CHEZ LES CLOWNS
J'ai le cirque à la folie les lumières y sont douces, les fauteuils bien rembourrés, les ouvreuses affables, la musique bien que peu wagnérienne me séduit et je la comprends. De tous les côtés, des rires fusent, de petites mains applaudissent, de petites bouches crient bravo ; redevenu pour quelques heures semblables pour babys joufflus et potelés, blonds ou bruns qui m'entourent. J'y savoure délicieusement des joies calmes, reposantes et simples.
Mes yeux amusés regardent sans se lasser les écuyères légères, aux mollets nerveux, aux bras souples, sauter en pirouettant des obstacles et fuir au travers des cerceaux de papier. Leurs sourires vaniteux, même les baisers commandés qu'elles jettent au public du bout des doigts ravissent mon âme de grand enfant. Plus que les chevaux de courses ces aristocratiques poseurs ; plus que les chevaux de cavalerie, ces snobs belliqueux, les chevaux d'hippodrome me charment. Ils savent piaffer d'un pied mondain et remuer la tête gentiment avec une grâce naturelle à la fois et apprise, il;s époussètent de la queue leur arrière-train avec distinction ; ni trop fats ni trop modeste, ils sont discrètement cabotins. J'admire aussi les jambes fortes et les bras musclés, les torses souples et les moustaches retroussées des hercules et des gymnastes. Je songe à la faiblesse de mes membres, je n'ose jeter un coup d’œil — même attristé — sur mes épaules étroites, mes poignées maigres, mes mains pâles ; j'ai honte et pitié de moi et la fierté bête, un peu de ces garçons jolis et solides ne me fâche plus. Même les domestiques gênés avec solennité dans leurs étranges habits galonnés, à grands boutons de métal, me plaisent. Mais plus que tout, j'adore les clowns, les clowns !
D'abord parce qu'ils sont des clowns ; la variété de leurs tours sont infinie. Ils marchent, s'assoient, mangent, se coiffent, se décoiffent, jouent du violon avec des façons bien spéciales. Leurs corps désossés semblent de longs ressorts compressibles ; ils courent, sautent, pivotent, culbutent, girouettent de manière à déconcerter les natures les plus ingénieuses et les plus prévenues. Et voilà déjà bien des raisons pour que des esprits excellents curieux d'attitudes point banales, s'intéressent à eux. Ce n'est pas là cependant par quoi ils causent mon bonheur ; avant tout, ils sont en leur genre de vrais humoristes, et ainsi je peux à leur sujet — pauvre maniaque — commettre un peu de littérature.
Dans chaque clown, digne de ce nom, se cache voyez-vous un philosophe — sans le savoir — peut-être. A force de dire des folies et d'en faire, de lancer à travers les airs des chapeaux pointus qui tournoient ou d'appliquer sur la face du voisin des claques trop sonores, de se rouler sur le dos et de marcher sur la tête ; ils arrivent à se former une conception assez juste ; une grande arène de cirque, pleine de clowns et de « gugusses » qui jouent ensemble.
Les clowns giflent et rient, les gugusses sont giflés et rient. La vie n'est qu'une cabriole mais une cabriole immense et d'une fantaisie sans cesse renouvelée. Rappelez-vous certains de leurs actes, certains de leurs discours. Ces êtres enfarinés , au nez peint en rouge, aux yeux cernés de noir, perdus dans un long vêtement flottant et multicolore, ou étriqués dans un sinistre habit, ont un sens admirable du ridicule ; peu savent aussi bien dégager de toute chose le grotesque qui s'y renferme.
Celui qui ne voit dans le monde qu'une parade de foire et en ses habitants que les baladins de place politique est naturellement frappé, quand il regarde autour de lui, par tous ce qu'il y a de comique en eux. Combien plus encore le clown dont le métier consiste à parodier par des mimiques expressives ou des paroles dénudés de bon sens les geste, les actions, les pensées de ceux qui l'entourent. Et quand à il l'accomplit avec une gaieté de souplesse, d'imprévu, de virtuosité, en restant toujours naturel et en gardant un inaltérable sens critique, ne devient-il vraiment pas, lui aussi, un humoriste ?
Je me souviens de deux clowns, glabres et petits, à mines d'enfants, chétifs, qui jouaient il y a deux ans aux Folies Bergères. Ils stimulaient des tours inouïs, qui dépassaient toute imagination et toute capacité humaine encore bien plus. L'un d'eux le plus grand, était attaché par les jambes, les bras et les épaules à des fils de fer assez fins pour que tout en les voyant, on n'y prêtât pas attention. Il pouvait ainsi soutenu, prendre sans le moindre effort les positions les plus contraires aux conditions élémentaires de toute statique et accomplissait avec son camarade d'invraisemblables exercices.
Celui-ci de taille minuscule s'avançait vers le public, saluait, revenait vers le fond de la scène, et tendait d'un beau geste robuste, son bras horizontalement. L'autre aussitôt s'y accrochait avec les mains et, doucement remonté par les fils de fer, exécutait un magnifique rétablissement puis se mettait jambes en l'air, en équilibre sur le poignet ou l'un des doigts.
Tantôt, tandis que souriant, le tout petit se campait solidement, le plus grand grimpait sur son dos, puis sur les épaules, arrivait enfin toujours par les mêmes moyens à s'ériger en superbe « poirier ». Crâne contre crâne les bras ballants, les jambes touchants les frises, il se mettait à tourner vertigineusement sur la tête de son ami.
Tantôt le petit brusquement saisissait son compagnon par la tête ou les souliers et le portait à bout de bras en marchant, en courant, en dansant. Tout se faisait avec une telle mesure, une telle progression, le moindre mouvement copiait si exactement le réel que l'illusion était complète.
Et ce qui achevait encore de tromper l’esprit tout en l'amusant, c'était leur mimique d'acteurs. Le pesait posait à l'hercule, prenait des attitudes, retroussait ses moustaches. Parfois après un exercice particulièrement fantastique, il s'épongeait le front. Il saluait avec gravité par une légère et noble inclinaison du corps. Un sourire pourtant errait sur ses lèvres. Il avait l'air de dire : « Vous voyez ce n'est pas plus difficile que ça ». L'autre aimait mieux paraître épouvanté, atterré de son propre talent. Il remerciait le public en rougissant. Parodie charmante que les vrais acrobates, j'imagine, devaient détester.
Voici un autre trait. Gugusse vient de mourir de frayeur, tout pâle et raidi ; il est étendu par terre dans son habit noir élimé. Son inconsolable ami, Bob, le clown veut l'emporter sur une planche. Vous sans doute, vous auriez pris Gugusse entre vos bras, sans répulsion et vous l'auriez porté jusqu'à la planche avec délicatesse. Bob déteste ce qui n'est pas compliqué. Il soulève le mort, le campe sur ses pieds et comme ce mort ainsi redressé il le soutient d'une main à la poitrine, de l'autre il essuie la planche. Hélas ! Elle est trop loin ! Bob ne peut lâcher le mort, qui sans lui, s'aplatira sur le sable ; il ne peut non plus atteindre la planche ; que faire ? Après quelques minutes cruelles de décision, il se décide à étendre son mort bien doucement sur le sable, puis aller chercher la planche ; il la place à deux pas du cadavre, à la même hauteur et il réfléchit. Soudain il s'agenouille et souffle sur le mort ; le mort remue, tourne à demi. Bob exulte. Il souffle plus fort ! Hélas ! Le mort ne tourne toujours que d'un demi-tour. Sur le conseil d'un ami Bob se met à courir quelques secondes bouche ouverte pour attraper de l'air, et revient en toute hâte souffler sur Gugusse. Gugusse tourne, tourne, passe par-dessus la planche, tourne, tourne jusqu'à la barrière. Le souffle de Bob était cette fois trop puissant. Désespéré le clown saisit le mort entre ses bras, le pose sur la planche et l'emporte. N'est-ce pas là une raillerie très précise de tous ceux qui, dans la vie, à chaque instants recourent, pour les tâches les plus simples, aux moyens les plus compliqués.
Autre Trait : Footit veut apprendre à Chocolat le maniement des armes et il lui donne un fusil. « Je vais commander en russe d'abord « dit-il. Et, en effet, il prononce d'une voix tonitruante une litanie de mots qui pourront bien sembler du russe aux ignorants. Chocolat ne comprend goutte. « En anglais maintenant » reprend Footit et de nouveau il émet des sons bizarres que j'imagine anglais avec complaisance, ne connaissant aucun mot (même pas yes) de cette langue. Chocolat s'obstine à ne rien comprendre et reste immobile. « En chinois alors » Chocolat tout a fait ahuri, sent la folie naître en son cerveau. Footit s'impatiente. « En français puisque vous ne savez pas d'autres langues » Et voilà qui semblable aux vieux adjudants ou aux vieux capitaines, mangeurs de syllabes ne hurle plus que des onomatopées, français bien militaire, mais aussi inintelligibles que du patagon. Chocolat épouvanté jette son fusil.
Je cite ces exemples parce qu'ils me paraissent tout à fait caractéristiques. Ils exigent en effet tous trois, un sens très fin et très exact de la vie ; ce sont si vous voulez, des déformations de la réalité, qui reposent sur une observation minutieuse et ironique de cette même réalité et il faut les présenter au public avec la fantaisie, la grâce et le naturel qu'on attend de tout bon humoriste.
Les deux petits pseudo-acrobates ont assurément été choquées de la vanité propre à leur confrères ; peut-être même ont-ils été assez perfides pour croire chez les plus forts, à l'emploi de certains trucs. Ils ont voulu faire mieux avec des moyens plaisants et ainsi se moquer d'eux ; observation et raillerie.
Bob à vu des gens perdre la tête pour une affaire sans importance et dont la réalisation n'offrait aucune difficulté ; il les a vus inquiets, bouleversés, tenter tous les moyens , sauf celui qui aurait été le plus simple ; de là une raillerie légère, encore que répéter de leur bêtise.
Footit a entendu des officiers commandés la manœuvre sans comprendre ce qu'ils disaient, tant ils parlaient vite et mal. Aussi bien on lui aurait juré qu'il entendait du russe, qu'il aurait cru.
De là cette idée très drôle et très ironique de commander à plusieurs reprises en se serrant à chaque fois d'une langue différente sans que jamais il soit possible de le mieux comprendre.
Je présume que quelques humoristes, m'en voudront d'avouer une telle estime pour les clowns. « Eh ! Quoi diront-ils, vous nous comparez à des paillasses, à des Augustes, a de vulgaires saltimbanques qui sautent et se roulent dans le sable. Vraiment l'affection que vous nous portez est bizarre et vous avez une étrange façon de recommander vos amis. Déjà le public se déliait de nous. Quelle opinion va-t-il avoir maintenant ? »
Je ne leur répondrai pas, je me tournerai vers les clowns et leur dirai seulement :
« O clowns, clowns fardés et peints, comme l'on vous méconnait. Aux heures où, sur le sable des cirques et le parquet feutré des music-halls, vous prodiguez l'ironie tranquille de vos discours et la folie de vos culbutes, vous êtes des sages. Sans doute, vous ne le savez pas, c'est pourquoi vous l'êtes vraiment, puisque vous vous ignorez vous-mêmes. La tradition veut que les paroles de vérité sortent de la bouche des fous, car les fous diffèrent des sots, Hazmlet, Falstaff, Triboulet, tiennent des monologues lumineux tels que jamais n'en prononcent les plus sensés des hommes. Vous aussi, tout en gambadant, tout en cabriolant, vous déchirez le voile qui couvre nos manies, nos défauts, nos ridicules. D'un mot, d'un geste, vous faites jaillir tout le grotesque qui se cache en nous ; vous nous montrez la presque parfaite petite image de ce que nous sommes, nous et le monde, et j'aime mieux le toupet railleur qui se dresse sur votre tête que les grandes perruques des vieux docteurs »
REVUE NOS LOISIRS DU 17 NOVEMBRE 1907
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