait tête baissée, se cachant le visage des deux mains, mais elle ne pleurait plus ; elle semblait résignée à son triste sort comme un guerrier vaincu que ces forces ont abandonné et qui n’attend plus que la mort. Tel était l’état d’esprit de Valérie quand elle entra dans le cabinet du juge d’instruction.
— Asseyez-vous, dit le magistrat.
La jeune femme se laissa tomber sur le siège qui lui était indiqué et attendit qu’on veuille bien l’interroger.
— Depuis combien de temps connaissez-vous Jean Marigny ? lui fut-il demandé.
Valérie releva la tête et répondit :
— Depuis neuf ans.
— Et pendant ces neuf ans, vous avez eu des relations intimes avec lui ?
— Oui, Monsieur.
Et ces relations durent toujours, à ce qu’il semble ?
— Non ! Déclara-t-elle d’un ton ferme. J’ai rompu avec lui dès que je l’ai soupçonné d’être un assassin.
— Cela ne vous a pas empêchée de le protéger et de l’autoriser à cacher chez vous le produit de son crime.
— Il l’a fait sans ma permission et à mon insu.
— Vous n’allez pas me faire croire que vous ne l’avez pas vu enfouir les bijoux dans votre remise.
— Quand j’en fus informée, il était déjà parti de chez moi ...
Le magistrat se pencha vers elle, la regarda fixement et conseilla d’une voix ferme :
— Ne me racontez pas d’histoires hein ! Dites la vérité !
— Ayez pitié de moi, monsieur le juge ! Supplia-t-elle.
— Si vous êtes innocente, vous n’avez rien à craindre. Parlez !
— Je suis innocente, je suis victime de la méchanceté de cet homme ... Ce que je pourrais vous dire pour ma justification vous semblerait sans doute absurde et, pourtant, ce ne serait que la vérité, je vous le jure sur la tombe de ma mère !
Le juge d’instruction parut se radoucir.
— Mademoiselle, dit-il d’un ton presque rassurant, je suis ici pour vous écouter ; surtout soyez calme, calme et sincère.
Il y eut une courte pause au cours de laquelle Valérie Labeille sembla rassembler ses idées. Finalement, elle révéla :
— Oui, Monsieur le juge, j’ai été la maîtresse de cet homme, mais contre ma volonté ...
Une vive surprise se peignit sur le visage du magistrat.
— Hum ! Voilà qui est plutôt bizarre !
— Vous voyez bien ! A peine ai-je ouvert la bouche que déjà vous doutez de ma sincérité ...
— Avouez qu’il est bien difficile d’admettre que, pendant neuf ans, une femme ait pu être la maîtresse d’un homme, contrainte par la violence, la peur où je ne sais quoi ...
— Par suggestion hypnotique, Monsieur le juge.
— Diable ! Mais c’est très grave ce que vous dites là !
— Oui, Monsieur, il me suggestionnait. Je me sentais attirée vers lui par une force irrésistible, une force supérieure à ma volonté ... Je croyais l’aimer, mais, en même temps je ne pouvais m’empêcher d’éprouver de la répulsion pour lui, surtout quand il s’est mis à me demander de l’argent.
— Et vous lui en avez donné ?
— Je ne pouvais pas lui résister. En outre, il m’affirmait que cet argent devait être employé à des spéculations avantageuses pour nous deux. Et moi, pauvre aveugle que j’étais, je lui ai donné jusqu’à mon dernier franc, comme je lui avais donné mon honneur, ma fille, et tout ce qu’il m’avait demandé !
Sur ces mots, Valérie se tut et leva un regard inquiet sur le juge qui semblait réfléchir profondément.
Après une nouvelle pause, ce dernier reprit :
— Le cas n’est pas si étrange que cela ! Ce que vous appelez suggestion hypnotique n’était autre qu’une passion coupable que vous éprouviez pour cet homme.
— Non, non, je vous assure que vous faites erreur et que ...
Le juge d’instruction l’interrompit d’un geste brusque.
— Ne parlons plus de cela, qui n’a rien çà voir avec notre affaire ... Un fait reste acquis ; c’est que vous avez reçu cet homme chez vous le soir même du crime.
— Il était venu me voir après un mois d’absence. Mais, pendant cette période, j’avais pris des renseignements sur lui et je l’ai invité à prendre la porte.
— Et la suggestion hypnotique fut sans effet ce soir-là ? demanda le juge, non sans une certaine ironie.
— Ce soir-là, il ne put ou ne sut pas me suggestionner. Je lui reprochai ma conduite et lui signifiai ma décision de rompre toutes relations avec lui.
Le magistrat ne répondit pas. Tout en feignant de compulser les papiers étalés sur son bureau, il réfléchissait. Enfin, il lui demanda :
— Pouvez-vous me prouver ce que vous avancez, Mademoiselle Labeille ?
— Ce soir-là, Jean Marigny et moi étions seuls. Comment voulez-vous que je vous prouve l’authenticité d’une conversation qui n’a pas eu de témoins ?
— C’est bon ... continuez !
— Tandis que nous discutions je remarquai sur sa chemise des taches de sang.
— Vous lui en avez parlé ?
— Non, je ne sais pas pourquoi. Cependant, cette découverte me fit peur. Je le chassai. Alors, je le vis entrer dans la remise d’om il sortit peu après. Cela m’étonna. Dès qu’il se fut éloigné, j’entrai à mon tour dans le local. Je découvris les bijoux qu’il avait enfouis. Je ne pus m’empêcher d’établir un rapport entre cette découverte et les taches de sang que j’avais remarquées. La terreur s’empara de moi et je m’empressai de remettre les bijoux où je les avais trouvés.
— Le lendemain les journaux parlaient que du crime de la rue Lakanal. J’ai eu immédiatement la conviction que Jean Marigny était l’auteur.
— Et pourquoi ne l’avez-vous pas dénoncé immédiatement ?
— Oh ! Monsieur le juge, comment voulez-vous qu’une femme dénonce un homme qui ...
— Enfin, aviez-vous rompu avec lui, oui ou non ?
— Oui, mais nous avions été très unis ... Et puis, je ne voulais pas qu’au cours du procès il fut fait mention de mon nom.
— Vous préfériez que la police le découvre ?
— Oui, Monsieur.
— Et vous n’avez pas pensé que ces bijoux cachés dans votre demeure pouvaient constituer une terrible charge contre vous ?
— Je n’étais pas en état de penser ; j’avais peur ! Une peur atroce, comprenez-vous ?
— Et qui a enlevé les bijoux de votre remise ?
— C’est là un mystère que je ne puis vous expliquer. Quelques jours plus tard, Jean revint chez moi. Je l’accusai alors d’être l’assassin et d’avoir caché dans ma maison les bijoux volés. Il m’affirma que ce n’était pas vrai. Il prétendit que j’avais des hallucinations. Nous allâmes ensemble dans la remise et effectivement les bijoux n’y étaient plus.
— L’explication de ce mystère est fort simple ; quand vous avez su que la police était au courant de vos relations avec le criminel, vous avez pensé avec raison que votre maison serait perquisitionnée. Vous avez donc fait disparaître le produit du crime. Le doute n’est plus permis ; vous êtes bel et bien la complice de cet assassin.
Valérie eut beau pleure, supplier, protester de son innocence, rien n’y fit. La conviction du juge était faite. Trop de charges pesaient sur l’infortunée victime de Jan Marigny ; la grande gêne dans laquelle elle se trouvait, les dettes dont elle était criblée, les emprunts qu’elle avait fait au Crédit Municipal étaient déjà des présomptions. La présence dans son sac des bijoux volés par l’assassin devenait une preuve écrasante, et Pierrot lui-même était soupçonné d’être son complice !
Cet interrogatoire pathétique dura trois heures, trois heures d’une effroyable torture pour notre malheureuse amie.
— En voilà assez, conclut le magistrat. Je vous arrête. Vous resterez en prison en attendant que le tribunal décide de votre sort.
— Moi, en prison, Monsieur le juge ? s’écria Valérie en se dressant d’un bond, tremblant de tous ses membres.
— Oui et pour un bon bout de temps, je le crains !
— Pitié, Monsieur ! Pitié ! Je suis innocente, je vous le jure !
— L’interrogatoire est terminé, déclara le juge sans même la regarder. Qu’on l’emmène ! (Puis se tournant vers le greffier il ajouta) : Quel dommage tout de même ! Une femme si belle, si distinguée ... Allez donc vous fier aux apparences !
Et il était très content de soi, comme un magistrat qui, à force de finesse et d’adresse, vient d’arracher des aveux à un criminel endurci !
Peu après, Valérie était acheminée vers la prison de la Petite Roquette
( A SUIVRE LE 10 SEPTEMBRE )