BIZARRERIES DU PALAIS
Chacun de nous pour équilibré qu'il soit au physique et au moral, a pu constater en lui-même et autour de lui d'étranges dépravations du goût, de bizarres mais invincibles répugnances pour certains mets. Certains physiologistes déclarent héréditaires ces manifestations anormales et l'explication n'en est point une. Héréditaires ou non, il en est de curieuses constatés chez des êtres non seulement parfaitement organisés, mais encore d'une mentalité fort supérieure à la moyenne de la pauvre humanité. Les annalistes, chroniqueurs, biographes de personnages éminents, nous en ont transmis des exemples qui nous ont paru mériter d'être relatés.
L’abbé de Villedieu ne se nourrit jusqu'à trente ans que de légumes et d’œufs ; il avait aussi un e répulsion marquée pour la viande. Toutefois pressé par son entourage d'en manger, il cède un jour... et une fièvre cérébrale l'emporte presque subitement.
Jagellon, roi de Pologne, s'enfuyait à la vue d'une pomme.
Duchesne secrétaire de François 1er saignait du nez quand il en voyait une.
Bussy-Rabutin conte, dans ses Mémoires qu'un jour dans un dîner qu'il avait offert, le maréchal d'Albret faisait un récit avec une verve endiablé lorsque tout d'un coup sa voix s'altéra, sa face pâlit ; le maitre d'hôtel apportait un marcassin entier. Clérambault cria d'ôter la tête à la bête ; l'exécution faire, le maréchal retrouva le fil de son histoire.
Bernard de Nogaret duc d'Epernon colonel général de l'infanterie et le grand astronome suédois Tycho-Bramé manifestaient une aversion invincible pour le levraut.
Le prince de Condé, père de l'infortuné duc d'Enghien ne pouvait manger de fruits.
Jérôme Cardan savant italien du seizième siècle avait une antipathie marquée pour les oeufs ; Mme de Lamballe pour le homard. Il est vrai qu'elle s'évanouissait en entrant dans une pièce ou se trouvaient des violettes ; et le docteur Saiffert, son médecin attribuait cette nervosité maladive à des causes trop intimes pour être relatées ici.
Junot, duc d'Abrantès, amateur d'huitres se sauvait à la vue d'escargots. La Malibran (1) ne pouvait voir ni sentir la carpe.
Au repas donné par Abel Servein le célèbre diplomate au service de Richelieu et de Mazarin, après la mort de sa femme, la duchesse de Brissac tomba en pâmoison pour avoir senti l'odeur d'un saumon qui se trouvait à une table voisine.
Le philosophe Erasme avait la fièvre à sentir le poisson.
Jules César Scaliger pâlissait devant une botte de cresson ; son père , Joseph Scaliger, éprouvait la même faiblesse devant le lait, comme le fameux médecin et astrologue Pierre d'Albane.
La princesse Julie une des filles du roi de Naples Frédéric, ne pouvait absorber le moindre morceau de viande sans être incommodée. Chateaubriand ne pouvait passer devant une boucherie ; et pourtant — ironie du sort — la meilleure partie du bifteck porte son nom.
Le peintre Gérard souffrait, lui, de passer devant une charcuterie.
Le duc de Vendôme ne pouvait supporter la vue du fromage, tandis que la duchesse de Berry tombait en syncope devant un camembert et surtout un brie.
George Sand éprouvait quelque malaise en face de la poule au pot et Rachel était saisie de peur devant une brochette de grenouille. Alfred de Musset tressaillait devant une aiguille. Frédérick Lemaître redoutait la tête de veau. Enfin le puissant Carpeaux, le sculpteur du groupe de la Danse, ne pouvait retenir des frissons devant un buisson d'écrevisses.
Rassurez-vous donc, chers lecteurs, aimables lectrices si votre palais ou votre estomac ont quelques caprices ils sont en nombreuse et bonne compagnie !
(1) María-Felicia García, surnommée la Malibran, (à Paris - à Manchester) est une célèbre mezzo-soprano d'origine espagnole.
NOS LOISIRS DU 17 NOVEMBRE 1907
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