MOINEAUX SANS NID N° 61
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61 – ENFIN A PARIS
Les lumières d’un village réveillèrent Mireille. L’enfant s’imagina être arrivée à Paris, mais ce n’était qu’un petit hameau niché dans la verdure ... Trois fois, elle se réveillé ainsi, et trois fois elle crut être arrivée au terme de son voyage. Pourtant, la quatrième ; elle sut qu’elle ne pouvait se tromper ; c’était bien là les abords d’une grande ville , et cette grande ville ne pouvait être que Paris !
A ce moment, elle vit l’heure à une horloge lumineuse, il était deux heures du matin.
« Où puis-je aller à pareille heure ? Se demanda-t-elle. Même à Pantin, je ne trouverai personne !... A moins que Pierrot ne soit rentré chez lui ? Ce que j’ai le mieux à faire, c’est d’aller jusque là.
La clé de la maison de son ami ne l’avait jamais quittée malgré les événements qui s’étaient succédés ; elle l’avait là, attachée à une ficelle qui pendait à son cou.
— Mais alors ... puisque j’ai la clé, murmura-t-elle, Pierrot n’aura pas pu entrer ! Il est vrai qu’il est tellement malin ... Il aura bien trouvé le moyen de se débrouiller ! De toute façon, j’y vais ! D’ailleurs, je pourrai ainsi donner asile à l’âne. Qu’en ferais-je autrement ? Quand à Vaillant, il sera chargé de surveiller l’âne ... Que va dire Pierrot en me voyant arriver sur un âne et accompagnée d’un chien ?
Tout en renouant ses pensées, elle guidait la baudet, car elle se retrouvait dans des lieux familiers. Elle parcourut ainsi un certain nombre de rues et, vers quatre heures, elle s’arrêta devant la porte de la vieille usine abandonnée.
Elle introduisit la clé dans la serrure mais, malgré tous ses efforts, elle ne réussit pas à la tourner ; la serrure était un peu trop haute. Elle ne se tint pas pour battue. Faisant approcher l’âne, elle remonta dessus et fit enfin jouer le pêne. Peu après, elle entrait, et se mettant à crier aussitôt :
— Pierrot ! Pierrot !
Pas la moindre réponse ... Elle alla dans la pièce où elle avait dormi cette nuit qu’elle n’oublierait jamais ; il n’y avait personne ! Et aucune trace récente du passage de son ami ...
Elle fut profondément déçue et dut retenir une forte envie de pleurer.
« Patience ! Se dit-elle pourtant. Demain, il fera jour ! »
Quand à l’âne, quand elle alla le chercher, elle constata qu’il n’avait pas attendu sa permission pour entrer ; il y avait de l’herbe dans la cour et il avait l’air de la trouver à son goût.
— Très bien ! s’écria Mireille avec un soupir de soulagement. Tu as de quoi te nourrir quelques jours. Dès que je le pourrai je t’achèterai autre chose. Pour le moment, il faudra que tu te contentes de cette herbe !
Elle retourna dans la chambre, s’étendit sur le matelas et s’endormit aussitôt.
Le brave Vaillant se coucha par terre, tout près, il semblait veiller sur le sommeil de l’enfant ...
Qui aurait pu faire savoir à Mireille que Pierrot se trouvait au même moment à deux cent mètres de là ? Il s’était réfugié dans une maison à moitié en ruines.
Quand la fillette se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle se leva, et, vite habillé et lavée, elle sortit en courant. Vaillant trouva tout naturel de l’accompagner.
Ses pieds la faisaient souffrir. Mais supportant bravement sa douleur, elle alla jusqu’à la porte de Pantin. Là, elle apprit que Pierrot était revenu. Pourtant, ce matin-là, personne ne l’avait encore vu. Mireille fut si émue à l’annonce de cette nouvelle qu’elle se mit à pleurer. Ainsi donc, Pierrot s’était échappé des griffes des Bohémiens ... Pierrot était vivant !
< Il n’est pas ici, pensa-t-elle, mais il ne peut tarder à venir ! Je n’ai donc qu’à attendre ... Et, en l’attendant, je vais essayer de gagner quelque argent ! >
Elle entra dans un café tabac. Toute souriante, elle dit au patron :
— Vous me confiez quelques billets de loterie ?
— Bien sûr, petite ! lui répondit-il aimablement. Je sais que tu me les paieras, toi. Tiens en voilà dix.
— Merci beaucoup ! Vous allez voir, je vais revenir très vite vous en chercher d’autres.
Les billets à la main, elle sorti en criant :
— La fortune vous attend ! Tentez votre chance ! Ce sont les derniers billets !
Un homme s’approcha :
— Vous savez, Monsieur, vous allez gagner ! Assura Mireille. Je suis sûre que vous allez gagner !
Conquit par tant de charme et de gentillesse, le passant, dans un élan de générosité, lui acheta tous les billets et ajouta même un bon supplément pour la délicieuse vendeuse.
Il lui caressa les cheveux et s’éloigna. La fillette était si gracieuse que tous ceux qui l’approchaient se sentaient attirés vers elle.
Elle retourna immédiatement chez le commerçant, paya les billets vendus, s’en fit donner d’autres et regagna la rue. Très vite, elle écoula aussi le second paquet. Deux heures plus tard, tous les billets que détenait le cafetier étaient vendus. Mireille était contente ; elle avait gagné presque deux mille francs.
Elle avait à sa façon, résolu le dur problème du pain quotidien. Par ce modeste travail, elle était en mesure de pourvoir aux premières nécessités de son existence.
Mais Pierrot restait invisible ... Et mademoiselle Valérie qu’était-elle devenue ?... Un vendeur de journaux criait à tue-tête :
— Demandez la dernière édition ! Jean Marigny en fuite ! Arrestation de Valérie Labeille !
En entendant cela, Mimi pensa : « Serait-ce la jeune femme qui m’a recueillie ?... » Elle acheta un journal, mais elle avait oublié qu’elle ne savait pas lire !...
S’approchant d’un marchand de bonbons qu’elle connaissait elle lui demanda de lui lire l’article se rapportant à l’affaire de la rue Lakanal. Elle apprit ainsi que Valérie Labeille était inculpée de complicité dans le délit et qu’elle était en prison. Elle apprit qu’au moment d’être arrêtée, elle se trouvait en compagnie d’un petit garçon nommé Pierrot.
Lorsque les agents voulurent amener le garçonnet au commissariat afin de l’interroger, celui-ci n’était plus là.
< Mais c’est insensé ! Se disait Mireille. Mettre en prison une femme comme mademoiselle Valérie ! Elle qui est déjà si mal heureuse ! Que vais-je faire, moi ? Où puis-je aller ? Me voilà toute seule ! >
On aurait pu croire que le chien avait compris son désarroi ; il se mit à lui lécher la main pour lui montrer qu’elle n’était pas tellement seule. Mireille le caressa. Et, tout à coup une idée la réconforta : « Je vais aller voir monsieur Robert, il sait peut-être quelque chose, lui ! »
Sans perdre une seconde, la fillette se dirigea vers la maison du peintre. Mais quand elle y arriva, Robert Montpellier n’était pas là.
— Ah ! se lamenta Mimi. Je ne trouverai donc personne, aujourd’hui ! Inutile d’aller à la prison voir mademoiselle Valérie on ne m’y laisserait pas entrer ! Et dire que tout cela arrive par la faute de cet assassin !
Puisqu’elle avait vendu tous les billets, elle n’avait plus qu’à en demander chez un autre marchand. Ce qu’elle fit. Un peu plus tard, elle entrait dans un café et s’approchait d’une table où était assis un homme qu’accompagnaient deux jeunes femmes.
— Achetez-moi un billet, Monsieur, lui dit Mireille. Ce sont les derniers, ceux qui gagnent ...
L’homme la regarda attentivement.
— Donne m’en trois !
La fillette les lui tendit. L’homme en donna un à chacune des femmes qui l’accompagnaient et en garda un pour lui.
— Tiens, voilà ce que je dois, plus un petit pourboire pour toi, Mireille.
— Vous me connaissez ? demanda-t-elle stupéfaite.
— Bien sûr que je te connais ... Tu vas même venir avec moi, sans te faire prier, n’est-ce pas ? Tu es encore une bien petite fille.
La pauvrette inquiète, ouvrit bien grands ses yeux bleus.
— Pourquoi devrais-je aller avec vous ?
Alors l’homme lui montra une plaque de police au revers de son veston.
— Tout simplement à cause de cela, dit-il en riant.
— Mais je n’ai rien fait de mal ! Protesta l’enfant.
— Tu n’as rien fait de mal ? Eh bien ! On verra cela !
Il la prit par un bras avant qu’elle ait eu le temps de s’enfuir. Elle se mit à pleurer et essaya de se libérer de la poignée de l’homme.
— Laisse-là ! dit une des femmes, apitoyée.
— Qu’a-t-elle fait ? demanda l’autre, curieuse.
— Elle est partie de chez elle et sa mère a averti la police. J’ai ordre de la ramener le plus vite possible. Attendez-moi ici, je reviens tout de suite.
Mireille essaya de protester.
— Ce n’est pas vrai ! D’ailleurs, je n’ai pas de mère !
— Eh bien ! Une grand-mère, une tante ou une parente quelconque ... Allons, viens vite !
L’ayant fait sortir du café, il la fit monter dans une automobile qui démarra aussitôt.
Un quart d’heure plus tard, la voiture s’arrêtait rue Madot.
— Non, non ! Je ne veux pas aller chez cette mégère ! Se mit à hurler la pauvre gamine.
— Allons, viens, et vite !
— Je vous en supplie ! Ajouta Mireille, les larmes aux yeux. Elle est capable de me tuer.
— Assez pleurniché !
Alors l’inspecteur trouva plus simple de la prendre dans ses bras et la sortit de la voiture. Puis, l’ayant reposée à terre, il ordonna :
— Marche !
Pleine d’une indicible terreur, Mimi tremblait de la tête aux pieds ; son martyre allait recommencer. Les coups, la mendicité pendant les soirs de pluie et de neige, les mensonges continuels, les nuits sur la table boiteuse. L’esclavage, le pire des esclavages.
Elle pleurait, implorait pitié, se débattait, mais tout était inutile ; l’homme la menait vers son supplice, en la tenant par la taille, comme il eut fait d’une marionnette. Il la fit entrer dans la maison, en refermant tout de suite la porte derrière lui.
Il était temps, car, juste à cet instant, Vaillant se jetait furieusement contre la porte, la bave bête avait réussi à suivre jusque là la voiture dans laquelle sa jeune maîtresse avait été contrainte de monter.
Madame Picquet était seule dans la maison.
En voyant la fillette, elle s’avança, les mains crispées, les yeux flamboyants, murmurant des mots sans suite, incompréhensibles, qui sortaient de ses lèvres mi-closes, comme les sifflements d’un serpent.
Et le policier semblait tenir la colombe pour que le faucon la dévorât.
— Arrêtez, Madame ! dit-il vivement. Ne la battez pas ... du moins pas devant moi.
— Ne pas la battre, après ce qu’elle a fait ? Hurla la sorcière. Je voudrais bien voir ça !
— Ne dites pas de bêtises ! N’oubliez pas que c’est une enfant ! Si vous ne vous calmez pas, je la ramène et la remets à l’Assistance Publique. J’ai fais mon devoir. Maintenant, finissons-en, je suis pressé !
— Bon, bon, dit « l’Araigne » calmée en apparence. Mais d’abord, je vais fermer cette porte à clé pour que cette maudite gosse ne se sauve pas encore une fois.
Peu après, l’homme quittait la maison, la mine satisfaite. La fripière l’avait fait sortir par la porte de derrière. Dès qu’il se fut éloigné, la vieille retourna à l’entrée principale, pour s’assurer qu’il n’y avait personne dehors à écouter ; elle ne voulait pas que les gens puissent entendre les inévitables cris de l’enfant ...
Elle ouvrit donc la porte pour jeter un coup d’œil à l’extérieur, mais, à peine l’eut-elle entrebâillée, qu’un énorme chien se ruait à l’intérieur, envoyant la vieille rouler sur le sol.
( A SUIVRE LE 25 SEPTEMBRE )