BACHELIER
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B A C H E L I E R
Nouvelle par Paul ALEXIS
Voici dix ans, par une douce nuit de mai à l'heure indécise et charmante de la clarté de l'aube peut passer pour celle de la lune le comte Gontran d'Hamelin sortir du cercle, énervé par les désastres d'une dernière et irréparable partie absolument à la cote.
Il fit quelques pas dans la grande allée des Champs-Elysées le long des chaises inoccupées. Pas l'ombre d'un espoir de se relever. Ses dernières terres là-bas, dans le Poitou vendues. Même la gentilhommière où il était né, partie comme le reste. Son hôtel à Paris surchargé d'hypothèques. Et des dettes un chiffre incalculable de dettes ; billets souscrits à des usuriers, dettes criardes de fournisseurs, dettes de jeu dites d'honneur plus de cent cinquante mille francs perdus comme ce soir-là sur parole. C'était bien la fin. Avant vingt quatre heures son nom serait collé contre la glace. Il n'osait même plus rentrer chez lui étant tombé jusqu'à emprunter à ses gens.
Le seul parti à prendre était de mourir. Quand ? Tout de suite avant qu'il fut grand jour. Et, enfoncée dans la poche de son pardessus d'été, sa main retrouva un bijou de revolver dont il s'était muni ce soir-là pour ne pas être pris au dépourvu — Où aurait lieu le suicide ? Il n'était pas encore fixé ; mais n'importe où, le premier endroit venu devait être bon — Et il se demanda quel effet produirait sa mort. Le plaindrait-on ? Quelque ancienne ne souviendrait-elle avec un soupir d'un gaillard solidement bâti, parti pour toujours avant trente cinq ans ? La seule certitude, celle d'être oublié très vite dans son monde. En dehors de ses relations de club de ses créanciers, personne ! Plus de famille heureusement. Rien que deux ou trois cousins éloignés là-bas en province qui apprendraient la chose par les journaux et porteraient trois mois son deuil, peut-être.
Sa résolution irrévocablement prise, bien décidé à mourir et n'ayant même plus que cela à faire en ce monde, Gontran d'Hamelin éprouva comme un soulagement. Il marcha d'un pas plus dégagé. Une senteur embaumée lui arriva de quelque arbre en fleurs. Sans être une nature particulièrement poétique, il songea à profiter de la dernière bonne chose que lui offrait l'existence, la sérénité d'une belle fin de nuit. Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Bois à pied ? Là, au milieu de quelque fourré, il se ferait sauter dans l'autre monde tout à son aise. Il arrivait déjà au rond-point. Mais deux voitures passèrent sur la chaussée, chargées de messieurs et de soupeuses qui sortaient de quelque restaurant de nuit. L'idée d'être rencontré, hélé peut-être, par des viveurs de sa connaissance, allant boire du lait au Pré-Catelan, le fit brusquement tourner à droite, prendre la rue de Miromesnil puis d'autres au hasard. Un quart d'heure après il gravissait la rue de Rome absolument déserte. Quand on se dérouille une dernière fois les jambes, il n’y a pas à faire le difficile ; les Ternes où les Batignolles sont tout aussi chic que tout autre quartier.
Arrivé au boulevard extérieur, en face de la grille du chemin de fer, Gontran aperçut un rassemblement de cinq ou six hommes déguenillés, puant la paresse et le vice, en train de se concerter, debout à côté d'un banc. Ceux-là aussi étaient des viveurs.
Gondran passa exprès tout à côté d'eux, les dévisagea. Comme il aurait voulu être attaqué ! Peut-être, le revolver au poing, il eût défendu contre eux cette vie dont il ne voulait plus. Peut-être aussi les eût-il tout simplement pitié de lui épargner la corvée du suicide ? Les hommes à mauvaise mine ne firent aucunement attention à lui, s'éloignèrent.
Devant le square des Batignolles, il vit venir de loin un être bizarre comme une boule ronde qui aurait des pieds et marcherait. La boule était une toute petite bossue, déjà âgée, énorme, chargée d'une hotte de chiffonnière, ce qui lui faisait une seconde bosse. Et, bien que le comte Gondran d'Hamelin ne fut pas d'humeur gaie, un sourire mélancolique lui plissa sur les lèvres. Pourquoi ne pas avoir rencontrée cette bossue quelques heures plus tôt ? Qui sait ? Il n'aurait peut-être pas perdu, si avant d'aller au jeu il lui avait touché la bosse. Puis cette réflexion philosophique : « On m'offrirait, là, sur-le-champ, d'être dans la peau de cette malheureuse, de troquer ma personnalité contre la sienne, accepterai-je ? Non certes ! Et c'est cependant moi qui irait mourir »
Pourtant rue Legendre ses regards s'arrêtèrent sur une jeune femme qui vendait déjà du café au lait et du chocolat, sous une porte. Dans la pâleur de l'aurore, elle faisait plaisir à voir, très rose de teint, vigoureuse et trapue, portant un tablier blanc, très propre. Il s'aperçut alors qu'il avait la gorge en feu serrée comme dans un étau, la bouche pâteuse.
— Madame, veuillez me donner une tasse de lait froid, sans sucre.
— Voilà, monsieur... On vient de l'apporter de la campagne.
Et il but avec plaisir, pas le moindre du monde dégoûter ce qu'il n'eut pas fait quelques jours auparavant.
— Donnez-m'en encore pour deux sous, madame.
Ça faisait six sous, il tira un louis, un dernier louis emprunté au cercle, un garçon qui lui avait mis son pardessus. La femme n'avait pas de monnaie.
— Vous me redonnerez ça un de ces matins en passant.
Gondran fut enté de dire : gardez tout ! Mais deux ouvriers étaient là debout « leur petit noir » la crainte qu'on lui supposât une intention galante lui fit reprendre ses vingt francs.
Il descendait l'avenue de Clichy lorsque cinq heures sonnèrent. Maintenant il faisait grand jour, et tandis que sur la chaussée du milieu arrivaient au trot des voitures de maraîchers en destination des Halles, il commençait à passer beaucoup de monde sur les deux trottoirs.
Peu de femmes les journalières n'étant pas encore levées, à plus forte raison ni les couturières, ni les modistes. Pas encore d'employés. Mais un grand nombre d'ouvriers se rendaient à leur lavait. Bien reconnaissable à leur blouse blanche, tâchées de plâtre, les maçons par deux, par trois se dirigeaient vers la porte de Clichy, leurs chantiers se trouvant hors des fortifications. Les bourgerons bleus montaient au contraire vers Paris. Encore pâle de sommeilles uns et les autres filaient droit devant eux, d'un pas égal, ne regardant rien, ne fumant pas, ne causant pas, sérieux et résignés comme des gens qui vint accomplir leur devoir. Quelques-uns marchaient les bras ballants, d'autres portaient des outils, tous donnaient l'impression grave, un peu triste, de citoyens qui voient dans la vie autre chose qu'une rigolade et cela dans la claire sérénité du jour commençant. L'ensemble avait sa grandeur et fit faire au comte Gondran d'Hamelin un retour sur lui-même.
Il n'aurait jamais rien fait de ses dix doigts. Par exemple, il était bachelier et comte. Sorti d'une noble et très ancienne famille poitevine jusqu'à dix neuf ans il avait passé entre les jupes de sa mère et de sa grand-mère ; à la campagne, élevé par un abbé, voyant peu de monde, sauf quelques hobereaux du voisinage, entouré de servantes et de valets qui lui donnaient du « monsieur le comte » gros comme le bras, si bien qu'il avait fini à la longue par se croire de beaucoup supérieur au reste de l'humanité. La baccalauréat à force d'être seriné par l'abbé, il était arrivé le décrocher sur le tard, à l'ancienneté, après sept ou huit échecs consécutifs.
Puis les deux femmes étaient mortes à quelques semaines de distance. Et vers sa majorité, maître de quatre vingt mille livres de rentes, il était venu à Paris. A Paris, en quatorze ans qu'avait-il fait ? Avec des femmes et aux courses, surtout eu cercle, il avait dévoré son patrimoine, plus une nouvelle fortune et un hôtel légué par un oncle. Et c'était tout. Maintenant au bout du rouleau, voici qu'il découvrait des hommes, tout un défilé d'hommes qui se rendaient au travail, sans enthousiasme ni répugnance avec la résolution tranquille et ferme de l'habitude. Gontran se sentait tout à fait étonné.
Et pour jouir un moment de ce spectacle, nouveau pour lui, il s'assit démocratiquement devant un petit café de l'avenue. Jusqu'alors il n'avait jamais regardé le peuple. Par les déclamations de certains journaux, parcouru au club entre deux parties d'un œil distrait, il ne s'en était fait qu'une opinion peu favorable. Voilà qu'une curiosité in extremis le prenait. « Il voudrait pourtant savoir » je m'en vais, moi, absolument inutile, et je n'aurai jamais rien vu, ni su, ni compris. Je suis sans doute plus bête que ces hommes ! Pas l'un d'eux mis à ma place n'aurait commis les stupidités.
Eh bien lui, à la place de ces ouvriers affublé tout de suite de gros souliers, d'un pantalon de toile, d'une blouse, comment s'en tirerait-il ? Tiens ! Mas ce serait drôle, amusant peut-être. Pourquoi séante tenante, ne pas faire peau neuve recommencer la vie ? Il y avait une façon douce et commode de supprimer de l'existence le comte Gontran d'Hamelin ; pourquoi ne pas l'employer. D'autant plus qu'il lui serait toujours possible de recourir à l'autre façon.
Et ce qui contribua à le décider, fut cette pensée :
« Vont-ils être intrigués par ma disparition, les autres; ces messieurs du club ? Et mes créanciers dont quelle tête feront-ils ? »
Filer en Belgique comme un caissier infidèle et commencer une vie de chevalier d'industrie, c'était indigne de lui. Mais briser avec le passé, changer de conditions sociale, d'habitude, de nom, de personnalité, se aire travailleur « pour savoir » c'était curieux, neuf, original. Rien que l'idée l'amusait extraordinairement. Et il mit toute de suite son projet à exécution. Sa consommation payée, comme il avait maintenant de la monnaie, il alla d'abord rue Legendre rendre les six sous à la marchande e lait. Puis, ayant trouvé un magasin de vêtements de travail, il acheta une défroque complète de prolétaire, bourgeron, pantalon de toile, chapeau cætera. Le tout monté à une quinzaine de fans. Et il alla déjeuner ans un bouillon de la rue des Moines. E fut le dernier repas du compte Gontran d'Hamelin qui par habitude laissa trente et quelques sous d'étrennes au garçon stupéfait.
Il sortit du bouillon en fumant un dernier cigare cher, très embarrassé du paquet d’effets qu'il portait sous le bras. Mais il entra tout de suite chez un brocanteur, à qui il vendit séance tenante son porte-cigare, le revolver désormais inutile et sa défroque d'homme du monde. Cent francs le tout. Enchanté de l'affaire, le brocanteur mit l'arrière boutique à la disposition de Gontran qui exécuta une transformation complète. Enfin un coiffeur du quartier changea radicalement la coupe de ses cheveux et de sa barbe.
Par le chemin de fer de Ceinture en seconde ; il se rendit à Ménilmontant où le soir même sur sa bonne mine et son air râblé, il fut accepté chez un constructeur mécanicien comme homme de peine.
Dix ans après un certain « Jakobson » arrivant d'Amérique avec des millions, gagnés dans trente six métiers, entre autre celui de portefaix, acheta un hôtel, avenue du Bois-de-Boulogne.
Pendant qu'on exécutait des transformations et d'embellissements ce Jakobson se mit à la rechercher les innombrables créanciers du comte Gontran d'Hamelin, absent, disparu, mort probablement — et il les payait.
Le héros de cette nouvelle vous montre qu'il faut recommencer
sa vie quand on l'a mal commencée
REVUE NOS LOISIRS DU 23 AOUT 1908