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LA CHAINE

22 Mai 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LA CHAINE 01

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Le prince Constantin Decantor donnait ce soir là une fête en l'honneur de son ami Sébastien Clair, l'explorateur qui revenait du Pôle après des années et que tout le monde entier croyait à jamais perdu.

On n'en parlait plus.

Son navire avait dû s'engager entre de froids défilés de glace dont les murs de cristal épais s'étaient rapprochés comme il passait ; peut-être avait-il sombré sous des écroulements d'icebergs pareils à de blanches cathédrales colossales.

Son éditeur car Sébastien Clair avait publié quelques romans, en avait profité pour faire autour des volumes qui lui restaient un peu de réclame, puis on avait oublié, on ne l'attendait plus.

Tout Paris était là, ce soir dans les salons du prince.

A chaque instant de grands laquais soulevant les portières, lançaient des noms tellement illustres et sonores que l'atmosphère en semblait ennoblie et enrichie, sous les lustres aux girandoles ardentes que prolongeaient sans fin de hautes glaces de Venise.

Fracs bordés de palmes vertes des membres de l'institut, uniformes doré des généraux, habits noirs, robes de velours et de satins pâles qui laissaient derrière elles le flot chatoyant de leur traîne et des sillages de parfums, épaules nues, bouquets des chevelures, prunelles étranges des pierreries tout se mêlait, tourbillonnait dans le vaste salon Empire aux meubles jonquille.

Le Président de la République s’était fait représenter par un de ses officiers d'ordonnance ; le ministre de la Marine était là ; et les poètes, les savants, les artistes, les belles femmes et les financières, tous félicitaient le jeune héros qui recevait comme un rêve, les compliments prodigieusement amaigri et pâle, dans son frac de soirée barré, au revers, par la ligne rouge de la légion d'honneur qu'on venait de lui apporter.

Vers minuit il se dirigea du côté du buffet et à ce même moment le grand violoncelliste Simeone Sabioncelli préluda sur son instrument.

L'archet dans sa main était comme une baguette magique et Simeone était très illustre, à cause de sa virtuosité et de ses amours. Il avait dernièrement encore enlevé une archiduchesse qu'il avait scandaleusement promenée dans tous les casinos de la Côte d'Azur, à toutes les terrasses des lacs lombards. Mais ce qu'il jouait ce soir-là, ne plaisait sans doute pas à Sébastien. Clair lui demanda une coupe de champagne avec un pli dans les sourcils.

Comme il la portait ses lèvres, un voix derrière lui, commanda aussi une coupe.

L'explorateur se retourna si brusquement que la moitié du vin mousseux se répandit sur le tapis rouge.

Vous ici ? Madame, vous ! Fit-il encore plus pâle, vous êtes venue, vous avez osé ?...

Mais pourquoi pas, cher ? Croyez que je suis très heureux de vous féliciter, moi aussi, très heureuse... En douteriez-vous ?

La femme qui parlait était très grande et blonde. Son front disparaissait sous des frisons pareils une fumée dorée, et sa robe de soie bleue décolletée laissait nue d'admirables épaules ronde. A son cou gras d'enfant et de guerrière, de grosses perles s'animaient de la chaleur et du reflet de sa peau et au milieu de tant de lis et de roses, ses yeux brillaient comme deux extraordinaires diamants noirs.

Sébastien Clair n'en revenait pas.

Il posa sur le marbre drapé de dentelles du buffet la coupe où il n'avait pas bu et pendant que la jeune femme élevait la sienne d'un bras incomparable il s'approcha :

Venez, ne demeurons pas ici, puisque que vous avez osé, venez à côté dans le cabinet du prince ; nous serons seuls.

Les beaux yeux de velours noir eurent un éclair entre les paupières qui battirent comme des ailes de papillon.

Elle suivit l'explorateur.

La porte du cabinet était à peine refermée qu'il se campa devant elle :

Avouez tout de même que c'est raide !

D'une voix de petite fille elle répondit :

Mais non, mon cher ami, c'est au contraire très naturel et je suis bien heureuse de vous revoir. On ne vous attendait plus... Comme vous avez dû souffrir !

Non !

Oh ! Vous êtes toujours méchant...

Sébastien Clair se cabra .

Je vous en prie, madame, pas de comédie. Vous savez à quoi vous en tenir et lequel de nous deux est éméchant. Vous savez combien je vous aimais, ce que j'ai fait, combien vous fûtes atroce et sans pitié.

Je puis le dire aujourd'hui que tout est fini, vous n'avez pas sonné à ma porte une seule fois sans que mon cœur battit à se rompe.

Je n'osais pas sortir quand vous n'étiez pas là. Je pensais : « Si elle venait, ce serait du bonheur perdu » Vous étiez tout, je vous avais placée si haut que la chute a été terrible.

Il ne reste plus rien, l'amour s’est brisé en mille morceaux, comme une idole de porcelaine... Fini !

Et tenez, croyez-vous que cela me touche, tous les hommages de ce soir et cette fête, et ces honneurs et Paris s'est défilé devant moi comme devant une bête curieuse ?

Mais c'est de la folie ! Je ne suis pas un explorateur et je me moque du Pôle comme vous vous moquez de moi. J'ai été là-bas pour vous fuir, j'ai été là-bas pour mette entre vous, entrez les souvenirs que chaque coin de Paris me rappelait et moi, des mers, des terres inconnues, des déserts de glace où jamais un homme c'était passé. Et il marche sur sa compagne muette, et scandant les mots avec force il acheva : De solitudes où jamais une femme n'avait fait pleurer un homme, entendez-vous ?

Son exaspération grandissait, il continua :

Mais je suis un écrivain, moi je ne suis ni un voyageur, ni un savant et cette expédition ne fut qu'un exil, un exil profitable et que je bénis, je n'ai eu que de l'indignation , et je vous le répète encore, vous n'êtes plus rien, plus rien pour moi !...

il demeura un moment sans parler ; les épaules secouées de gros frissons, et plus amer reprit :

― Ah ! Maintenant que je suis célèbre que l'on me fête, cela vous a muserait de me reprendre ; après avoir tué le romancier, vous voudriez celui que tout le monde appelle l'explorateur. Mais il est trop tard , trop tard, je ne vous aime plus. Allez-vous-en ! Mais allez-vous-en donc, vous ne voyez donc pas que vous m'irritez ; ; vous ne voyez pas combien je vous déteste, pour tout le passé d'enfer de doute et de mensonges.

Il fit le geste de lever le poing levé sur elle, mais elle le regarda et il s'écroula dans un fauteuil, les yeux vers les bûches pelucheuses qui achevaient de se consumer sur les chenets de fer forgé.

Debout au milieu de la pièce la jeune femme répondit :

― C'est bien, je m'en vais. Voulez-vous encore me donner la main une dernière fois ?

Elle tendit vers l'explorateur toujours affaissé son bras d'ivoire, son admirable bras de statue, vivant et rond.

― Adieu, m'ami, dit-elle.

Alors, à ce mot qui devait être lourd,de souvenirs et tenant dans sa main plus froide que les glaces du Pôle la petite main tiède. Sébastien Clair sentit monter en lui un de ces orages de larmes auxquels l'être le plus fort ne résiste pas.

Ses pleurs coulaient sur la main blanche, la main unique qu'il n'avait eu qu'à toucher pour abdiquer.

Une chaleur douce qui venait d'elle l'envahissait, gagnait ses membres, coulait avec son sang et ses lèvres éperdues qui depuis des années n'avaient reçut que la sinistre caresse des froids arctiques, couraient sur cette longue main frémissante.

 

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― Antoinette ! Antoinette !... murmura-t-il.

La jeune femme s'agenouilla devant lui in éclair de triomphe dans ses yeux de velours noir.

― Voyons, m'ami, voyons, calme-toi. Tu vois je suis à genoux,allons, pardonne, va.

A travers de ses larmes, il voyait ans un tremblement, près de son visage la belle tête blonde, les épaules de neige, odorante comme un bouquet de roses blanches et de lis.

Elle lui mit ses bras autour du cou... Le dernier anneau de la chaîne était forgé et scellé.

Il avait suffit d'un mot enfantin, d'un geste pour que cet homme qui n'avait pas reculé devant le chaos des éléments, devant la faim, le froid éternel, la nuit glaciale, les dangers et la mort, fut vaincu de nouveau.

Des salons illuminés, assourdi par les tentures épaisses, un écho de violoncelle magique de Simeone Sabioncelli. C'était une musique qui semblait demeurer immobile, une plainte monotone et aiguë qui s'achevait tout de même, mais insensiblement en un cri de joie surhumaine.

Il n'y avait plus dans l'immense hôtel, que cette voix mystérieuse qui célébrait harmonieusement, confusément la jeunesse des regrets passionnés, les clairs de lune de perles d'argent sur les terrasses , les pays bleus des romances le pur et divin amour !...

Antoinette se releva, trempa son mouchoir de dentelle dans l'eau d'un verre plein de roses, essuya elle-même les yeux de Sébastien Clair et posa ensuite ses lèvres sur ses paupières brûlantes.

Lorsque l'explorateur retourna dans les salons, les invités du prince le reconnurent à peine. La joie le transfigurait, il leva haut un front de nouveau esclave ; et un baiser, une promesse, probablement menteuse comme les autres, avaient suffi pour effacer l'énergie, le souvenir des nobles souffrances et le reflet livide des neiges éternelles dont le visage de Sébastien Clair semblait devoir à jamais éclaboussé.


P { margin-bottom: 0.21cm; }A:REVUE NOS LOISIRS DU 20 SEPTEMBRE 1908

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