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LA MORT DE PISTON

17 Novembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

LA MORT DE PISTON

Nouvelle par Tristan BERNARD

 

Avez-vous la curiosité de connaître les mœurs des malfaiteurs, des cambrioleurs, des assassins ? Tristan Bernard vous raconte ici l'étrange aventure d'un gamin qui, esclave de la parole et de la promesse qu'il a données se fait tuer pour sauver deux cambrioleurs. Le personnage principal de cette histoire, un enfant de treize ans est-il un précoce bandit ou un sauveteur héroïque ?

 

A Vaugirard à l'hôtel Calcutta j'ai connu un petit café où il en venait quelques-uns de bons. Charles Charlot qui s'est établi à Claivaux et Bridaine, dit Riquet... qui a traversé la mer. Il y avait aussi là une mouche, un homme de la Sûreté qui était brûlé et qui faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, afin qu'on ne le sorte pas du quartier où il avait ses habitudes. Enfin j'y ai vu ce grand garçon que des fois on appelait Émile et d'autres fois Télégraphe, parce qu'on l'avait employé pour porter des sacs au bureau de poste.

Télégraphe était un grand garçon pâle avec une moustache noire. Il m'en imposait beaucoup. Mais je crois qu'il n'était pas sans avoir pour moi une certaine considération. C'est moins par besoin de confidence que pour m'étonner un peu qu'il m'a raconté ses affaires.

Vous vous rappelez le crime de la rue Galilée, l'assassinat de la fille Crouart, m'a dit un soir Télégraphe.

C'est après cette histoire-là que je me suis mis dans une bande, a-t-il ajouté après un long silence. J'ai vu qu'à travailler seul on risquait trop et qu'on n'avait pas grand chose.

Je m'en suis donné du mal pour cette histoire-là ! Elle en a fait du bruit dans les journaux ! Mais chaque fois qu'on en parlait, j'étais tout honteux. On disait « L'assassin de la rue Galilée en voilà un malin qui la connaissait » Je me serai bien giflé chaque fois que j'entendais ça. Et je me disais « Ce qu'on se foutait de sa fiole, à ce matin, si l'on savait ce qu'il a gagné rue Galilée, ou il a éventré une demi douzaine de tiroirs et forcé un secrétaire pour rapporter juste la peau » Mieux que ça, ce que je ne veux dire à personne qu'à vous, c'est que j'y ai laissé un pardessus tout neuf, un pardessus que j'avais chauffé la veille, aux courses de Longchamp. Non seulement que je ramenais peaudezébie, mais fallait encore que j'y soye du miens.

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Après donc cette affaire-là, c'est là que je me suis mis en bande. C'est moins battant mais plus sûr. La bande a des renseignements qu'un simple bibi, un margoulin comme vous et moi ne peut pas se procurer s'il est tout seul. On ne travaille plus à l'aveuglette. On sait où c'est qu'on va.

J'ai d'abord été dans une bande à Costo, dit Robert qu'on appelait encore Gustave à Javel. Costo était un vieux nez fin du temps que je l'ai connu. Il allait sur ses vingt cinq ans. Il venait de terminer son congé. Ça rend paresseux d'ordinaire. Lui pourtant n'était pas feignant. Une fois, rien que du samedi au lundi, on a couché quatre bonhommes dans la banlieue et déménagé deux villa. Son défaut c'était d'être rapia. Il m'assurait comme aux autres mes huit francs par semaine ce qui n'est pourtant pas vilain. Il vous payait en plus les frais d'omnibus et de chemin de fer, parce qu'on allait tous les jours en reconnaissance. C'était son système d'occuper ses gens l'après-midi pour ne pas les laisser à rien faire. C'est bon, si vous voulez, et c'est mauvais d'un sens. Je serais plutôt pour envoyer des gosses qui n'inspirent pas méfiance et qui n'ont l'air de rien. Vaut mieux pas faire remarquer celui qui doit travailler.

Mais ce que mon Costo était chipoteur dans les comptes. Pour se faire rembourser, trois sous d'omnibus, c'était l'affaire d'une demi-journée. Le soir qu'on a été à Saint-Mandé et qu'on a étendu les deux gardes, on avait travaillé pendant trois heures ; on avait lutté à brasse-corps avec eux ; on les avait eus en force. Eh bien, mon Costo, en revenant nous a payé un verre à la barrière ; ce verre-là il nous l'a reproché pendant quinze jours.

Le jour de la revendeuse, c'était un dimanche. On était quatre. On avait passé l'après-midi à la fête à Neuilly. Puis on avait été dîner au Vallois chez un ami. On devait se trouver à la Madeleine sur le coup de dix heures et demie devant le passage. On descend donc du Vallois en tram. On prend l'intérieur il tombait des seaux d'eau. Costo qui payait comme de juste, prend quatre correspondances ; ça ne coûtait pas plus cher. Arrivés au passage, on monte chez la revendeuse, et l'on fait un travail rapide, si bien qu'on a opéré la bonne femme et saisi les bijoux en moins de vingt cinq minutes. Ma casquette était traversée de sueur. On décide de finir la soirée au boulevard Richard-Lenoir chez des filles que l'on connaissait. On va donc prendre l'omnibus à la station. Voilà-t-il pas mon Costo qui veut refiler ses quatre correspondances au contrôleur qui dit qu'elles sont plus bonnes. De s'engueuler. Un rien de plus et nous allons tous au poste. C'était vraiment pas l'instant de nous faire remarquer.

Du Costo je suis été avec le Plombier. Le Plombier était moins facile que le Costo, mais son défaut c'est qu'il était par hardi. Un maniaque. J'admets qu'on ait des précautions. Mais le Plombier c'était à propos de tout et à propos de rien. Il perdait son temps à vouloir tout parer. Il ne pouvait jamais quitter de l'endroit où il venait de travailler peur d'y laisser un bouton de culotte ou quelque morceau de papier. Il revenait trois fois pour faire le tour des chambres. Rue Oberkampf, monsieur, je l'ai vu remonter six étages pour placer une dizaine de coups de couteau à un client, qui j'en suis sûr, était déjà froid depuis une demi-heure.

Et puis dans la bande au Plombier, il y avait des mal élevés, des gens qui savaient que gueuler avec qui n'y avait pas moyen de rien causer ni dire. Un jour qu'on travaillait chez une famille épatant de l'hôtel de Caspian, au Cours-de-la-Reine, eux de ces voyous ont trouvé rigolo de poser des cochonneries en plein tapis du salon. De quoi qu'on à l'air ?

Mais, dis-je un soir à Télégraphe, on se tient bien dans votre métier. On ne se trahit pas ?

C'est comme partout dit Télégraphe. Il y a les bons et les mauvais. Faut bien croire qu'il y en a de souvent vendus, puisqu'il y en a si souvent de pris. Il n'en manque pas de braves, de gentils garçons sur qui que l'on peut compter. On vous a jamais dit l'histoire de Piston ?

La mère valu tenait un garni à Grenelle en face le puits artésien. La maison a été démolie l'été dernier. Voilà qu'il y a deux ans un soir après le Grand Prix, qui s'est que l'on voit arriver au garni ? Mon cher, c'est deux Anglais, deux grands gaillards avec des moustaches rousses qui leur tombaient sur la bouche, des casquettes à carreaux, et sauf votre respect, du pognon à la clef. Le plus grand ne quittait pas du comptoir et s'enfilait comme rien du tout des consommations de quarante centimes. Ils venaient travailler en France à différentes bricoles. Ils nous ont montré tout ce qu'ils avaient chauffé au Grand Prix, des portefeuilles de dames en maroquin, des petites montres, des mouchoirs tout ce qu'il y avait de joli.

Mais la grosse affaire s'était une ville d'Auteuil qui appartenait à une dame de leur pays. Cette dame devait s'absenter un certain soir et donner congé à ses domestiques. Nos deux rosbifs parlent à la mère Valu, et lui demandent si elle ne connaîtrait pas un gosse pour guetter. Ils disent qu'ils donnent douze francs cinquante que c'était le prix chez eux. « Le prix chez nous, c'est de quatre francs leur dit cette bonne pie de mère Valu » Pourquoi qu'elle ne les laissait pas donner à leur idée ? Mais dès l'instant que ça ne tombait pas dans sa poche, elle voulait s'en payer de faire la grande et généreuse.

Elle leur indique donc un gosse de treize ans, Piston, un petit gas que je vois encore avec sa tête un peu grosse ; il jouait aux billes toute la journée dans la cour du garni. Quand on prend des gosses pour faire le guet, on aime mieux choisi ceux qui sont joueurs et qui ont des camarades que ceux qui travaillent et qui vivent sans compagnons. Parce que de jouer tout le temps ensemble, de s'empêcher de tricher, ça rend les enfants plus loyal. Mes Anglais acceptent Piston et demander encore un gosse pour guetter au tournant de la route. On leur donne un autre gas plus grand, un appelé Philippe qui allait bien sûr ses seize ans.

Le soir tout notre monde se trotte à Auteuil. On installe Philippe à son coin de route à cent pas de l'entrée. Piston prend place sur l'un des piliers de maçonnerie à côté de la grille d'entrée. La consigne s'il y avait danger, s'était de gueuler à toute force « Tararaboum de Hay ! »

Comme les Anglais étaient en train de travailler depuis dix minutes, voilà Piston, toujours en faction sur son pilier qui voit arriver Philippe et mon Philippe qui les avait vendus se met à dire à Piston qu'on est d'accord avec des mouches et qu'on va emballer ces cochons de rosbifs.

 

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Pourquoi ça ? Demande Piston, ces cochons de rosbifs ? Ils m'ont donné quatre francs pour que je reste à les veiller.

T'auras mieux si tu les vends, dot Philippe. T'auras deux louis tout en or. Regarde-les briller. C'est dix fois tes quatre francs. De quoi t'acheter quinze mille billes.

Mais le petit Piston répète qu'il a promis de garder les Anglais et qu'il les gardera. Philippe commence à rogner.

Petite punaise, souffle-t-il, si tu ne descends pas de là, je vas te descendre.

Et il se met à tendre sa fronde avec une grosse pierre dedans.

Cependant les vaches s'étaient approchées. Il y en avait bien six avec un commissaire.

Descendras-tu, que disait Philippe où je t'envoie cette pierre dans la figure ?

Alors voilà Piston qui de toutes ses forces se met à chanter : « Tararaboum, tararaboum, tararaboum de Hay ! »

Philippe de colère lâche sa fronde. Le gosse reçoit la pierre au front, juste près de la tempe et tombe à terre comme un oiseau. Les vaches entrent dans la maison. Mais les Engliches avaient entendu et s'étaient donné de l'air.

Qui c'est qui s'amène, l'instant après, c'est madame la dame anglaise à qui qu'était la maison. Elle voit mon gosse étendu mort par terre. Elle demande qui s'est que c'est.

A cause de cet insecte-là, dit le commissaire ils ont pu vous prendre vos bijoux et on ne les a pas pincés.

Il raconte l'histoire, la dame l'écoute et quand il a fini, elle ne dit rien, elle va à piston, elle se baisse et l'embrasse sur son petit front. Puis elle regarde le commissaire et lui dit en montrant le gosse.

C'était un fidèle garçon.

Nous quittâmes l'hôtel Calcutta. Il était tard. Télégraphe me reconduisit jusqu'à ma porte. Nous marchions sans rien dire.

Joseph Bara avait aussi seize, pensai-je tout haut, quand il mourut à Cholet sous les baïonnettes vendéennes.

Je connais ça, dit Télégraphe. Je l'ai lu sus les images. Mais le tambour, lui y allait pour la gloire. C'était en plein temps de guerre ; il était chauffé à blanc. Il se disait : « On me crève, mais je vais être bath en crevant » Tandis que mon vieux petit Piston s'est fait coucher pour ses quatre francs ; c'était compris dans son ouvrage. Il est mort pour ces deux cochons de rosbifs qu'il ne connaissait pas, mais avec qui qu'il s'était engagé et qui savaient fiés en lui.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 28 JUIN 1908

 

 

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