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LE FOURGON A PAIN

27 Juillet 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

LE FOURGEON A PAIN

Nouvelle par Pierre SOUVESTRE


LE-FOURGON-A-PAIN---copie-1.jpegLe déjeuner des lieutenants joyeusement commencé dans cette vase grange où l'on avait dressé des tables de fortune, s'achevait dans la torpeur des digestions estivales aggravées de la sainte fatigue des manœuvres alertement menées le matin même par le général de division.

Le café était médiocre, le tabac réquisitionné dans le village, trop frais, la chaleur accablante.

On avait parlé métier, discuté avancement. On s'était chamaillé sur les armes : fantassins, cavaliers, artilleurs. On tombait de sommeil.

Enfin le train régimentaire du 220e de ligne et de la batterie du 112e d'artillerie n'avait pas ses provisions au complet.

Le fourgon automobile ― une innovation ― qui devait apporter du pain de la manutention de Montpellier, n’était pas arrivé. Il fallait attendre ; pas moyen d'être tranquille. La chaleur augmentait. Midi.

 

●●●●●

 

Dans le silence pesant qui précède la sieste, durant lequel on perçoit confusément le bourdonnement des mouches et le sifflement des moustiques, un bruit de godillots trébuchant dans les graviers troubla soudain la quiétude des officiers. A la baie de la grande ouverte sur la campagne, apparurent deux êtres que la surprise de tous les galons entraperçus dans la pénombre fit hésiter avant d'entrer. Ils se risquèrent cependant, esquissant de gauches saluts, tentant rectifier de vacillantes positions.

Extravagants, fantomatiques, caricaturaux ; c'étaient deux réservistes à liseré blanc ; l'intendance. Ils apparurent débraillés, couverts de poussière, ruisselants de sueur, écarlates. S'étant machinalement alignés sur un rang, les talons joints, les deux soldats attendirent, respectueux, effarés.

Le lieutenant grommela :

― Qui m'a fichu des numéros pareils ?

Mais un autre plus perspicace et intéressé sans doute, interrogea :

― Seriez-vous le fourgon à pain ?

Les hommes se consultèrent d'un coup d’œil inquiet. Ils portèrent les mains moites à leurs visières craquelées.

― C'est... c'est bien nous mon lieutenant... fit l'un.

― C'est nous le fourgon à pain, confirmait l'autre.

L'officier se frotta les mains. Bon ça ! Le pain de la troupe était arrivé. Dix hommes de corvée pendant dix minutes, l'affaire était dans le sac, les boules de son dans le train régimentaire et le lieutenant dans son lit en attendant l'heure de l'apéritif.

― Où est le fourgon ? Demanda-t-il ajustant son sabre.

C'était bien la question redoutée.

Les deux hommes baissèrent le nez. A la seconde interrogation, le plus audacieux esquissa un geste vague qui demeura incompris. Dans un effort désespéré, son camarade vint à la rescousse.

― Censément qu'il est près du moulin, mon lieutenant.

― Près du moulin... Quel moulin ?

― Le moulin du bord de l'eau... censément sur la route.

― Loin ?

― Pour être loin, c'est pas loin... mais c'est loin tout d'même... censément trois quarts de lieue de mon lieutenant.

L'autre homme reprit :

― C'est rapport à l'accident.

On eut quelque peine à obtenir des détails. Les hommes étaient obstinés, leur intelligence bornée, leur peur intense.

L'officier comprit cependant que le conducteur « avait eu quelque chose »à cette phrase des réservistes.

― Il a dit comme ça qu'il avait eu chaud.

L'autre réserviste ajouta :

― Pas des dents de cassées.... et censément aussi.

Ils cherchèrent ensemble, farfouillant leur mémoire.

― Le... la... une...

― La coqueluche...

Triomphalement :

― Non, ce n'était pas ça... Tout de même, c'était comme un rhume qu'il avait dit.

Le lieutenant, impatienté, haussa les épaules :

― Il n'y a rien à tirer de ces gourdes-là !... Allons !...

Puis s'adressant au médecin :

― Vous venez, major.

Timidement un des hommes marmotta :

― Censément, le conducteur demandait après la maréchal ferr...

Mais l'autre le poussa du coude :

― Faut pas contredire les officiers !

Les quatre personnage se mirent en marche. Les hommes exténués et résignés, les officiers maussades. Deux infirmiers réquisitionnés suivaient.

En cours de route, on apprit que le conducteur du camion automobile gisait inanimé sous la machine. Le major regretta de n'avoir pas apporté une civière.

On parvint enfin à proximité du moulin. Sur le bord de la route, à l'ombre, le camion monumental était arrêté, mastodonte, effrayant, irresponsable mais redoutable autour du drame qui avait dû se passer.

Le conducteur gisait en effet entre les deux roues à l'avant de la machine.

Sur l'ordre du major, on le retira avec d'infinies précautions. Il apparut couvert de poussière, le visage maculé de boue ; les yeux clos.

La secousse toutefois, le tira momentanément de sa torpeur. Le pauvre automobiliste eut un regard vitreux et, d'une voix pâteuse, murmura :

― Grippé, je suis grippé... J'ai aussi trois dents...

Pitoyable, le major lui fit signe de se taire :

― Il croit avoir la grippe, explique-t-il au lieutenant. C'est une insolation... On va le mettre au moulin puis, dans une heure ou deux, nous verrons...

 

●●●●●

 

Ce fut une fin de journée très douce et très paisible. Sur le lit blanc de la meunière, l'automobiliste avait été étendu. Le major demeurait à son chevet. Les infirmiers, à la cuisine, préparait des tisanes. Les réservistes attendaient dehors, vautrés ans l'herbe. Le lieutenant était reparti au cantonnement.

Vers cinq heures, l'énigmatique malade se dressa tout d'un coup sur le lit :

― Nom de Dieu ! Qu'est-ce que je fous là ?

Et il allait se lever, mais le major intervint :

― Calmez-vous mon ami... vous êtes souffrant... savez bien... grippé... trois dents...

― Grippé ?... Interrogea le conducteur, un sourire inquiet aux lèvres... mais c'est mon moteur.

Il s'arrêta. Les infirmiers faisaient leur entrée avec des compresses sentant l'anis et quelque chose à boire... Il comprit... Après tout, pourquoi, pas ?... Le major devait en savoir plus que lui.

Et, l'âme sereine, l'automobiliste militaire, insoucieux de l'avenir, consentit à se laisser déshabiller, à absorber la tisane, puis à reprendre son somme et la suite de ses rêves sur l'approche de la classe, momentanément interrompue.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 18 OCTOBRE 1908

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