MOINEAUX SANS NID N° 105
L’aube commençait à se lever, tandis qu’ils avançaient toujours à travers champs. Deux autres Gitans et deux femmes les avaient rejoints.
Souvent ils s’arrêtaient pour s’assurer que les gendarmes ne les suivaient pas.
— Tu ne vois rien ? Demandait José.
— Non ! Nous sommes trop nombreux pour avoir tous été suivis. Ceux qui se sont chargés des paquets et des enfants payeront pour les autres.
— Tout est arrivé par ta faute, bandit ! Rugit José en secouant rudement le pauvre Pierrot. Que le diable t’emporte !
— Dommage que je ne t’aie pas fait sauter ta cervelle en te frappant avec ma pierre ! fit le courageux enfant.
— Tais-toi ! Où mon couteau te fera taire pour toujours !
— N’exagère pas, José, conseilla l’un de ses camarades. Je comprends que tu lui donnes une bonne correction, mais le supprimer, non ! Car tu pourrais ...
— ... être guillotiné, acheva Pierrot. Vous pouvez me tuer. Je n’ai pas peur et je m’en moque !
— Et moi, ça m’amuse, compléta José avec rage. Tu peux commencer à dire tes prières, car ça ne va pas tarder.
Ils venaient d’atteindre un petit bois si touffu qu’il semblait que nul encore n’y avait pénétré. Les Bohémiens se laissèrent tomber sur la mousse, épuisés.
— Et maintenant, s’écria cruellement José après un bref silence, l’heure de ton châtiment a enfin sonné. Tu vas voir un peu ce que je te réserve !
— Pardonne-lui, José ! Ne sois pas si méchant ; il est encore bien petit, fit observer l’une des Gitanes.
— Un homme qui se respecte ne peut se venger d’un enfant, ajouta l’un des hommes.
— Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde ! Tonna José en les fixa d’un air menaçant. Et ma vengeance ne saura jamais être assez cruelle que la perte de mon œil !
— Ce petit à voulu défende ta femme. Il ne cherchait pas sciemment à t’éborgner, pas vrai, petit ? Intervint un autre.
— C’est juste, reconnut Pierrot, Trinidad était très gentille pour moi et j’ai perdu la tête ; j’ai voulu la défendre comme j’ai pu.
— Tu es un petit gars très courageux ! Reconnut le Gitan avec admiration.
— C’est ce que nous allons voir ! Rugit José, hors de lui. Silence à présent ! Sinon, il y aura du vilain, tout à l’heure, acheva-t-il en sortant un rouleau de corde des profondeurs d’une de ses poches.
— Que veux-tu donc faire, José ? S’écria effrayé l’un de ses compagnons.
Pierrot ne disait rien, bien que livide ; il croyait fermement sa dernière heure arrivée, pensant qu’il ne reverrait plus jamais sa chère petite Mireille qu’il aimait tant, et qu’il ne tarderait pas à rejoindre son père dans l’autre monde, et ils ne se quitteraient plus de toute l’éternité.
— Il songeant également que c’était vraiment dommage de mourir, alors qu’il était sur le point de devenir très riche et pourrait offrir à lui-même et à ceux qu’il aimait, tant de choses merveilleuses ! Soudain une idée lui traversa l’esprit.
— Combien veux-tu pour me laisser la vie ? Demanda-t-il à José. Je viens de retrouver mon père et je vais être bientôt très riche. Pardonne-moi le mal que je t’ai fait et soyons ami.
José lui répondit par une gifle.
— Même si ce que tu dis est vrai tous les millions de la terre ne pourraient pas rendre mon œil. Et maintenant, assez parlé.
Il saisit brutalement l’enfant et l’adossa contre un arbre. Pierrot luttait de toutes ses forces, mais que pouvait-il contre cette brute déchaînée ?
Et malgré les interventions et les prières de ces camarades, José attacha l’enfant au tronc de l’arbre, lui liant les pieds et les mains, le bâillonnant, aussi de façon à ce qu’il ne puisse se faire entendre.
De grosses larmes maintenant inondaient les joues du petit garçon. Il pleurait de ne pouvoir se défendre, de ne pas revoir sa Mireille, de perdre la vie alors qu’elle était si pleine d’espérance ...
— Ce n’est que le commencement des réjouissances, le prévint méchamment le Bohémien. La fin sera beaucoup plus amusante !
— Que veux-tu faire de plus ? S’écria l’un des Gitans.
— Si tu me trouves trop cruel, tu n’as qu’à t’en aller ! Ricana José.
— Laisse-le donc, voyons ! Pour l’amour de ta mère, pardonne à cet enfant, insista son camarade.
— Si tu ne te tais pas, je ne réponds plus de moi ! Rugit José, écumant de rage, en sortant son couteau de sa poche et menaçant celui qui avait osé parler.
Cet homme primitif et sauvage impressionnait tous ceux de sa tribu, car il avait la réputation d’être d’une cruauté farouche.
— Et maintenant, s’écria-t-il tremblant d’excitation et de colère, gare à qui répétera un mot de ce que je dis et racontera ce qui va se passer !
Les autre se turent effrayés, et s’éloignèrent en baissant la tête. Pierrot et José demeurèrent face à face. Le pauvre enfant fixait le Gitan de ses yeux démesurément ouverts, remplit d’effroi et de larmes, le bas de son visage dissimulé par son bâillon. Le moindre mouvement qu’il essayait de faire lui meurtrissait les membres, la corde pénétrait sa chair fragile et tendre.
— As-tu déjà entendu citer ce dicton : Oeil pour œil, dent pour dent ? > Eh bien ! Petit, je vais te l’appliquer, ricana méchamment le Bohémien ... (S’éloignant de quelques pas, il se mit à ramasser des cailloux et continua) : Je pourrais certes, t’expédier dans l’autre monde d’un coup de couteau en plein cœur, mais ce serait trop rapide et tu ne souffrirait pas assez. Tandis qu’avec ces pierres, je ferai durer quelques instants de plaisir.
Et, joignant le geste à la parole, il lui lança une première pierre ... qui passa à un doigt à peine de la tête de Pierrot.
— Je t’ai raté ! Cria le forcené, mais je ferai mieux cette fois.
Il levait le bras pour lui jeter un second projectile, lorsque deux détonations suivies de cris aigus, éclatèrent, tout proches, tandis que les Tziganes criaient, effrayés :
— Sauve qui peut ! Les gendarmes !
José lança au hasard la pierre qu’il tenait dans la main et qui frappa l’arbre sans toucher l’enfant, puis, prenant les jambes à son cou, il suivit ses camarades et disparut rapidement aux yeux de Pierrot.
Durant quelques secondes ce fut le plus complet silence, puis il entendit crier :
— Je les vois ! Par ici !...
« Ce sont les gendarmes » se dit Pierrot avec espoir.
Mais ils passèrent en courant tout près de lui, poursuivant les fuyards ... L’enfant entendit quelques coups de feu, puis d’autres qui se perdirent dans le lointain. Ensuite, il ne perçut plus que le bruit du vent agitant les branches dépouillées des arbres ...
Un petit lapin passa à ses pieds, puisse blottit derrière un buisson.
Désespéré, le pauvre petit faisait des efforts inouïs pour se libérer de ses liens, mais ceci ne faisait que meurtrir davantage ses poignets et ses chevilles, il ne pouvait pas davantage réussir à faire tomber le bâillon qui l’empêchait de crier ... Le maudit José avait soigneusement pris ses précautions !
« Que vais-je devenir, mon Dieu ! » Se disait Pierrot en pleurant. Maintenant qu’il était seul, il pouvait donner libre cours à ses larmes et ne plus dissimuler ses angoisses et sa peur.
« Les gendarmes sont passés tout près sans me voir ! Et s’ils ne revenaient plus par ici ! Oh ! Je vais mourir de faim et de froid ici, tout seul ! Je peux à peine respirer avec ce bâillon qui me blesse les joues, tant ce maudit homme l’a serré étroitement ! »
Il se tortillait comme un ver, espérant arriver à relâcher un peu ses liens, heurtant l’arbre de sa nuque pour faire tomber le mouchoir qui l’empêchait de crier ... mais en vain !
Le temps passait lentement et la solitude absolue qui l’environnait devenait de plus en plus impressionnante.
Il entendit sonner dans le lointain les cloches d’une église, puis, ensuite, l’avertisseur d’une voiture ...
Tout cela lui semblait faire partie d’un monde irréel. Hélas ! Le pauvre petit sentait l’inutilité de tous ses efforts et, épuisé, il se laissa aller, se blessant cruellement l’échine à l’écorce de l’arbre.
Sa courte vie défilait maintenant devant ses yeux, tel un film. Pourquoi le malheur le poursuivait-il ainsi ? D’où venait-il ? Il ne gardait aucun souvenir du visage de celui qu’il pensait être son père. Seul, il se rappelait des miséreux parmi lesquels il avait grandi au hasard des rues ...
Il évoquait surtout en cet instant la sinistre silhouette de « Larme à l’œil » qui survivait dans son souvenir avec ses lunettes cerclées de fer et sa tête de cadavre. Sa vie d’enfant avait été si dure que son séjour chez la mère Picquet lui paraissait maintenant un havre de paix !
Puis de nouveau, il avait reprit sa vie errante, sans cesse à la recherche d’un coin où se réfugier et dormir, fuyant la police et les méchants ...
Si, au moins, pareille chose était arrivée à un homme ayant des choses à se reprocher ! Mais quel crime avait-il donc commis, lui ? Qui était sa mère ? Pourquoi l’avait-on abandonné si petit dans la rue ?
Certes, toute la faute devait être attribuée au marquis et à son frère. Un violent désir de vengeance se glissa dans l’âme de Pierrot.
« Si je ne meurs pas attaché à cet arbre, se dit-il, je jure qu’ils me payeront très cher ce qu’ils m’ont fait endurer ! Et je ne leur pardonnerai jamais, même s’ils m’en priaient à genoux ! »
« Mon Dieu !... Mon Dieu ! Protégez-moi ! Pria-t-il en levant les yeux suppliants vers le ciel et faites que je puisse, un jour, leur infligé la punition qu’ils méritent ! »
De nouveau, il essaya de se dégager de ses liens, mais cet effort l’épuisa tellement qu’il perdit presque connaissance.
Il avait maintenant une très vague sensation des heures qui s’écoulaient avec une lenteur désespérante ... Ses oreilles commencèrent à bourdonner et, de temps à autre il soulevait ses paupières pour chasser les étranges lueurs qui dansaient continuellement devant ses yeux.
Il respirait mal, mon bâillon l’étouffait de plus en plus. Puis une sorte de rôle lui déchira la gorge.
De petites bêtes confiantes erraient non loin de lui ; lapins de garenne confiants devant son immobilité ; et, parfois un écureuil s’arrêtait sur une branche le fixant de son œil rond, puis disparaissait derrière un buisson.
Le vent agitait légèrement les arbres ; tout près de là, l’eau d’une petite source faisait entendre son chant cristallin ; l’air était froid, piquant, et l’humidité montant de la terre recouverte de feuilles mortes et de mousse.
L’enfant luttait contre un sommeil qui pouvait devenir éternel. Ainsi, le pauvre petit moineau égaré vit les premières ombres de la nuit succéder au jour dans cette solitude et de silence, que, seul, brisait par moments, le souffle glacé du vent ...
( A SUIVRE LE 4 FEVRIER )