LE CLOU
L E C L O U
Nouvelle dramatique par Charles FOLEY
Ce jour d'hiver-là vers quatre heures se décidant tardivement à partir pour la foire, maître Jean s'arrêta sur le seuil de la ferme, promena son regard sur les landes, désertes d'alentour et redemanda à Marie Luron, sa servante.
— Alors, vrai ça ne te fait pas peur jusqu'à ce soir d'être seule au logis.
Marie Luron une fille aux yeux noirs, à la mine résolue se mit à rire.
— Sûr que non ! Je suis bien restée seule d'autres fois !
— Les autres fois, c'était peut-être pas comme aujourd'hui.
Maître Jean hésita puis ajouta plus bas.
— Parait que Ravageot le journalier que t'as surpris à me voler mon jambon et que j'ai flanqué dehors est revenue rôder dans nos parages. C'est un très mauvais gars, un dangereux galvaudeux. Il y a beau temps que le bagne nous aurait débarrassés de lui si les autres, comme toi, avaient eu le courage de se plaindre de ses vols. Mais on se tait par crainte. C'est peut-être bien sa rancune contre toi qui le ramène par ici ?
— Bah ! Je ne le crains pas plus que ça, moi votre Ravageot ! J'en ai, toute jeune que je suis affronté de plus terribles. Mais la précaution ne nuit pas. Maintenant que me voilà prévenue, comme j'ai justement à faire dans la maison, je vais m'y enfermer et j'ouvre plus à personne jusqu'à votre retour !
— C'est ça. Ferme bien tout. Alors, au revoir.
— Au revoir, patron... N'oubliez pas de racheter un jambon pour remplacer celui qu'on a volé !
Le fermier s'éloigna rassuré. Et tandis qu'il était encore en vue, avisée et prudente quelque brave Marie Luron, l'oreille au guet, l’œil ouvert, fit le tour de la maison et ne voyant rien de suspect ferma les contrevents, puis rentra, verrouilla la porte et alluma la chandelle. Ensuite, tranquille elle éplucha les légumes pour la soupe, accrocha la bassine à la crémaillère au-dessus du feu, en prenant le chandelier, elle se dirigeait vers le cellier pour achever de mettre le vin en bouteilles, quand, à la porte le chat gratta, puis miaula plaintivement.
— Pauvre bête, ça crie la faim !
Et sans autre réflexion, posant sa chandelle sur la table, Marie Luron revint tirer le verrou et ouvrit.
Tandis que, lâché par son bourreau, le chat s'enfuyait en bonde affolée, un homme se jeta sur la servante, la terrassa brutalement et la tenant sous son genou, la ligota solidement, des épaules aux chevilles avec les bras derrière le dos. Puis félin à pas de loup, il referma la porte, poussa le verrou et contemplant la pauvre fille ficelée, impuissante, étendue à terre devant lui, il se frotta les mains, claqua la langue et dit dans un ricanement féroce :
— A nous deux maintenant ! Nous avons un petit compte à régler ensemble. Chacun son tour ; t'as eu la première manche en me cafardant et me faisant chasser d'ici, je vais prendre ma revanche.
Même si tourné vers la lumière, l'homme n'avait pas mis quelque forfanterie à montrer sous sa casquette grasse, sa face blême, ses prunelles claires de fauve, ses lèvres flétries et minces retroussées d'un rictus méchant, Marie Luron, rien qu'à cette vois gouailleuse et grasseyante eût deviné Ravageot.
— Le patron reviendra pas avant trois ou quatre heures. La ferme est isolée. La route est loin, la lande solitaire ; même si tu criais, on ne t'entendrait pas. Aussi j'ai le temps. Je veux savourer ma vengeance. Y a vingt quatre heures que je jeûne dans la lande à guetter ce moment-là. Maintenant que je te tiens, je veux jouer avec toi comme le chat s'amuse avec la souris. A propos de chat, une fameuse idée d'attraper ton minet, de lui pincer l'oreille pour le faire miauler ! Par ce moyen-là, tu m'as ouvert la porte tout de suite, bien gentiment.
Raillant toujours, il alla à la huche, prit le pain s'en coupa un morceau, puis ouvrit le buffet y trouva un litre à demi-plein. Il se mit à boire goulûment à même le goulot ; puis, ayant bu, il ne se sentit plus faim et négligé le pain.
Alors, un peu ivre, il alla jusqu'au milieu de la pièce, leva la tête, regarda un gros clou plané dans la poudre du plafond et se mit à rire d'un rire large, silencieux effrayant.
— V'là justement le clou où se trouvait pendu le jambon, dit-il enfin dans son même ricanement ; il est solide... et ça se trouve bien qu'il soit là parce qu'il va servir encore... il va servir à te pendre !
Épiant l'effet de sa menace dans un regard furtif et sournois, Ravageot articulait les mots lentement pour impressionner. Mais davantage et jouir plus longtemps, plus cruellement de sa peur grandissante. Mais la servante comme sourde et muette n'eut pas même un frisson. Immobilisée par les cordes, impassible, pâle, mais ans que la moindre contraction de nerfs trahit une frayeur, elle regardait l'homme de ses yeux noirs, tous gans d'intelligence et d'attention.
Pour rompre la gêne de ce regard et de ce silence, Ravageot alla au placard, fit sauter la serrure avec le tisonnier du foyer, forçat le battant d'un coup de genou e fit crouler les pièces de cent sous, symétriquement empilées sur la planche. Il en remplit à pleines mains les deux poches de son pantalon de velours à côtes.
— Je ne me gène pas, tu vois ! Gouailla-t-il de nouveau. J'ai pas peur que tu me cafardes... cependant faudra pas oublier de conter ça au patron quand il ira te rejoindre, là-bas, au cimetière !
Sans cesser d'épier ses moindres gestes, elle ne répondit pas. Alors, les poches pleines à crever, il revint à elle, sifflota dans sa grimace de sarcasme :
— Maintenant que j'ai mon lest dans la poche et l'estomac, je vais m'occuper de toi ; je vas préparer ta pendaison. Puisque j'ai décroché le jambon qu'était au clou, à la place je m'en vas en accrocher un autre... rudement plus gros... le patron pourra pas se plaindre ! Seulement je ais e relever, te remettre sur tes pieds et t'adosser au mur pour que tu puisses mieux voir mes petits préparatifs. C'est bien le moins que t’assiste au commencement du drame en première loge, puisque c'est toi qui feras le principale personnage à la fin du mélo !
Et, tout en blaguant de son bagou cynique de voyou faubourien, il la tirait sur le carreau, puis toujours ficelée, la plantait debout, bien accotée au mur.
Elle n'eut aucun frémissement répulsif quand ses gros doigts spatulés la touchèrent. Elle semblait ne rien sentir ; tout ce qu'elle avait de vie s'était réfugié ans le noir de ses grands yeux guetteurs.
L'homme maintenant à quelques pas d'elle, tira une corde assez courte, enroulée à la taille, sous sa ceinture rouge. En s'entêtant à provoquer la peur de la pauvre fille avant de la tuer, attenant le gémissement où le frisson qui trahirait une défaillance, il expliquait cyniquement :
— tu vois, je pense à tout. C'est de la bonne corde et qui ne cassera pas. Seulement elle est un peu rugueuse. Pour qu'elle coule et serre mieux, fraudait qu'elle soit graissée. Sais-tu où qu'il y a de la graisse ?... Ah ! Tu veux pas le dire, tu fais la mauvaise tête, la rancunière ! Ça ne ait rien. J'ai le temps de chercher et, quand on cherche, on trouve... tiens ! La preuve.
Il prit un morceau de lard dans une assiette sur la planchette de la fenêtre, et se mit à graisser sa corde tout du long.
Marie ne bronchait pas ; mais ne le quittant pas des yeux, elle suivait chacun de ses gestes, avec une avide curiosité.
Quoique sûr que sa victime ne lui échapperait pas, sûr d'accomplir tranquillement son mauvais coup, le misérable ressentait une contrainte, une appréhension indéfinissable de cette grande fille pâle qui immobile, silencieuse, maîtresse d'elle, l'observait avec un tel sang-froid.
Qu'est-ce quelle pensait ? Qu'es-ce qu'elle ruminait ? N'avait-elle pas conscience du danger ? Si car sa pâleur le prouvait. Mais pour manifester si peu de crainte , qu'attendait-elle ? Que pouvait-elle espérer ? Une intervention ? Non certes ! La Marie Luron était trop sensée, trop pratique pour compter sur un secours impossible, pour supposer que, enfermée à clé, plusieurs heures, avec un homme qui la haïssait, — un homme Ravageot ! — il lui restait la moindre chance d'échapper à la mort ! Mais alors se sentant, se sachant perdue, pourquoi comme n'importe quelle autre femme ne disait-elle rien, pourquoi ne sanglotait-elle pas, ne suppliait-elle pas ou ne poussait-elle pas des clameurs d'épouvante ?
C'était là un mystère que Ravageot ne s'expliquait pas et qui le tourmentait de plus en plus.
Aussi résolut-il de brusquer les choses d'en finir avec l'inquiétude de cette face énigmatique et blanche de fille qui insensible aux menaces brutales aussi bien à l'ironie cruelle, ne faisait rien deviner de sa pensée.
La corde une fois graissée d'un bout à l'autre, Ravageot pris un escabeau de bois à deux pieds, car le clou, dans la poudre était haut. Monté sur l'escabeau il attacha la corde au clou solidement tira dessus de toute sa force. Le clou ne bougea pas. Satisfait, l'homme prit le bout de la corde qui pendante, le frôlait à la taille et fit avec soin un nœud coulant.
Puis Ravageot s'assura que son nœud coulant coulait bien.
Voulant absolument le soupir d'angoisse sans lequel sa vengeance lui semblait incomplète. Il interpella la fille ligotée et appuyée au mur.
— Tu vois ça va aller tout seul... couic ! Tu gigoteras trois ou quatre entre-chats, et enfin tu tireras la langue à la Camuse !
Alors, contre toute attente si près de la mort, Marie Luron gouailleuse à son tour éclat de rire :
— Imbécile ! Tu n'entends rien à ton métier d’assassin ! Avec une corde si courte, ton nœud coulant ne sera pas assez large... On y passera mon poing, mais ma tête, jamais !... Veux-tu parier que ça s'arrêta à mes oreilles ?
Après ce long silence, Ravageot à entendre tout à coup cette voix et à l'entendre si nette, si claire, si pleine d'indifférence et même de mépris pour sa besogne sinistre, eut un saisissement, eut un saisissement et, dans un léger trouble, perdit un peu de sa confiance cynique et de sa féroce lucidité.
— Le nœud est assez large, fit-il. Tu n'as pas la tête si grosse... Tiens, regarde ! Ma tête y passe bien à moi ! Je te dis que ça ira... que ça ira très bien !
Et afin de prouver qu'il avait raison, avançant le buste, les deux bras pour saisir le nœud coulant ouvert et même l'élargir autour de son cou, il se dressa au bord de l'escabeau sur la pointe des pieds passa la tête dans la corde et cherchant une dernière fois à provoquer le frémissement d'horreur, il lui tira la langue.
— Voilà la sale grimace que tu vas faire !
Marie Luron attendait ce moment-là. Le fascinant toujours de ses yeux noirs grands ouvert afin qu'il ne devinât pas son geste, dans l'impuissance de son mieux, et de toute sa hauteur, de toute sa force, de tout son poids lourd de masse ligotée, elle se laissa tombée sur les pieds de l'escabeau qui culbuté s'en alla rouler jusqu'au foyer.
Ravageot débout sur la pointe de ses souliers et la tête encore penchée pour sa grimace macabre avait perdu l'équilibre.
Sentant le vide sous ses pieds, il lâcha la corde pour étendre d'instinct les deux bras en avant. Cela suffit pour que le nœud coulant, bien graissé, se resserrât subitement et le prit à la gorge.
Couchée sur le dos presque au-dessous de lui, la servante le vit une seconde battre l'air de ses bras comme s'il voulait glisser la main ente le nœud coulant et son cou, ou rattraper de l'autre main la corde au-dessus de sa tête. Mais le double geste esquissé s'arrête brusquement, les bras retombèrent inertes, se roidirent ; les jambes cherchant désespérément un appui, gigotèrent, tâtonnèrent dans l'espace, puis une contraction secoua le corps, un frisson monta le long de l'échine, redescendit de la nuque aux talons et s'arrêta, mourut dans une crispation des orteils.
La corde tenait Ravageot et grasse, étranglait son cou maigre, de toute la pesanteur de sa chair et de ses os, de toute la pesanteur de ses poches gonflées d'argent. La face du misérable rougit puis se violaça. Ses yeux écarquillés s'injectèrent de sang sous ses paupières à demi fermée et tuméfiées ; de ces lèvres tordues la langue surgit gonflée.
Et Marie Luron ferma les yeux pour ne pas voir à la lueur fumeuse de la chandelle, le pendu qui dans le courant d'air et de la porte à la cheminée, se balançait au-dessus d'elle.
Maître Jean revint tard dans la nuit. Il ne fut pas trop étonné de ne voir aucune lumière aux fentes des volets. Mais la porte verrouillés lui résistait, alarmée, il arracha le contrevent de ses gonds et brisa une vitre pour entrer. La servante était encore à terre et ligotée, sous les pies du pendu qui lui tirait la langue.
Maître Jean défila Marie luron. Mis au courant il vida tout de suite les poches de Ravageot, compta et rempila ses pièces. Ce fut seulement après qu'il pensa prévenir les gendarmes.
Le lendemain matin, les constations légales achevées, le procès-verbal dressé, la corde coupée et le mort enlevé, le fermier se tourna vers sa servante, lui demanda pour la première fois :
— Hé ben, Marie Luron, pour t'en être bien tirée, tu n'en as pas moins dû passer un rude moment ?
— Oh ! Pas si rude que ça, patron — Fit marie philosophiquement. Je n'ai pas eu trop peur tant que le gueux était vivant ; c'est quand je l'ai vu mort que les heures m'ont paru longues ! Mais que voulez-vous, maître Jean ? En entrant à votre service comme bonne à tout, je pensais bien que, dans une ferme isolée de tout comme ça, faudrait se mettre un peu à toutes les besognes, et faire, comme le reste sa justice et sa police soi-même... elles n'en sont pas plus mal faites pour ça !
Le fermier ne répondit rien, jugeant ces paroles-là sensées et naturelles. Il commanda :
— Le jambon que j'ai apporté de la foire est resté sur la huche. Accroche-le.
— A quel clou ?
— Au même clou de la poutre... autant celui-là qu'un autre ; il est solide ?
— Faut-il me servir aussi du bout de la corde qui reste ? Fit-elle sans s'étonner.
— Ben oui. Le jambon n'en sera que meilleur, les vers s'y mettront pas, puisqu'on dit que la corde d'un pendu porte bonheur !
Et tous deux, soit que la plaisanterie leur parût drôle, soit satisfaction de voir toutes mise en ordre et le jambon reprendre la place du mort, éclatèrent d'un gros rire d'aise et de soulagement.
UN PROFESSEUR DE CHANT DONNE DES LEÇONS DE RIRE
Avez-vous remarqué combien peu de personnes rient harmonieusement ? Les uns imitent l'âne qui brait, d'autre le bruit que fait une bouteille qu'on vide.
Un professeur de chant à Paris, frappé de ce ait vient d'adjoindre à ses cours des leçons de rire. Il a déjà obtenu des résultats surprenants.
Tous ces élèves même ceux dont le rire était le plus disgracieux, sont arrivés à donner en riant des notes parfaitement musicales.
Et prenant peu à peu conscience du plaisir qu'ils donnaient à ceux qui les entendaient il rient maintenant avec beaucoup plus de fréquence.
N'oublions pas que le rire est le propre de l'homme et ne négligeons rien pour rire souvent et bien.
REVUE NOS LOISIRS DU 12 JUILLET 1908
