LE CAUCHEMAR
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LE CAUCHEMAR
Nouvelle inédite par MARY-GILL
Le vieux Grégoire propriétaire de l'officine, un garçon de laboratoire, un premier élève : Paul Froment — M. l'étudiant ainsi que disaient les commères achalandant la maison — composaient avec le dernier venu, Georges Dussaud, le personnel de l'Éléphant Blanc. L'installation de Georges, quelques semaines auparavant, s'était accompagnée pour lui, d'impressions désagréables.
— Vous ne serez pas mal ici, avait cependant déclaré maître Grégoire quand le jeune homme parvint en haut de l'échelle derrière le pharmacien, après que l'homme de peine et Paul Froment, l'un tirant, l'autre poussant, hissé la malle du stagiaire.
Derrière la boutique, au dessus d'un réduit obscur où s'entassaient sur des rayons poudreux, les réserves pharmaceutiques, dans une soupente basse de plafond, deux couchettes de fer s'alignaient bout à bout, entre d'autres rayons surchargés de flacons et de sacs aux flancs gonflés d'herbe et de fleurs desséchées. Cette sorte de boyau où l'on accédait par une échelle était décoré du nom de « chambre des élèves » C'est là que Georges, aspirant au grade de pharmacien allait se reposer des fatigues de son apprentissage.
— Vous n'y serez as mal, avait répété l'apothicaire non sans quémander du regard, l'approbation du premier élève qui épongeait, courbé en deux, son front baigné de sueur.
— C'est un peu chaud l'été, mais délicieux l'hiver ripostait narquoisement le grand Paul.
Ayant dit il frappa le plafond de sa tête — ce qui devait compléter agréablement, pensa-t-il, le sens de sa réponse.
M. Paul avait l'humeur espiègle. Devant le nouveau venu dont il fallait bien , que diable, commencer l'initiation, il fit énergiquement tinter une clochette
— Sonnette de nuit — devoir professionnel, commenta-t-il doctement.
Mais il ajouta, tout aussitôt, rieur :
— C'est à mon lit qu'elle est fixée ! Elle vous réveillera peut-être les premiers temps, mais c'est moi qui descends. Dans huit jours vous ne l'entendrez plus.
Le vieux Grégoire qui avait projeté une installation cérémonieuse, redouta le ridicule et donna d'assez mauvaise humeur, le signal de la retraite. Les quatre avaient donc défilé, tête basse sous le plafond, pour regagner l'échelle.
Depuis Georges s'était acclimaté — peut-on dire. L'atmosphère de l'officine ne lui paraissait pas moins douce que l'atmosphère des salles d'études. Et la chambre des élèves du père Grégoire valait bien, tout compte fait le dortoir du lycée qu'il avait quitté pour elle. Le « potache » de la veille ne tarderait pas à devenir un « potard » accompli ainsi que l'assurait son camarade Paul, le garçon jovial et complaisant dont la compagnie lui était précieuse.
Celui-ci cependant lui manqua un soir.
L'étudiant lui avait confié, ce jour-là, après la fermeture de la boutique, qu'ayant un rendez-vous galant à la Taverne du Lion, il allait lui laisser la garde de l'officine. Il partit, en effet, souhaitant à Georges un sommeil tranquille.
Mais le sommeil fut long à venir. Et Georges ne dormit certes pas depuis bien longtemps, quand les tintements désordonnées de la sonnette, de la sonnette dont il n'avait pas eu, jusqu'ici à s'inquiéter, le réveillèrent en sursaut. Il ouvrit largement les yeux dans l'obscurité, se dressa sur son séant, resta sans réflexion quelques secondes puis, tout étant retombé dans le silence il s'étendit, déjà endormi. Mais de nouveau le son grêle de la clochette furieusement agitée le tira de a torpeur. Il eut conscience de la réalité ; on réclamait au dehors, l'assistance du pharmacien — et Paul n'était pas là.
Que pouvait son inexpérience ? Devait-il laisser sonner sans répondre ? Le cas n'était-il pas urgent et toute perte de temps dangereuse, irréparable, peut-être pour ceux qui l'appelaient ? Et puis si le client lassé par l'attente, avait la possibilité de recourir à un autre ministère, qui sait s'il ne se plaindrait pas demain, de l'absence des élèves ? Avait-il le droit de compromettre son compagnon qui n'avaient certes pas prit le « patron » pour confident de son escapade ? Mais aussi en s'efforçant de tout sauvegarder, quelle faute ne pouvait-il pas commettre ?
L'inopportune sonnette de nuit tintait toujours.
A la lueur de la flamme tremblotante d'une lampe à essence, le jeune homme lisait, quelques minutes après, une ordonnance médicale prescrivant pour lutter contre quelques vomissements incoercibles la « potion de Rivière »
Potion de Rivière ? Pierre se répétait ces trois mots sans comprendre. Potion de Rivière ? Qui résoudra pour lui l'énigme ainsi formulée ?
— Ce sera long ? Lui dit soudain la soubrette qui l'observait. C'est que vous m'avez fait joliment poser dans la rue, ajouta-t-elle, moitié boudeuse, moitié câline.
— Ce sera long, répéta machinalement le jeune homme en portant la main à sa poitrine, comme s'il eut voulu comprimer le cœur, que l'angoisse faisait battre, à coups précipités.
La jeune fille que le malaise de sa maîtresse ne devait pas fort émotionner au mépris au geste de Pierre.
— C'est quelquefois meilleur, dit-elle avec un rire canaille.
Mais il ne comprit pas. Il venait de penser au Codex, au Codex qu'il avait parfois le soir feuilleté et, qui peut-être, allait le sauver. Il pria aimablement la clientèle de s'asseoir, s'empara du formulaire pharmaceutique et bientôt put lire sous le tire « Potion de Rivière »
N° 1 — Potion alcaline
Bicarbonate de potasse.......... 4 Grs
Sirop de sucre....................... 30 Grs
Eau...................................... 100 Grs
N° 2 — Potion acide
Acide critique........................ 4 Grs
Sirop de limon....................... 30 Grs
Eau...................................... 100 Grs
Suivait le mode d'emploi.
Georges ayant achevé sa lecture sentit sa poitrine écrasée tout à l'heure par l'inquiétude, se dilater sous la pression intérieure d'une joie folle. Il soupira bruyamment.
— Un cœur qui soupire... monologua la jeune bonne, décidément provocante.
— A quelquefois ce qu'il désire, repartie gaie ment l'élève en pharmacie.
— Ah bah !
Et se fut tout.
Les solutions préparées, la cliente expédiée, Georges regagna son lit, fort satisfait de lui-même.

Il le fut moins quand se retrouvant sur un nouvel appel e la sonnerie dans la boutique, deux personnages qu'il connaissait bien pénétrèrent suivis d'agents de police, par a porte qu'il venait d'ouvrir. La petite bonne aimable de tout à l'heure paraissait les conduire. Ce fut elle, au reste qui rompit le silence — pour déclarer avec un empressement qui trahissait la joie qu'elle avait à le faire.
— C'est lui, monsieur le commissaire, c'est ce jeune homme , docteur qui m'a donner le poison.
— Taisez-vous, mon enfant, avait dit doucement le médecin, signataire de l'ordonnance exécutée par Georges, taisez-vous ; je vais procéder si toutefois vous m'y autorisez, monsieur le commissaire, à l'interrogatoire de l'inculpé, avait-il ajouté en se tournant vers le second personnage connu de Georges.
Et s'adressant à ce dernier il avait dit encore.
— Voyons, quel intérêt vous a poussé à substituer du cyanure de potassium au lieu et place du carbonate de potasse de la potion de Rivière ? La mort à été foudroyante.
— La mort a été foudroyante ? Balbutia le malheureux, sans comprendre tout d'abord.
— Oui, monsieur, foudroyante !
— Foudroyante !
Une lueur s'était faite en son esprit. En préparant la potion n°1, il s’était trompé de flacon et avait pesé quatre gammes de cyanure de potassium « au lieu et place » de carbonate de potasse. Il avait tué le malade que la potion devait soulager.
Georges restait confondu, assommé par cette révélation. Cependant sur un signe du commissaire, l'un des policiers s'était approché ; il passait les menottes aux poignets du jeune homme qui poussa un grand cri et se réveilla assis sur son lit, le front en sueur les yeux hagard dans l'obscurité.
Ce n'était cette fois-ci qu'un rêve mais un rêve dont l'horreur tint longtemps sous son empire le malheureux garçon. Il essaya de se rendormir sans pouvoir y parvenir, obsédé par cette substitution possible d'un poison violent à une drogue inoffensive. Son inquiétude alla grandissante, à ce point qu'ayant eu le souvenir d'avoir laissé tomber à côté du plateau de la balance un peu de la poudre pesée, il se leva, fit flamber une allumette et, en chemise, descendit dans la pharmacie.
Il put se convaincre, du bout de la langue, qu'il n'y avait pas eu de méprise — et c'est en sanglotant de bonheur qu'il regagna sa couchette.
REVUE NOS LOISIRS DU 19 JANVIER 1908