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LE CAPITAINE SOUTH

4 Juillet 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

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Josua Dampton était planteur dans le Connecticut et ses plantations s'étendaient de Norwich à New-London jusqu'au territoire de Providence. Son père, colon de peu d'importance , lui avait laissé quelques biens, mais qui, s'ils n'étaient habilement administrés, n'auraient pu suffire à la prospérité du fils. Celui-ci doué d'une remarquable intelligence mercantile sut, avec discernement, multiplier ses ressources, il implanta des végétaux inconnus, établis des raffineries et se lança dans l'élevage des abeilles. A vingt cinq ans, il était riche et l'un des principaux propriétaire du district.

Travailleurs infatigable doué de cet esprit de jugement net et de décisive révolution qui caractérise si bien le Yankee, il cherchait chaque jour, quelque nouvelle exploitation dont le profit augmentât encore sa rapide bonne fortune. La chance que le destin lui avait alloué attira bientôt sur lui les regards des autres grands possesseurs de terres. D'abord éloignés de lui par jalousie, ceux qui avaient des jeunes filles à marier reprirent, à son adresse, leur flegmatique politesse, et bientôt les invitations nombreuses le poursuivent de lettres engageants et de cartes courtoises, où, en très digne et très correctes allusions, on lui parlait des agréments qui le distrairaient du souci des affaires.

Josua Dampton sous son caractère de commerçant et de fermier, possédait une âme de rêveuse mélancolique avec spleen britannique qui s'est imposé jusqu'en Amérique. Il ne voulait pas s'unir pour toujours à un être qu'il ne connaîtrait pas suffisamment. S'il avait travaillé avec tant d'ardeur et s'il était devenu si rapidement riche, c'était pour faire le bonheur d'une femme. Mais cette femme il fallait à son sens, qu'elle en fut absolument digne.

Josua accepta les invitations.

Le dimanche il quittait sa maison et s'en aller chasser l'aigle à tête blanche vers l'Ontario, avec les gentleman richissimes qu'il avait convié.

Mais après quelques mois de recherches et des perspicaces réflexions, comme il n'avait pas rencontré le rêve de sa vie, il cessa toute relation avec le monde.

Pourtant l'année suivante, il épousait mistress Klopstock, une jeune institutrice pauvre et jolie ce qui suscita une profonde colère dans tout le Connecticut. Une opposition tacite se forma contre lui. Ce fut une persécution sourde de tous les instants.

Mais sans ouvrir les yeux à toutes ces choses, il passait ses jours avec sa jeune femme et, heureux d'avoir enfin trouvé un cœur candide et doux où jamais n'avait palpité de sentiments mauvais. Il oubliait le reste. Ce fut le meilleur temps de sa vie, le temps court et limpide pur comme un ciel de forêt vierge et grisant comme un parfum de savane. Ils s'aimaient éperdument et se le disaient à satiété.

Josua Dampton avait depuis longtemps libéré ses nègres, mais quelques-uns, soudoyés par des mains restées inconnues, enivrèrent les autres et les engagèrent à se soulever. Il y eu une révolte terrible et inqualifiable. Une nuit, le maître tressaillit d'apercevoir de grandes flammes monté dans les arbres ; il se dressa et, au loin, vit le feu qui gagnait les ruches et le rizières, avec une vertigineuse rapidité. Des ombres noires gesticulaient dans le brasier, des cris partaient dans la fumée.

La jeune femme, épouvantée, priait Dieu.

Les forcenés vinrent à l'attaque de la maison. Ils étaient nombreux et menaçants. Josua n'hésita pas ; il visa la première tête noire qui se montra aux vitres et tira ; les autres épouvantés, s'enfuirent.

Ce fut sous l'émotion de ce tumulte que la jeune femme mit au monde un pauvre petit être tout tremblant de naître au milieu d'un tel désordre. La secousse fut si violente que la mère en mourut presque aussitôt. Et le lendemain Josua se trouvait à moitié ruiné avec une petite fille sur les bras et sa femme de moins.

Alors toute son affection passa sur la tête de l'enfant. Pour elle il fallait vivre et se relever. Mais hélas ! La fatalité le mettait contre lui, auxiliaire du mauvais vouloir des hommes. Il avait acheté des actions du « Western Railroad » — Chemin de fer de l'ouest ; la Compagnie se déclare insolvable après banqueroute. Il avait découvert, pour le minimum et la peinture des vaisseaux, une sorte de régule et de cobalt dissous dans l'esprit de nitre et qui donnait une inaltérable couleur rouge ; le chimiste à qui fut confié le projet, s'enfuit et l'exploita sous son nom. Des ennemis acharnés l'attaquèrent devant les tribunaux pour le meurtre du nègre. Il fut traîné en prison et on vendit le reste de ses plantations pour payer les frais du procès.

Quand on le mit en liberté il avait vieilli de dix ans. Mais son cœur restait fort, plein d'une haine profonde contre les hommes. Il recueillit les épaves de ses biens et plaça son enfant dans la maison des Dames de l'Éducation, où il solda d'avance deux ans de pension ; puis, tranquille pour ce lape de temps, de ce côté, il chercha par quel moyen il pourrait reconquérir pour sa fille, la fortune que tant de désastreuses circonstances lui avaient ravie.

 

∞∞∞∞

 

Il n'avait pas perdu son temps en prison. A la lueur douteuse d'une mauvaise lumière, il avait étudié les ouvrages d'algèbres, de navigation et d'astronomie, il s’était perfectionné dans différentes langues et s'était pénétré des principes les plus raffinés des traités maritimes. Au lieu de s'appesantir sous sa douleur poignardé, il se courba sur la carte et il apprit les plus lointaines contrées de la terre.

Avec le peu de guinées qui lui restait, il s'en alla, le soir, rôder dans chaque « bar-room » des bas-fonds de Brooklyn ; il s'assit à la table graisseuse des matelots ; il feignit de s'enivrer avec de prétendus marchands de coton et il s'immisça au commerce des navigateurs douteux. Il but avec eux, du gin et du brandy ; il laissa pousser sa barbe et prit le langage saccadé et taciturne des gens de la mer. Pendant trois mois, il se loua dans les bureaux du port et s'instruisit sur la couleur des drapeaux, sur l'arrivage des navires et les signaux des vigies ; pénétra les arcanes des Compagnies maritimes et il apprit rapidement les secrets les plus absolus de l'Océan immense que sillonnent tant de navires, en des buts si divers.

Quand Josua Dampton méconnaissable et résolu se jugea suffisamment oublié de ses ennemis et prêt à affronter tout péril, il changea de nom et se fit appeler « le capitaine South » Il s'embarqua au premier printemps, comme commandant d'un vapeur particulier, appartenant à la maison Harriss and Co de Baltimore, à destination du Cap. Les matelots qu'il avait choisi étaient des Irlandais et des Hollandais, déserteurs qui ne savaient pas pourquoi ils étaient partis, mais qui accompagnaient ses pas parce qu'il leur avait paru énergique et décidé à tenter les coups de fortune.

Arrivé dans les Antilles, il évita les îles et pendant la nuit, avec des lanternes sourdes, il fit peintre en gris la poupe du navire et changer les voiles blanches contre les voiles jaunes ; il fit relever l'ancre et le grappin et ordonna de raccourcir l'artimon ; le pavillon aux étoiles de la République américaine fut remplacé, en berne, par des couleurs inconnues et les livres de bord furent jetés dans la mer.

Les matelots commencèrent à comprendre, mais l n'y eut pas un murmure, pas une plainte ; ces gens s'offraient complices sachant bien que c'était là une grande aventure qu'il tentait ; sans proférer une seule parole, ils échangèrent leur cotte bleue américaine contre le sayon rayé portugais ; et, penché sur le galhauban, à la lueur des étoiles, le capitaine South leur enseigna lui-même l'art de déguiser leur voix et de crier les signaux en espagnol.

Il résolut de gagner les côtes françaises de la Guyane et de faire un détour pour éviter le Cap.

Une nuit que penché sur sa table d'officier, il écoutait la mer mugir contre les bastingages, il tira de sa poitrine un portrait d'enfant ; il sourit amèrement et il la baisa ; une douce expression de bonté se peignit sur sa face défigurée par le temps et les malheurs ; puis il fit appeler son second, une sorte de Norvégien intrépide qui avait sur la figure de grandes balafres.

— Vous m'avez sans doute compris, Henrick, lui dit-il.

— Oui, capitaine, répondit cet homme avec un équivoque sourire et des jurons rudes mêlés à son langage barbare.

— Il n'importe pas que vous sachiez les desseins qui me font agir ; apprenez seulement que je réclame de vous une discrétion absolue et que je vous saurai gré de votre soumission.

Le Norvégien acquiesça, habitué sans doute à ces sortes de colloques, plia sa grande taille en deux et tendit sa main longue et noueuse à son chef ; le capitaine dissimula un mouvement de répulsion ; mais ne fut qu'une minute, et sa main retomba dans celle du bandit dont il réclamait les services.

C'est ainsi que Josua Dampton devint le capitaine South, contrebandier et corsaire. La Compagnie Harriss de Baltimore, n'entendit plus jamais parler de son vapeur, dont, jamais le passage ne fut enregistré dans aucun port. Quant à l'équipage, il était subjugué absolument par cet inconnu mystérieux qui avait l'autorité hautaine d'un officier régulier et qui, chose surprenante et jamais ne s'était vue, savait régler la direction d'un vaisseau sur le cours des astres.

C'est que sur sa table, entre le loch de voyage et l'astrolabe, entre la mappemonde et la boussole, il y avait des traités astronomiques d'Helvétius et de Cassini.

 

 

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Au bout de deux ans la dame supérieure de la Maison de l'Éducation vit se présenter à son parloir un homme barbu et à la physionomie dure qui lui exhiba les papier irrécusables de Josua Dampton.

— Je viens voir ma fille, dit cet homme. Je suis riche maintenant et je veux la reprendre. Ma fortune est l'absolution de mes malheurs et je veux que le seul être que j'aime en éprouve de la joie.

La dame pria d'attendre, balbutia, revint et finit par avouer que la petite marie , un jour de promenade, n'avait pas été retrouvée malgré toutes les recherches.

C'était compléter tant de malheurs par une douleur terrible.

Le corsaire courba la tête comme écrasé par une fatalité implacable et fixa longuement le tapis. Il sortit sans balbutier , sans ouvrir la bouche, rien, cachant sa souffrance comme un masque honteux. Pouvait-il se plaindre, lui un ancien prisonnier, un négrier peut-être , un forban sans doute, un bandit certainement ? L'injustice du hasard de la complication des entraves sociales lui apparurent comme un immense réseau aranéeux où, ainsi qu'une pauvre mouche, il était prisonnier, laissant pendre ses ailes, son corps, son âme !

La mer fut écumée plus que jamais, sans pitié tout l'équinoxe. Le mystérieux vapeur sonda les madrépores de corail de la mer du Sud, louvoya avec les palandries turques dans le Bosphore, se mêla aux clippers marseillais sur les côtes de France, aux koffs norvégiens, là-bas, tout là-bas. Son pavillon, sans nationalité, sur lequel tirait sans pitié le feu des voiliers marchands, s'arbora, sinistre et hardi, à Ceylan, d'où l'on partit chargé des cornes d'ivoire, en Australie, au Japon, presque au Spitzberg. Il affronta l'effrayant maëlstrom pour pêcher les baleines du Nord ; il alla jusqu'en Islande et au delà. A l'exemple du capitaine Back et de sir Franklin, il explora au delà du 70e degré de latitude Nord et revint riche de découvertes autant que de butin, bercé, tangué, remué par le suroît et l'alizé.

 

∞∞∞∞

 

Mais la série de ses aventures semblait devoir se borner là, car un message confidentiel d'un ami dévoué, en côte de Terre-Neuve, au Nord d'Halifax, où il s'égarait à pêcher illicitement la morue, lui annonça que Marie était retrouvée et qu'elle avait été adopté par un riche planteur de Virginie.

Baromètres, lunettes et filets furent abandonnés.

Huit jours après, le capitaine South, muni des authentiques papiers de Josua Dampton se présentait chez le planteur et se faisait connaître.

Voici ce que dit cet homme :

— Capitaine South, vous êtes sous le coup de la loi pour crime de droit commun. Je suis seul et je m'ennuie. J'ai adopté votre fille. Si elle pardonne vos crimes, puisque vous êtes riche, reprenez-là ; mais si elle ne pardonne pas, retournez à la mer et laissez-là moi. Soyez discret surtout.

Un dîner eut lieu le soir même. La conversation fut amenée sur les corsaires et sur ceux qui s'emparent des navires qui ne leur appartiennent pas pour faire le commerce des côtes. Le planteur, du reste fut très loyal et très catégorique.

— Si cependant c'était votre père, mistress Marie qui eût commis ces choses-là, le reconnaissez-le toujours ?

— Non, fit la jeune fille d'un air décidé et hautain, jamais !

Josua Dampton se roidit et courba lourdement la tête ; cependant comme il comprit que tout était fini désormais, il la releva encore pour imprégner ses yeux des traits de Marie ; regard brillant, tête douce et blonde, mains fines, traits réguliers, c'était l'absolu portrait de sa mère.

Oh ! Comme elle était belle !

Josua Dampton prit congé en souriant, un masque de politesse sur sa douleur poignante. Avant de quitter le continent, il laissa, à l'adresse de Marie Dampton, chez un banquier, un dépôt à titre de dot de un million de dollars.

 

∞∞∞∞

 

Quand à lui, il remonta sur le mauvais navire cherchant une fin.

Elle ne tarda pas à venir.

Des vaisseaux sans pavillon furent bloqués dans une baie du Sud. Il fallut se rendre. Le capitaine South, sans argent — il s'était entièrement dépouillé pour sa fille — sans papiers ni livre de bord, convaincu de concussion de commerce illicite et de crime de droit commun, fut exécuté avec trois Hollandais et un Chilien à Valparaiso.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 11 OCTOBRE 1908

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