MOINEAUX SANS NID N° 210
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Mireille avait écouté, l’oreille collée à la porte,
l’entretien qui avait eu lieu entre l’abbé Louis et la mère Picquet, avant de se précipiter chez la mégère pour la supplier de lui permettre d’aller voir Pierrot.
Après s’être heurtée à un cruel et brutal refus, la pauvre enfant quitta la vieille femme avec beaucoup de dignité.
Elle ne pleurait pas, mais son cœur, hélas ! Saignait.
« Mon Dieu, supplia-t-elle silencieusement. Faites que mon pauvre petit Pierrot ne meure pas ! »
Elle s’enferma dans sa chambre où elle put finalement donner libre cours à ses larmes et à son immense douleur, se jetant sur le lit et cachant sa tête dans l’oreiller, pour étouffer ses sanglots.
Lorsque la nuit arriva, elle refusa d’en sortir pour dîner, malgré l’insistance de la vieille Tecla, la servante.
— Non, je n’ai pas faim, affirma-t-elle.
— Tant mieux ! Grogna l’Araigne, lorsque la domestique vint la prévenir que Mireille ne voulait pas dîner. Il en restera davantage pour les autres.
La mère Picquet mangea de très bon appétit, écouta la radio et monta se coucher sans ressentir le moindre remords pour sa méchante réponse à l’abbé, tandis que la fillette ne parvenait pas à trouver le sommeil, en songeant que son cher Pierrot se mourait à l’hôpital.
« Mon Dieu, continua-t-elle à prier. Sauvez-le ! Protégez-le ! »
Elle pleura longtemps, inondant de larmes son oreiller.
Soudain, la vieille horloge de l’entrée — cadeau de monsieur Labeille à sa fille, lors d’un petit séjour en Normandie — sonna les douze coups de minuit, brisant le grand silence de la maison endormie.
Tous reposaient, ne se souciant guère de la douleur de la pauvre Mireille.
Brusquement, elle bondit hors du lit et s’habilla en un tournemain, puis ouvrit sa fenêtre qui donnait sur le devant de la maison.
Il faisait une nuit claire, tranquille. Le ciel scintillait d’étoiles et une brise légère agitait les cimes des arbres du petit jardin.
La lune inondait de sa pâle clarté le contour des choses, les enveloppant de mystère.
Mais cela ne faisait nullement peur à Mireille. Combien de fois, avec Pierrot, avaient-ils erré dans les rues de Paris pendant des nuits entières !
« Je vais m’en aller d’ici pour toujours ! » Décida-t-elle tout à coup.
Elle ouvrit la porte avec précaution ; le couloir était désert.
Alors, Mireille prit son sac dans le placard, s’assura qu’il contenait toujours ses petites économies, et ses chaussures à la main, elle sortit de sa chambre et se dirigea à pas de loups vers l’escalier qu’elle descendit sans faire le plus petit bruit.
Le jardinier avait l’habitude de cacher la clé de la grille sous le massif de fusains à droite de l’entrée de la maison. Mireille la trouva facilement.
Elle traversa le petit jardin, tenant toujours ses chaussures à la main pour ne pas faire crisser le gravier, et atteignit vivement la grille. Là, elle se rechaussa, introduisit la grosse clé dans la serrure, et ouvrit la porte de fer avec d’infinies précautions, afin de l’empêcher de grincer.
Elle franchit ensuite le seuil et s’éloigna rapidement, négligeant de refermer le battant de fer.
Quelques minutes plus tard, Mireille était loin du pavillon et tout en marchant, elle songeait à la nuit, déjà si lointaine où, avec Pierrot, ils avaient secouru Valérie, l’aidant à se relever sur la neige où elle était tombée, en courant se jeter dans le canal.
Quelle terrible nuit fut cette nuit ! A ce moment, elle ignorait que Valérie était sa mère.
— Oh ! Si elle avait pu revivre cet instant, sachant ce qu’elle savait maintenant ! Elle s’accrocherait à son bras en la suppliant de ne plus jamais la quitter ... Elle aurait agi de même avec Pierrot si elle avait été près de lui, pour l’empêcher de se jeter dans les flammes et de risquer peut-être de mourir !
Tout en agitant dans sa tête ces tristes pensées, Mireille s’aperçut qu’elle arrivait à la Porte de Pantin.
« Mon Dieu ! Que Paris est triste lorsqu’on se sent seul et angoissé » Remarqua-t-elle.
Elle avait soin de sa cacher lorsqu’elle apercevait des agents, de crainte d’être reprise et reconduite chez la mère Picquet.
Une fois, elle s’arrêta, fatiguée, lorsque soudain, voyant venir dans la direction un homme qu’elle prit pour un agent, elle reprit sa course harassante ...
Pauvre oiselet qui s’était échappé de sa cage, et qui de nouveau se trouvait sans nid !
Infortunée Mireille !
Elle arriva ainsi dans un square et se laissa tomber, exténuée, sur un ban situé devant une haie, et attendit qu’il fit jour.
« Me laissera-t-on entrer à l’hôpital ? » Se demanda-t-elle inquiète.
Une grande heure s’écoula.
Les étoiles, à présent, commençaient à s’effacer dans le ciel et l’air plus frais la fit brusquement frissonner.
L’aube enfin arriva.
« Comment va Pierrot ? » Se dit-elle, le cœur serré.
Elle se leva et se dirigea vers l’hôpital où avait été recueilli son cher petit compagnon.
Arrivée devant l’immense édifice, elle s’arrêta et le contempla avec appréhension, puis s’avança et se plaça devant l’entrée principale.
Un jeune homme en sortit.
— Laisse le passage libre, petit ! Dit-il avec brusquerie.
Mireille lui saisit une main, le forçant à s’arrêter.
— Que veux-tu ? Demanda-t-il interdit.
— Monsieur, je vous supplie de me dire comment va Pierrot ! S’écria Mireille d’une voix suppliante.
— Pierrot ? Répéta l’homme ahuri.
— Oui, c’est le petit garçon qui a été gravement brûlé en voulant sauver un bébé dans un incendie, expliqua Mireille.
— Ah ! Oui, s’écria-t-il, comme si, soudain, il se souvenait.
— Vous voyez de qui je veux parler ? Reprit-elle, avec un peu d’espoir dans les yeux.
— Parfaitement, répondit le jeune homme qui n’était autre que l’infirmier Théodore. Il est soigné dans ma salle et occupe le lit numéro dix.
— Pouvez-vous me donner de ses nouvelles ? Supplia-t-elle anxieusement.
L’infirmier fixa le beau visage pur de la fillette, dont les grands yeux clairs brillaient comme deux escarboucles, encore humides de larmes.
— Ce gamin t’intéresse donc tellement ? Demanda-t-il.
— Certainement ! C’est un frère pour moi, répondit spontanément la fillette.
— Qu’est-ce que tu me racontes ? Dit-il incrédule.
— Vous croyez que je mens ?
— Je ne crois rien du tout et puis ça m’est bien égal ! Répliqua l’homme avec indifférence, et maintenant, laisse-moi tranquille, petite.
Il la quitta brusquement et se dirigea à grands pas vers un café situé à l’autre extrémité de la rue. Il pénétra dans l’établissement où quelques hommes buvaient au bar et commanda un café arrosé qu’il avala d’un trait.
— Vous avez beaucoup de malades en ce moment ? Lui demanda le patron, histoire de bavarder un peu.
— Je vous crois ! Et je travaille comme une brute pour un salaire de misère, grogna Théodore, en s’essuyant la bouche du revers de sa main.
— Ah ! Vous êtes donc si mal payé ?
— C’est un scandale ! Affirma Théodore, et si nous n’avions pas les pourboires !
— Vous en recevez beaucoup ?
— Pas mal ! Bien que ce ne soient pas des millionnaires qui fréquentent l’hôpital ... enfin !
Après avoir serré la main du patron, Théodore se dirigea vers l’hôpital pour reprendre son service.
Mireille, qui était toujours à la même place, courut à la rencontre du jeune homme.
— Comment ! Encore toi, petite ? S’exclama-t-il énervé. Que me veux-tu ?
— Monsieur ! supplia-t-elle d’une voix tremblante, donnez-moi des nouvelles de pierrot et je vous remettrai cinquante francs.
— Cinquante francs ? Répéta Théodore, en la fixant attentivement.
— Tenez, les voici, ajouta Mireille, en glissant le billet dans la main de Théodore qui le fit vivement disparaître dans la poche de sa veste.
— Ecoute, petite, reprit l’homme embarrassé, je ne vais pas te satisfaire uniquement pour l’argent que tu viens de me donner, mais surtout pour toi, je te l’assure.
— Je vous remercie beaucoup, mais répondez-moi vite, s’il vous plait. Je suis tellement inquiète ! Supplia-t-elle.
— Alors, attends-moi quelques minutes, je vais aller voir ton malade, dit-il.
Il pénétra dans l’édifice et demeura absent cinq bonnes minutes qui semblèrent une éternité à la pauvre fillette.
— Pierrot va mieux, lui annonça-t-il en la retrouvant.
— Vrai ? S’exclama-t-elle avec joie.
— Oui, beaucoup mieux ?
— Mon dieu ! Balbutia la fillette, bouleversée par une intense émotion.
— Voyons, calme-toi, petit, dit Théodore.
Mireille porta une main à ses yeux.
— Allons, fillette, tu ne vas pas pleurer ! Reprit l’homme.
— Non ! Non ! Je ne pleure pas, bredouilla Mireille en se frottant les yeux de ses petits poings pour écraser ses larmes.
— Là ! Ca va !
— Pouvez-vous me permettre d’aller embrasser Pierrot ? Hasarda Mireille, après quelques secondes d’hésitation.
— C’est impossible maintenant petite ; les visites sont interdites le matin, répliqua l’infirmier.
— Mais cet après-midi ? Insista-t-elle d’une voix suppliante.
— Cet après-midi ?
— Oui, Monsieur, je vous en supplie !
L’infirmier se gratta la tête, puis la fixa, en ajoutant.
— Bien ! Sois ici à une heure et demie très exactement. Mais il me faudra, en ce cas, continua l’odieux et cupide personnage, graisser la patte au portier.
La pauvre et crédule fillette ouvrit sans hésiter son sac et lui tendit un second billet de cinquante francs.
— Tenez, voici encore cinquante francs pour vous dédommager de ce que vous serez forcé de débourser afin de me laisser passer, dit Mireille.
Théodore prit, sans remords, l’argent de la petite fille.
— C’est d’accord ! tu seras ici à une heure et demie très précise, lui recommanda-t-il en souriant.
— Vous pouvez compter sur moi, affirma Mireille, j’y serai bien avant l’heure !
— Alors, au revoir, petite, et à tout à l’heure ! Ajouta l’homme en pressant le bouton de la porte pour aller reprendre son service.
— Au revoir, Monsieur, répondit poliment Mireille.
La fillette de nouveau seule sur le grand boulevard, s’éloigna et retourna dans le petit square où elle avait attendu le lever du jour. Elle s’assit sur le même banc et ouvrit son sac pour se rendre compte de ce qui lui restait comme argent ... Elle n’avait plus que cinquante francs !
« Mon Dieu ! Que deviendrai-je lorsque je n’aurai plus de sou ? Murmura-t-elle.
A cet instant, elle songea à l’Araigne et frissonna de terreur.
« Non, décida-t-elle, je ne reviendrai jamais auprès d’elle, car sûrement elle me battrait comme plâtre. »
Peu après, elle quitta le square et entra dans une boulangerie acheter quelques petits pains. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas mangé et la faim commençait à la tourmenter ; son estomac lui aussi, avait ses exigences. Mireille dévora avec appétit ses petits pains, puis se dirigea vers son ancienne demeure.
La maison avait entièrement brûlé !
La pauvre fillette éclata en sanglots à la vue de ce nid dévasté où elle avait été si heureuse entre Valérie et Pierrot.
« Mon petit Pierrot ! Murmura-t-elle qui sait si tu es hors de danger ? »
Elle recommença à marcher lentement vers l’hôpital, tant elle avait hâte de se rapprocher de son petit camarade.
La pauvre fillette ignorait qu’elle avait été trompée par l’odieux Théodore, car il n’était pas allé s’enquérir de la santé du malade. Le cupide personnage savait fort bien que les bonnes nouvelles rapportent infiniment plus que les mauvaises et n’hésitait jamais à dire, même d’un moribond, que son état s’améliorait.
Mireille continua à marcher et, chemin faisant, elle acheta quelques oranges pour son cher Pierrot.
« Mon Dieu ! Que cette matinée est longue ! » Se disait la fillette en levant les yeux sur une horloge placée au croisement de deux rues. Il était que midi !
« Encore une heure et demi à attendre ! Tant pis, j’y vais quand même ! » Se dit-elle énervée.
Elle hâta le pas, tremblant à la moindre chose lui paraissant suspecte, tant elle se sentait impatiente et inquiète.
Soudain, elle s’arrêta, pétrifiée de terreur, plus blanche qu’une morte.
Elle venait d’apercevoir la mère Picquet accompagnée d’un homme certainement un inspecteur de police, sortant de la station de métro, située sur le trottoir d’en face.
Par miracle, ils ne l’avaient pas encore vue !
« Mon Dieu ils me cherchent ! » Pensa la pauvrette en se mettant à trembler comme une feuille.
Elle se précipita derrière un kiosque à journaux tout proche et y resta un moment. Puis, ne les voyant plus, elle se rapprocha de l’hôpital.
Mais au moment où elle tournait le coin de la rue pour arriver sur le boulevard, elle recula, épouvantée, en poussant une exclamation étouffée : « l’Araigne » et son compagnon se trouvaient postés juste devant la porte encore fermée de la principale entrée de l’hôpital.
Incontestablement, ils la cherchaient.
« Je ne veux pas qu’ils me voient, se dit-elle. Je vais m’en aller ! Je viendrai voir Pierrot demain. »
Elle s’éloigna vivement et se cacha derrière une porte cochère d’où elle pouvait voir l’entrée de l’hôpital. Elle y resta plus d’une heure. Soudain, elle ne vit plus la mère Picquet.
« Est-elle partie ? Se demanda la pauvrette. Que faire ? »
L’heure passait et l’après-midi avançait. Brusquement, elle prit une résolution énergique.
« Je ne peux vivre sans le sou ! Il faut absolument que je me débrouille ! »
Elle se rendit au bureau de vente d’un grand quotidien du soir où on la connaissait, et quelques minutes plus tard en ressortait, un gros paquet sous le bras. Elle criait les principales nouvelles tout en vendant des journaux aux passants, attirés par sa grâce et son extrême jeunesse.
Un vieux monsieur, à l’allure distinguée, l’arrêta.
— « PARIS SOIR » ! Demanda-t-il en lui remettant une pièce.
Mireille lui donna le quotidien et commença à fouiller dans sa poche pour lui rendre la différence.
— Votre monnaie, Monsieur !
— Non, petite, refusa-t-il en souriant avec bonté, garde tout.
Déjà, elle allait repartir, mais il la retint :
— Petite !
Mireille tourna la tête, étonnée.
— Vous m’avez appelée, Monsieur ?
— Oui, mon enfant. Quel est ton prénom ?
— Mireille, Monsieur, répondit-elle, surprise par une telle question.
— C’est un fort joli prénom. Et quel âge as-tu ? Ajouta l’inconnu.
— Dix ans, Monsieur.
— Dix ans ? Je t’en donnais au moins treize, reprit-il, en fixant avec sympathie le beau visage pur de la petite fille et ses grands yeux d’un bleu, pleins de franchise et de candeur.
— Tiens ! Pends encore ceci, continua-t-il, en lui mettant une pièce de vingt francs dans la main ; tu es une charmante et courageuse enfant. Tu t’achèteras quelques friandises et tu les mangeras en pensant à moi.
Mireille prit l’argent en le remerciant vivement, puis partit en courant, criant toujours d’une voix claire, les titres des principales nouvelles.
Deux heures plus tard, elle avait vendu tout son paquet.
« Que vais-je faire à présent ? » Se demanda-t-elle angoissée, ne sachant pas où passer la nuit. « Il faut absolument que je trouve une chambre ! »
Elle se souvint d’un petit hôtel modeste dans une rue peu passante où elle avait vendu des billets de loterie. Peut-être ne lui refuserait-on pas de l’héberger. Elle s’y rendit aussitôt, et pénétra dans le vestibule à peine éclairé où une vieille femme était assise derrière la caisse.
— Auriez-vous une chambre pas trop chère ? Madame, demanda aimablement Mireille.
— Certainement, petite, répondit la femme.
— Ah ! Dit la fillette, en soupirant de soulagement.
— Tu peux aller prévenir la personne qui est avec toi, répondit la femme.
— Mais je suis seule, Madame, murmura Mireille en rougissant.
— Tu es seule ? S’exclama la vieille femme, étonnée.
— Oui, Madame, reprit >Mireille. Personne ne s’occupe de moi.
— Dans ce cas, inutile d’insister, petite, conclut sèchement la patronne.
— Comment ? S’écria la pauvrette, d’une voix tremblante.
— Si tu es seule, tu ne peux rester ici, trancha la femme.
— Mais pourquoi ?
— Parce que tu es mineure et que je ne tiens pas à avoir des démêlés avec la police.
— Alors, vous voulez que je passe la nuit dans la rue ? Reprit Mireille, prête à pleurer.
— Peu m’importe où tu passeras la nuit, répliqua durement la patronne. File ! Maintenant, je n’ai pas de temps à perdre avec des vagabonds !
La malheureuse enfant sortit lentement de l’hôtel et demeura quelques instants immobile sur le trottoir, ne sachant quelle direction prendre. Elle luttait de toutes ses forces pour ne pas éclater en sanglots. Elle réussit à se dominer et réfléchit avec plus de calme à son inquiétante situation.
Que pouvait-elle faire, sinon passer une nouvelle nuit à la belle étoile ? Pourquoi ne pas aller coucher sous un pont ? Elle n’y serait ans doute pas très protégée contre le froid, mais là, elle ne risquerait pas d’être trempée par la pluie qui menaçait depuis un moment.
Ayant pris cette nouvelle décision, Mireille pressa le pas et, une demi-heure plus tard, ; arriva sous un des célèbres ponts de la Seine, tant chantés dans des chansons populaires et nostalgiques.
Elle réussit à se caser dans un coin sombre et tranquille, et s’étendit sur la terre froide.
Elle passa une bien mauvaise nuit et dormit à peine. Finalement, le jour revint et Mireille s’empressa, dès que l’heure le lui permit de courir dans le café le plus proche, afin d’y consommer un grand bol de café au lait très chaud dans lequel elle trempa deux petits pains. Ensuite, elle se précipita au journal et, peu après, elle parcourait de nouveau les rues à la recherche d’acheteurs.
Elle était si charmante et si jolie que bien vite elle épuisa son paquet de quotidien.
« Maintenant, se dit-elle, je vais aller à l’hôpital »
Quelques instants après, elle était devant l’édifice dans le quel souffraient tant de pauvres malades.
« Même si madame Picquet arrive, se dit-elle, en attendant l’heure de la visite, elle ne pourra pas m’empêcher d’aller embrasser mon Pierrot »
Soudain, une douloureuse stupeur la paralysa ; elle venait d’apercevoir, de nouveau l’odieuse « Araigne » accompagnée d’un agent. L’homme alla s’installer devant la porte, tandis que l’horrible vieille regardait dans toutes les directions.
Le premier moment de frayeur passé, Mireille se cacha derrière une femme en murmurant :
— Madame, je vous en supplie, empêchez que cette femme me découvre. Elle me battrait.
— Qu’est-ce qu’elle est pour toi ? Questionna l’autre méfiante.
— Rien du tout, Madame, répondit avec vivacité Mireille.
— Si elle ne t’est rien, pourquoi veut-elle te faire du mal ? Reprit l’inconnue.
— Parce que c’est une très méchante femme ! Balbutia la pauvre petite.
— Alors, sois sans crainte, fillette, déclara la femme en fixant « l’Araigne » avec un regard menaçant.
Mais cette réponse ne rassura pas Mireille car elle savait que la mère Picquet était soutenue par la police, ce qui ajoutait à sa terreur.
Elle avait bien raison d’avoir peur ; l’infortunée car l’ignoble « Araigne » ne cessait de la chercher de ses petits yeux fouineurs, tel un méchant rapace guettant sa proie.
Avançant toujours, cachée par l’aimable inconnue, Mireille se faisait la plus petite possible.
— N’aie pas si peur ! Essaya de la rassurer la brave femme et ne t’agite pas tant, autrement tu finiras par te faire remarquer !
— Si vous saviez combien cette femme peut être méchante ! Murmura Mireille.
— Rassure-toi, petite, si méchante qu’elle puisse être, avec moi, elle trouvera à qui parler !
— Oh ! Madame ! S’écria la fillette, toute tremblante.
— Allons, allons, calme-toi !
Puis, prenant soudain une décision, la femme s’approcha de la mère Picquet et lui dit avec défi :
— Serait-ce moi que vous cherchez avec tant d’insistance ?
« L’Araigne » la dévisagea interdite.
— Mais, Madame, je ne vous connais pas ! Répondit-elle avec mépris.
— Comme vous ne cessez de vous retourner et de regarder de mon côté, j’ai cru que vous m’en vouliez tout particulièrement, reprit l’inconnue, très ironique.
— Je remarque où bon me semble ! Répliqua « l’Araigne » avec colère.
— Peut-être cherchez-vous un petit enfant pour le dévorer ? Plaisanta l’autre.
Quelques rires fusèrent à cette réflexion, mais hélas ! A cet instant précis, les yeux fouineurs de la vieille mégère se posèrent sur Mireille qui essayait toujours de se dissimuler de son mieux derrière sa nouvelle protectrice.
— En effet ! Hurla « l’Araigne », je cherche cette petite qui se cache derrière vous !
En entendant ces terribles paroles, Mireille poussa un faible cri et partit en courant de toutes ses forces, en songeant le cœur saignant, qu’elle ne pourrait voir Pierrot et que peut-être il mourrait sans qu’elle eût pu l’embrasser une dernière fois !
Elle continua à courir, sans savoir où elle allait.
Pendant ce temps, la mère Picquet et l’inconnue se disputaient toujours, vite entourées par tous ceux qui se préparaient à entrer à l’hôpital.
— Vous en avez des façons ! Criait l’inconnue. Effrayer de la sorte une enfant sans défense !
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Rugissait la mégère, les yeux flambants de colère, vous avez laissé échapper cette petite que j’ai eu tant de mal à retrouver !
— Et de quel droit tourmentez-vous ainsi cette pauvre fillette ? Reprit l’autre. Elle m’a confié que vous ne lui étiez rien !
— Quel toupet ! S’écria « l’Araigne » verte de rage.
L’agent qui accompagnait la mère Picquet s’approcha du petit groupe.
— Circulez ! Circulez ! Ordonna-t-il. Que se passe-t-il ? Ajouta-t-il en reconnaissant « l’Araigne ».
— Venez vite, Monsieur l’agent, appela la vieille sorcière. Venez faire entendre à cette sotte la voix de la raison !
Le représentant de la loi rejoignait les deux femmes et eut beaucoup de mal à les calmer. Perdant patience, il s’écria sévèrement :
— Assez à présent ! Quant à vous, Madame, reprit-il en s’adressant à la protectrice de Mireille, taisez-vous si vous ne voulez pas que je vous conduise au poste.
L’agent l’interrompit en la prenant par le bras.
— Croyez-moi ! Partez, madame, car je vous affirme que si cette personne agit ainsi, c’est qu’elle en a le droit !
La pauvre petite Mireille s’était arrêtée au bout de la rue. Elle ne pouvait se faire à l’idée de renoncer à voir son cher Pierrot.
Elle comprit, en voyant l’agent et la mère Picquet se détacher de la foule, que bientôt ils s’empareraient d’elle.
Un immense désespoir l’envahit. Elle regarda dans toutes les directions, ne sachant où se réfugier, lorsqu’une auto déboucha devant elle.
Une idée terrible, tel un éclair, lui traversa l’esprit.
— Oui ! Murmura-t-elle. Je viens te rejoindre mon Pierrot, et mourir auprès de toi !
Malgré un rapide coup de frein, le conducteur ne put éviter l’accident.
La voiture renversa la petite Mireille, tandis qu’un cri d’horreur échappait à tous les témoins de ce terrible spectacle.
( A SUIVRE LE 16 DÉCEMBRE )
