LA BONNE DAME
LA BONNE DAME
Nouvelle par Louis PAYEN

—Dis donc, Nénesse, t'es-y décidé pour cette fois ?
C'était dans le cabaret du « Chat pelé » un bouge sinistre, au fond des Batignolles, dans une rue étroite et sombre, une devanture crasseuse, aux vitres embuées, derrière lesquelles s'alignaient des tables poisseuses et branlantes. Sous la clarté crue qui tombait d'un bec de gaz, parmi les voiles bleuâtres de fumée dense, des hommes et des femmes buvaient, criaient, chantaient.
Tout au fond du bouge, en retrait du comptoir, seul devant un verre de vin à moitié rempli, Nénesse regardait l'homme qui venait de lui parler et s'asseyait en face de lui.
Nénesse tout jeune, dix neuf ans environ, était le type de ces pâles voyous parisiens qu'on n'est pas très heureux de rencontrer dans les rues nocturnes et solitaires. Casquette sur des cheveux bien pommadés et lisses, veste étroite et sale, aux manches trop courtes et pantalon perclus ; malgré l'absence de linge que dissimulait mal le foulard rouge épinglé autour du cou, il avait un certain air de distinction avec sa figure presque fine, à la peau blanche, aux grands yeux ombrés, aux lèvres minces aiguisés d'un persistant sourire.
Le grand Jules qui se penchait vers lui, semblait au contraire, la caricature humaine de quelque animal sauvage. Les cheveux noirs mangeaient le front bas, le regard sournois fuyait tout autre regard, et les mains énormes qu'il posait sur la table avaient des frémissements inquiétants.
Il reprit après un silence et un coup d’œil circulaire qui s'assurait de leur solitude :
—C'est un beau coup, tu sais, Nénesse... Et puis, rien à craindre... le vieux est seul et il a le sommeil aussi dur qu'un caillou. On arrivera à ses fafiots sans seulement qu'ys'en aperçoive. Est-ce que t'es un frangin ou si tu n'as que du sang de poulet dans le cœur ?
Nénesse répondit d'une voix hésitante :
—J'dis pas non... faut voir.
En baissant les yeux, les coudes sur la table, la tête entre les mains, il se prit à réfléchir.
C'était la première fois qu'on lui proposait une affaire pareille. C'est donc qu'il était un homme, à présent. Il ne ressentait une secrète fierté et aussi un étonnement. Il savait bien qu'un jour il en arriverait là, comme les copains. Il était de cette mauvaise graine dont la société fait les criminels. Abandonné de tous, sans père ni mère, il avait grandi sur le pavé parisien, n'ayant sous les yeux que l'exemple du vice. Où donc aurait-il pu apprendre la vertu, l'honneur, le devoir, tous ces bons et grands sentiments qui demandent à être cultivés avec soin ? Est-ce que jamais on lui avait dit une de ces douces paroles qui font un éblouissement dans l'âme des misérables et qui leur ouvrent des portes sur des paradis inconnus ? Personne n'y avait songé, sauf une dame Mme Gineste, chez qui il allait tous les samedis porter des paquets. S'il hésitait aujourd'hui à accepter les propositions du grand Jules, c'est ce souvenir qui en était la cause. Il ne s'expliquait pas bien l'intérêt qu'elle lui portait... Mais le fait est qu'elle l'accueillait toujours avec un sourire plein de mansuétude, qu'elle s'inquiétait de lui, de sa vie, de ces occupations et qu'elle lui conseillait de se bien conduire, de travailler, de fuir les mauvaises compagnies et même de temps en temps, elle lui glissait dans la main une pièce de cent sous en plus de ce qu'elle lui devait en disant :
—Tenez, mon ami, ce sera pour vous mieux soigner. Je voudrais vous donner davantage mais je ne suis pas très riche.
Et elle avait l'air de s'excuser du don qu'elle lui faisait. Elle n'était pas riche, en effet ; elle avait un mari, de grands enfants et Nénesse comprenait qu'elle se privait pour lui de quelques douceurs personnelles. Il en profitait sans vergogne, mais il lui était cependant venu une sorte d'attendrissements un peu gouailleur pour cette brave femme et c'était dans son âme comme un flocon d'azur entre les gros nuages noirs.
C'est pour cela qu'il hésitait encore et qu'il réfléchissait. Mais quoi ?... N'était-il pas destiné au mal ? Et pourquoi prolonger une faible résistance qu'il sentait inutile d'avance ? Allait-il passer pour un capon aux yeux du grand Jules ?
Celui-ci qui n’avait rien dit depuis un moment et qui regardait obstinément un point obscur du plafond, abaissa les yeux et lança tout à coup :
—Ben quoi, as-tu fini de la faire à la pose ?... Monsieur fait des manières. Tu sais, faut le dire, si c'est pour ce soir ou dans un an que tu te décides. Je ne serais pas en peine d'en trouver un autre, et si j'étais venu te faire ma proposition, c'est seulement parce que j'avais de l'intérêt pour toi... Mais si tu ne veux pas, bonsoir !
Et le grand Jules se levait comme pour s'en aller ; mais Nénesse l'arrêta d'un geste :
—C'est dit... j'en suis...
—A la bonne heure... t'es un frangin.
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Le crime de la Goutte-d'Or passionna, pendant une semaine, l'opinion publique. On avait trouvé un matin, un vieux rentier, M. Dorcel assassiné dans son lit. Le vol était le mobile du crime, comme en témoignait le désordre qui régnait dans l'appartement. Le vieillard, réveillé en sursaut par quelque bruit insolite, avait dû crier ; le ou les assassins l'avaient étranglé. Une somme importante avait disparu. La police mit sur pied ses plus fins limiers suivant l'expression consacrée. Quelques jours passèrent et l'opinion commençait à s'énerver d'après le dire des reporters, lorsqu'on apprit brusquement l'arrestation des coupables. Deux individus le grand Jules, un cheval de retour qui avait déjà eu plusieurs fois maille à partir avec la justice, et un tout jeune homme, Ernest Bauchu, dit Nénesse, tombèrent entre les mains des agents. Ils se livraient depuis quelques jours, à des dépenses exagérées, peu de proportion avec leurs moyens d'existence, et la sûreté eut l'esprit de leur demander raison de leurs largesses. Un foulard rouge trouvé sur le lieu du crime, servit à confondre ErnestBauchu, qui avoua en pleurant : c'était le grand Jules qui avait commis le crime, lui n'avait participé qu'au vol. le grand Jules qui avait jusque-là, persisté dans des dénégations obstinées, se reconnut coupable à son tour. Dès lors le crime devenait une affaire banale et sollicité ailleurs, l'opinion publique s'en désintéressa.
L'instruction fut rapidement menée, puisqu'il n'y avait plus aucune obscurité dans le cas des deux malandrins et on inscrivit l'affaire au rôle des prochaines assises.
On avait donné à Ernest Bauchu un avocat d'office. Maître Julien Sornais était un jeune homme tout frais émoulu de la Faculté du droit. La fréquentation des criminels et la routine du métier n'avaient pas encore endurcir son cœur. Il se passionnait pour cette première cause qu'il avait à plaider, s'intéressait à ce premier client d'occasion.
Il multiplia les visites à la prison, il se sentait pris d'une profonde pitié pour ce grand garçon qui pleurait tout le temps, qui témoignait d'un repentir sincère. Il devinait que tout n'était pas gâté encore dans cette âme, et que peut-être on aurait pu avec des soins et des pardons efficaces, le ramener au bien. Il s'efforça de gagner la confiance d'Ernest Bauchu et ce ne fut pas difficile car le jeune homme se demandait qu'à s'épancher et s'émerveillait d'une sympathie nouvelle pour lui.
Maître Sornais lui fit raconter sa vie, sa triste vie de misère, de solitude et d'abandon. Il y puisait les éléments d'une plaidoirie pathétique avec laquelle il se faisait fort d'attendrir le jury.
Puis, un jour il demanda à Ernest :
— Voyons, mon ami, il serait bon, pour les besoins de votre cause que nous puissions citer quelque témoin honorable qui déposeraient en votre faveur et certifierait aux jurés tout ce que vous me racontez. N'avez-vous pas quelqu'un que vous pourriez m'indiquer ?
Nénesse eut un grand geste vague :
— J'sais pas !
Mais pourtant après un silence de réflexion il s'écria tout à coup :
— Y a bien Mme Gineste.
— Qui est-ce Mme Gineste ?
— Oh ! C'est une brave bourgeoise, allez, monsieur chez qui j'allais tous les samedis faire des paquets.
— Bon ! Parfait !... Et il y a longtemps que vous la connaissez ?
— Tant qu'à ça, c'est comme qui dirait aussi loin que je me connais. J'étais rien qu'un gosse que j'là voyais passer souvent... on habitait la même rue et elle s'arrêtait pour me regarder quand je jouais avec les autres. Puis, quand j'ai été d'âge, elle m'a fait venir chez elle pour aider Victorine... c'était la bonne.
— Et vous vous êtes toujours bien conduit chez cette dame ?
Nénesse ouvrit de grands yeux étonnés.
— Ça pour sûr... Mme Gineste, c'est un peu comme une sainte, quoi !
— Bien, mon ami, tout cela est excellent pour vous. Nous citerons Mme Gineste.
Et Maître Sornais souriant, se leva, rajusta les plis de sa cravate et après un signe amical du bout des doigts à son client, sortit rapidement de la cellule.
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C'est maintenant l'audience dans la salle des assises. Le crime de la goutte-d'Or n'est pas une affaire sensationnelle ; aussi n'a-t-il amené l'affluence des grands jours. Il n'y a que le public habituel de vagabonds qui viennent se mettre au chaud, de petits bourgeois curieux et désœuvrés.
Les débats se poursuivent dans une monotonie hâtive. On sent que la cause est entendue, le crime patent, avoué, et tout le monde , les juges, les jurés ont hâte d'en finir. On a entendu les témoins dont les dépositions ont quelque rapport direct avec l'affaire ; il n'en reste plus qu'un. Alors, le président se tournant vers l'avocat.
― La défense persiste-t-elle à entendre Mme Gineste ? Je crois que nous pourrions, sans nuire aux accusés, renoncer à l'audition de ce témoin.
― Je demande pardon, M. le président, riposte Maître Sornais, nous tenons beaucoup à ce que messieurs les jurés entendent ce témoin qui pourra peut-être éclairer leur conscience.
― C'est bien, introduisez Mme Gineste, dit le président en raillant intérieurement le zèle de ce petit avocat qui débute.
Doucement, lentement, à pas hésitants, Mme Gineste s'avance à la barre. Elle a l'air de ne plus savoir marcher tant qu'elle est émue et dès que ses mains touchent la tige de fer, elle s'y accroche comme si elle avait peur de tomber.
― Remettez-vous, madame, dit le président en s'inclinant vers elle.
Il y a un silence d'attente. Mme Gineste est très pâle, la face creusée d'angoisse. Vêtue de noir, d'une robe stricte, sans coquetterie et dans les gants de fil qui les couvrent, on voit ses doigts trembler convulsivement. A peine si, en entrant, elle a glissé un regard vers l'accusé ; elle a aussitôt baissé les paupières et détourné la tête, comme si cette vue lui faisait mal.
Nénesse lui, ne pleure plus comme il n'avait cessé et le faire depuis le début de l'audience. Il regarde maintenant la bonne dame avec des yeux qui supplient et semblent attendre d'elle son salut.
Elle ne sait pas pourquoi elle est là, pourquoi on l'a fait venir et ce qu'elle va dire, mais elle est affreusement impressionnée par cet appareil de la justice.
Après les questions d'usage auxquelles elle répond d'une voix faible, le président termine :
― Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Levez la main droite et dites « Je le jure »
Mme Gineste lève la main tremblante et murmure la formule consacrée. Alors le président :
― Vous connaissez l'accusé, Ernest Bauchu ?
La pauvre femme pâlit davantage encore ; on sent qu'un combat terrible se livre en elle ; comme un animal blessé qui va mourir, elle enveloppe d'un regard suppliant l'accusé, la cour, le jury, et d'une voix qui tombe comme un glas au milieu du silence, elle dit :
― C'est mon fils !
Son secret terrible lui a échappé, elle ne voulait pas le dire et voilà qu'elle n'a pas pu le retenir sur le bord de ses lèvres. Elle a juré de dire la vérité et la vérité est sortie du fond de son cœur où elle la cachait depuis près de vingt ans. Toute une vie d'honorabilité, toute une existence respectable s'écroule dans cette minute tragique. La faute ancienne de sa jeunesse, cette faute que ses parents et elle-même avaient cachée à tous les yeux dont ensuite son mari et ses enfants n'avaient jamais rien deviné, elle éclate maintenant devant tous. Une stupeur règne dans la salle ; on regarde cette pauvre femme haletante qui courbe la tête et Nénesse étend vers elle des mains qui tremblent et qui implorent.
Mais l'effort a été trop violent pour elle et me Gineste tombe tout à coup à la renverse, évanouie.
On l'emporte et après une suspension de quelques minutes, l'audience reprend. C'est le réquisitoire, les plaidoiries, la délibération du jury. A l'unanimité le grand Jules est condamné à mort ; quand à Nénesse, les circonstances atténuantes que le jury lui accorde lui valent dix ans de travaux forcés.
L'audience est levée. On emmène les prisonniers et dans le couloir qu'ils suivent, voici que les attend Mme Gineste. Toute pleurante et secouée de frissons, elle tend les bras vers le jeune homme et murmura :
― Tu me pardonnes, mon petit ?
Alors avec un cri où remonte toute la tristesse de sa vue misérable et avec l'angoisse de prononcer ce mot pour la première et la dernière fois, l'enfant sanglote :
― Oh ! Maman !
Et les deux désespérés s'étreignent longuement et silencieusement.
REVUE NOS LOISIRS DU 18 OCTOBRE 1908