JE N'AI PAS D'AUTRE AMOUR QUE L'AMOUR DU DANGER
JE N'AI PAS D'AUTRE AMOUR QUE L'AMOUR DU DANGER
Mlle Berthe Lemoine est une
jeune fille originale. Fille d'un riche industriel, élevée dans le luxe et dans le confort le plus raffinée, elle manifesta dès son enfance un goût très violent pour tous les sports. Écuyère
accomplie, nageuse émérite, cycliste qui battrait des records, Mlle Berthe Lemoine conduit elle même sa 60 HP à des allures vertigineuses sur les routes où l'entraîne son
caprice.
A vingt ans, la jeune fille refusa de se marier. Elle possédait un singulier mépris pour tous les freluquets qu'on lui présentai, hommes du monde parfaits toujours, hommes de sport rarement, hommes d'action jamais.
D'un caractère très énergique, élevée sans jamais avoir connu les difficultés de la vie et les angoisses de la lutte, Mlle Berthe Lemoine eut bientôt le dégoût de cette existence trop facile.
Ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, c'est — dit-elle — sa part de risque. Rien ne lui paraît aussi vide, aussi méprisable que la vie banale d'une femme du monde. Elle veut connaître ce que les plus pauvres qu'elle ont en abondance — en trop grande abondance — les obstacles qu'on surmonte, les dangers auxquels on tente d'échapper, les émotions, en un mot les émotions de la vie.
Et cette jeune femme de 25 ans qui pourrait être heureuse du paisible bonheur des riches, éprouve une joie singulière à risquer perpétuellement sa vie. En mer, elle s'éloigne à la nage à plusieurs kilomètres de la côte et revient à la nage épuisée de fatigue. Elle refuse de se faire accompagner et ne veut pas céder aux supplications de sa famille. Vêtue du costume masculin que vous voyez sur cette photographie, il lui arrive parfois de s'aventurer la nuit dans les pires quartiers de Paris.
Au mois de décembre de l'année dernière deux apaches tentèrent de la dévaliser. La jeune femme tira froidement son revolver, tua l'un de ses adversaires et blessa l'autre grièvement. La famille fit de pressantes démarches pour que l'affaire ne fut pas ébruitée. On craignait le scandale.
Et pourtant si bizarres que soient les habitudes de cette jeune fille du monde qui fuit le monde, n'y a-t-il pas quelque générosité dans sa volonté de risquer elle aussi quelque chose dans cette vie, qu'elle pourrait vivre si paisiblement. Aussi bien Mlle Berthe Lemoine se rendant compte des difficultés qu'elle aurait à mener à Paris la vie indépendante qu'elle rêve, a-t-elle organisé pour l'an prochain une exploration dans le centre de l'Afrique.
Nocturne
Ses monts sont rose vif et les cieux violets.
Blanche, voiles au vent, les barques en silence
Glissent sur le beau lac d'indécise nuance
Où la lune se mire et met de blonds reflets.
De sorte que, dans l'eau qui meurt sur les galets
On a l'illusion d'apercevoir la danse
De mille poissons d'or scintillants ; et l'on pense
Qu'on aimerait les prendre aux mailles des filets.
Le soir est tiède et clair. Bientôt l'une après l'autre
Les montagnes en feu, dans l'ombre se plongeant
S'éteignent et les fleurs dorment au clair de lune.
Et, tandis que le ciel se constelle d'argent
Que les belles-de-nuit versent une odeur vive
La ville s'illumine au loin sur l'autre rive.
Marie-Louise Vignon
Revue Nos Loisirs du 6 Septembre 1906