CHIENS AMBULANCIER
Nous présentons à nos lecteurs un nouveau fonctionnaire. Contrairement à beaucoup d'autres, il ne grèvera pas grandement le budget et rendra de réels services. Le cas est assez rare et vaut d'être signalé.
Le Ministère de la guerre vient de mettre à l'étude la question des chiens ambulanciers. La curiosité du public est vivement éveillé par le rôle de ces chiens intelligents et dévoués qui seraient appelés, le cas échéant, à rechercher les blessés sur les champs de bataille.
Le moment est favorable pour présenter à nos lecteurs le premier chien ambulancier de France — ou plus exactement la première chienne. Elle s'appelle Nelly et appartient au capitaine Tolet en garnison à Bordeaux qui, avec le médecin major Bichelonne a eu l'honneur d'inaugurer en France l'éducation et le dressage des chiens ambulanciers.
Nelly est une fort belle bête, à l’œil intelligent jeune et dans la force de l'âge. Elle appartient à la race du chien de berger allemand, de taille moyenne mais robuste, au poil court, au museau un peu allongé.
Elle a été dressée en vingt cinq jours par son maître à la recherche des blessés, bien que cette éducation soit particulièrement difficile.
Voici comment opèrent MM. Tolet et Bichelonne. Pour amener progressivement le chien à son rôle de chercheur de blessés, il faut d'abord lui apprendre l'apport et la recherche d'un objet, d'un objet perdu ; plus tard l'objet perdu sera remplacé par l'homme simulant le blessé. Il faut obtenir dans la recherche le maximum de finesse, en développant le lus possible l'esprit d'initiative et les facultés d'odorat que la bête possède naturellement.
Avec Nelly, on est arrivé à des résultats surprenants car la chienne était fort bien douée. Elle retrouvait l'objet perdu jusqu'à un kilomètre de distance. Elle travaillait toujours avec vent debout, et était habituée à quêter devant son conducteur, à fouiller les bosquets, les fossés, les endroits couverts, les haies, les récoltes sur pied.
Au bout d'un certain temps, l'objet caché fut remplacé par un soldat simulant le blessé. Il s'agissait alors de faire comprendre à l'animal que sa mission ne consiste pas seulement à retrouver l'homme qui est toujours couché, mais qu'il doit encore appeler l'attention de son conducteur lorsqu'il a fait cette découverte puisqu'il ne peut, comme dans le cas de l'objet perdu, le rapporter à son maître. Nelly a été vite habituée à ce nouveau travail.
L'intelligence ambulancière à quatre pattes a figuré dans les dernières manœuvres du service de santé du 18e corps. Les expériences de recherches qu'on lui a fait faire, tant le jour que la nuit, sur le champ de manœuvre du Béquet, ont donné des résultats qui ont émerveillé les assistants.
Des soldats étaient cachés dans des bosquets, des taillis, des fondrières. Nelly part immédiatement en quête, le nez au vent, dans la direction des blessés. Elle les découvrait à des endroits où les regards des hommes n'auraient pu les apercevoir.
Le manège de la bête est vraiment curieux. Dès qu'elle rencontre un blessé elle s'empare de son képi et l'apporte à son maître qui la met aussitôt en laisse. Nelly entraîne alors le capitaine, en tirant à plein collier dans la direction du blessé simulé. Si elle n'a pu s'emparer d'aucun objet de son harnachement, elle n'en revient pas moins auprès de son maître, qu'elle entraîne vers l'objet de sa découverte avec un léger aboiement.
Il y a un point très important du dressage sur lequel M. Bichelonne et M. Tolet se séparent de l'école allemande — car l'Allemagne s'occupe aussi de dresser des chiens ambulanciers.
Le chien allemand après avoir trouvé le blessé reste auprès de lui en poussant un aboiement spécial : il « hurle à la mort » comme on dit dans les campagnes. Si le blessé est éloigné l'aboiement peut ne pas s'entendre ou bien on peut se tromper sur sa direction. Le vent contraire peut gêner l'audition. La nuit il est extrêmement difficile de se guider sur le son d'un aboiement pour retrouver un blessé.
Nelly fait désormais partie de l'armée française ; aussi l'-t-on dotée d'un uniforme spécial qui a été minutieusement étudié.
L'équipement se compose d'abord d'un collier avec grelot de façon que sous bois ou dans les endroits couverts, le maître sache toujours dans quelle direction se trouve sa chienne. Le collier porte son nom. Un surfaix permet de fixer un cordial et un paquet de pansement — dont l'utilité est évidente — ainsi qu'une couverture en toile cirée doublée, qui pourra être déroulée par les nuits froides ou pluvieuses.
Sur la couverture se détache de façon très apparente un écusson blanc portant la croix de Genève, afin de faire bénéficier le chien, pendant la guerre, des privilèges accordés aux brancardiers et ambulanciers. Nelly porte très crânement son uniforme et semble très fier du rôle qu'elle joue.
Les Allemands ajoutent une lanterne fixée sur le paquetage du chien. Il est préférable de la supprimer tant pour alléger la charge de l'animal que pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Mieux vaut confier une lanterne sourde à l'infirmier qui accompagnera le chien ; il n'en fera usage qu'en cas de besoin, en ouvrant un volet qui cacherait la lanterne en temps ordinaire.
Cette intéressante tentative qui fait le plus grand honneur à MM. Bichelonne et Tolet, est certainement appelé à un grand avenir. Déjà les sociétés canines se sont intéressés à la question du chien ambulancier. Les sociétés de secours aux blessés dont le rôle serait si important en cas de guerre, apprécieront également le le précieux concours que pourront lui apporter les émules de Nelly, la première chienne ambulancière de France.
REVUE NOS LOISIRS DU 8 MARS 1908